‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 93 sur 106 · LES ORATEURS, LES PHILOSOPHES, ETC · texte numérisé non relu

LES ORATEURS, LES PHILOSOPHES, ETC

soit la fortune de celte philosophie éclectique, qui s'était personnifiée en lui, et qui ne lui a pas survécu.

«o«. A côté des orateurs de la Restauration, il faut nommer un écrivain qui obtenait alors, par le livre, autant de retentissement que le plus fougueux tribun aurait pu faire par la parole publique. Paul-Louis Courier^ harcela, dix années durant, le pouvoir par une série de pamphlets que la rare perfection du style exceptera de l'oubli général où tombent toujours, après quelques jours de bruit, les productions de cette espèce. Sur le fond de sa politique, mélange incohérent de souvenirs et de regrets, de préventions et d'antipathies qui semblaient rattacher l'auteur tantôt au sensualisme du xviii* siècle, tantôt à l'enthousiasme républicain et révolutionnaire, tantôt aux gloires et aux désastres de l'Empire, il y aurait de graves réserves à exprimer; mais la forme est alerte, vive, acérée, mordante, cachant le trait qui blesse, sous l'apparence d'une fausse bonhomie ; ce style est trop travaillé, mais cet excès d'art se dissimule habilement ; ce qui a le plus coûté de peine à Tauteur paraît lé plus facile. Courier, très bon helléniste, avait traduit Longus et divers fragments d'auteurs grecs ; il goûtait aussi vivement le français du xvi* siècle ; c'est à cette double école, celle des Grecs et celle d'Amyot, qu'il se forma ce style curieux, laborieux, un peu factice, un peu composite, mais en somme rare et piquant, digne qu'on l'admire, sans chercher à l'imiter.

«07. Un autre écrivain agitait dans le même temps les esprits par des écrits véhéments qui ne laissaient guère prévoir ceux qu'il devait produire un jour, avec la même

i. Né à Paris le 4 janvier 1772, mort le 10 avril 1825.

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ardeur, au service d'une tout autre cause. L'abbé de La Mennais publiait, en 1817, le premier volume de {'Essai sur Vindifférence en matière de religion. Au lendemain de la Restauration, à l'heure d'une tentative générale de rénovation religieuse, un tel livre était plein d'à-propos et devait émouvoir fortement l'opinion. U Essai était écrit avec une éloquence enflammée, dont l'accent depuis les grands orateurs sacrés du xvu* siècle, semblait perdu parmi les écrivains religieux. C'était la fougue entraînante de Jean- Jacques Rousseau retournée contre le déisme et la « religion naturelle » du xvii® siècle, cette foi insuffisante, inévitable acheminement vers le scepticisme et vers une indifférence religieuse mortelle aux individus et aux nations. Le succès du livre fut grand, surtout celui du premier volume, où Fauteur s'était attaché à combattre l'irréligion. Les suivants, où il s'efforçait de construire après avoir abattu et d'asseoir l'édifice religieux sur une base indestructible, soulevèrent des difficultés imprévues. Ils renfermaient le germe de la rupture prochaine qui allait séparer de l'orthodoxie le prêtre qui en avait paru d'abord le plus ardent défenseur. La Mennais, déplaçant les bases de la certitude que la philosophie cartésienne avait fait reposer sur l'adhésion de la raison humaine aux choses évidentes, crut la trouver dans le consentement du témoignage des hommes, exprimé par la plus haute autorité humaine, celle du pape, chef de l'Église universelle; la théocratie démocratique était le dernier terme de ce système. La Mennais, désavouée Rome en 1832, se sépara de l'Église avec éclat, en publiant les Paroles d'un croyant (1854), profession de foi purement démocratique, où, dans un style inspiré de la Bible et de l'Evangile, il opposait le sombre tableau des misères terrestres à l'image idéale de la cité affranchie où régneraient la justice et la fraternité. D'autres écrits produits durant les quinze années

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suivantes, exprimèrent les mêmes idées ardemment démocratiques. VEsquisse d'une philosophie, où l'auteur avait voulu condenser son système dans une forme plus sévère, fit moins de bruit que ces pamphlets et vivra davantage. Le fond de la théorie est faux, puisque la science ne peut admettre qu'elle soit soumise au consentement de la foule humaine et relève de son adhésion. Mais certaines parties de l'ouvrage ont une grande valeur, et particulièrement celles qui traitent de Tart. En abordant ces matières sereines, le style de l'écrivain semble s'épurer; il bannit la déclamation qui gâte ailleurs plusieurs de ses plus belles pages; il garde l'éloquence, et ce don, sinon de convaincre, au moins d'émouvoir, que nul n'avait possédé au même degré, depuis Rousseau.

Les historiens : Guizot. — Tocqueville. — Thiers. — Mignet. — Henri Martin. — Barante. — Augustin Thierry. — Hichelet.

Quand le temps aura passé sur les ouvrages de notre siècle, on le louera surtout d'avoir donné une vie et une vérité nouvelles aux études historiques. Ce grand mouvement, où le génie et l'érudition eurent part ensetnble, commença sous la Restauration, ère féconde où tout en France s'est renouvelé dans le domaine de l'esprit. Guizot*, professeur d'histoire à la Sorbonne de 1812 î 1830, publia en 1828, sous le titre : Cours d'histoire moderne , l'ouvrage qui est devenu V Histoire de la civilisation en France f et V Histoire de la civilisation en Europe ; admirable monument où pour la première fois se trouvent éclaircis l'obscurité de nos origines, le vrai caractère de l'invasion barbare et la formation des sociétés modernes.

1. François Guizot (1787-1874). Cours (Thisioire moderne (1828- 1830), ou Histoire générale de la civilisation en Europe et en France Histoire de la Hévolution d'Anglefene (1827-1828). Mémoires (1858- 1868). Histoire de France racontés à mes petits-enfants (1870-1875).

Dans rhistoire, Guizoi s'attachait surtout à découvrir la naissance et à suivre le développement des institutions politiques; rarement peintre, toujours philosophe (au sens où ce mot désigne un homme qui sait tirer des faits du passé une leçon pour Tavenir), Guizot voyait dans l'étude de l'histoire une école, où l'on apprenait l'art de gouverner les hommes.

Dans la vie politique, son talent ne cessa de se perfectionner; il fut un grand orateur et un écrivain éminent. L'un des derniers parmi ses nombreux ouvrages, les Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps seront jugés un jour comme une des plus belles œuvres de style et d'éloquence mâle et forte que notre siècle ait produites.

Formé à l'école de Guizot, Tocqueville*, en 1835, donnait la Démocratie en Amérique, le plus solide ouvrage de philosophie sociale qu'on eût écrit depuis YEsprit des Lois.

Sous la Restauration, Thiers avait publié Y Histoire de la Bévolution (1823-1827). Il commençait en 1843 ï Histoire du Consulat et de V Empire, vaste monument, chef-d'œuvre d'information précise et d'exposition lucide. Mignel, compatriote et ami de Thiers, donnait aussi une Histoire de la Révolution française (1824); ses autres écrits historiques sont des modèles de l'art difficile et peu commun qui sait condenser toute une époque en quelques traits

1. Alexis de Tocqueville (1805-1859). La Démocratie en Amérique (1835). L Ancien Régime et la Révolution (1856).

2. Adolphe Thiers, né à Marseille (1797), mort à Saint-Germain (1877). Histoire de la Révolution française (1823-1827). Histoire du Consulat et de V Empire (1845-1862). Orateur éminent, quoique sans éloquence, il fut plusieurs fois ministre et fut Président de la République du mois de février 1871 au 24 mai 1875.

3. François Mignet (1796-1884), né à Aii, mort à Paris. Histoire de la Révolution française (1824). Négociations relatives à la succession d'Espagne (1836-1842). Marie Stuart (1851). Charles-Quint, son abdication : sa mort, etc.

LES HISTORIEJHS : THIERS, MiGNET, ETC. 261

bien choisis, et généraliser sans cesser d'être exact, et même complet. Mignet, élu en 1837 secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales, commença cette belle série de Portraits et Notices sur ses confrères défunts, où il rappelle Fontenelle par la finesse des jugements et la largeur des vues ; mais il le surpasse beaucoup par la pureté et la gravité du style. Dans le même temps, Henri Martin condensait avec ordre et clarté tous les travaux contemporains dans son utile Histoire de France (1855- 1836).

A côté de l'histoire dogmatique et philosophique, qui s'efforce d'expliquer les faits en remontant aux lois qui les déterminent, fiorissait l'histoire descriptive et pittoresque, qui fait revivre le passé avec la couleur, les traits, la physionomie de chaque homme et de chaque époque, et raconte plus qu'elle ne disserte. Barante' narrait V Histoire des ducs de Bourgogne ; Augustin Thierry^, avec plus de critique, racontait la conquête de l'Angleterre par les Normands, ou dépeignait dans les Récits des temps mérovin-giens la France du vi« siècle. Augustin Thierry comprend l'histoire comme une complète résurrection du passé ; il la veut tout à fait vivante, mais tout à fait exacte ; à ceux qui demandent si elle est un art ou une science, il répond qu'elle est l'un et l'autre.

Elle fut surtout un art pour Michelet*, qui donnait en

1. Henri Martin (1810-1884). Son Histoire de France (1835-1836) a été refondue de 1837 à 1854 en 17 vol. in-8.

2. Le baron de Barante (1782-1866), Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle {i%09) . Histoire des ducs de Bourgogne (1824-1826). Histoire de la Convention. Histoire du Directoire; etc.

3. Augustin Thierry (1795-1856). Histoire de la conquête de V Angleterre (18'25). Lettres sur l'Histoire de France (1827). Re'cits des Temps Mérovingiens (1840).

4. Jules Michelet (1798-1874). Histoire de France (1837-1867). Histoire de la Bévolution française (1847-1853). L'Oiseau; l'Insecte; la Mer ; la Montagne ; etc.

1857 les premiers volumes de son Hûtoire de France^ la partie la plus solide de son œuvre ; celle où ses grandes qualités de poète et d'historien se font encore équilibre. Plus tard la poésie remportera, et les livres de Michelet peindront Tétat de son imagination plutôt que les époques disparues. Alors son style imagé, tourmenté, scabreux, aura parfois d'étranges beautés; mais un tel modèle porterait malheur à qui voudrait l'imiter.

Les critiques : Viilemain. — Sainte-Beuve. — Nisard.

SOU. L'histoire ainsi transformée jetait une vive lumière sur des études qui jusque-là en étaient restées trop séparées. Yillemain, professeur d'éloquence française à la Sorbonne, s'y rencontrait avec Guizot, et lui-même inaugurait dans sa chaire la critique littéraire fondée sur la connaissance de l'histoire, ou plutôt, lui premier, il traitait l'histoire litéraire comme une partie, et non la moins intéressante, de l'histoire générale. Innovation féconde, d'où sortit le grand mouvement critique dont notre siècle a reçu, dans les lettres du moins, sa principale originalité.

En effet, à mesure que s épuisa la fécondité première du siècle et que les œuvres originales devinrent plus rares dans la littérature, la critique appuyée de l'histoire se fit plus pénétrante, et apprit à jeter sur les hommes et les œuvres des siècles passés un coup d'œil plus clairvoyant. Si notre époque a créé moins que beaucoup d'autres dans le domaine de la poésie et de l'imagination, du moins il lui restera l'honneur d'avoir mieux compris l'œuvre des époques antérieures : il ne faut ni déprécier ce mérite, ni l'élever trop haut.

4. Abel-François Viilemain, né et mort à Paris (1790-1870). Histoire de Cromwell (1819). Histoire delà littérature au dix-huitième siècle* L'Eloquence chrélienne au quatrième sièclcy etc.

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Dans la littérature, Thomme qui porta la critique au plus haut degré de clairvoyance et de précision fut Sainte- Beuve*. Nul n'a plus contribué à introduire dans la critique littéraire la méthode et les scrupules de la critique historique. Nul n'a mieux compris qu'il fallait traiter les écrivains comme des hommes et les livres comme des faits, réunir toutes les informations, puiser à toutes les sources, écouter tous les témoignages, avant de parler d'une œuvre littéraire. A côté de cette critique nouvelle, qui n'est autre chose que l'histoire appliquée aux lettres, la critique ancienne, morale et dogmatique, celle qui goûte, apprécie et juge, et qui explique les motifs de ses jugements, dictait encore à Désiré Nisard* sa magistrale Histoire de la littérature française (1844-1861).

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