‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 94 sur 106 · CHAPITRE XI Dix- neuvième siècle. — Les Contemporains · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Dix- neuvième siècle. — Les Contemporains

»iO. A mesure que nous approchons de l'époque contemporaine, nos jugements sur les hommes et les œuvres deviendront plus généraux et plus sommaires. Il est sî malaisé d'apprécier équitablement des ouvrages encore si nouveaux. La critique la plus impartiale, lorsqu'elle s'ap-

1. Charles Sainte-Beuve (1804-1869). Tableau de la poésie et du théâtre au seizième siècle (1828), Port-Hoyal (1840). Environ trois cents biographies ou portraits littéraires réunis sous divers titres. Poésies (1829-37).

2. Désiré Nisaixl, né en 1806, mort en 1888. Études sur les poètes latins de la décadence. Souvenirs de voyages^ etc.

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plique à des contemporains, peut avoir, à son insu, de secrètes préférences ou des antipathies intimes dont la cause n*est pas toujours purement littéraire. Tantôt l'on réagit trop vivement contre l'injuste engouement des foules; tantôt l'on s'y laisse entraîner soi-même. Le temps est un incomparable élément d'appréciation, en littérature aussi bien qu'en politique et en histoire. Lui seul peut faire avec sûreté le départ de l'ouvrage qui doit durer à jamais, et de celui qui n'avait qu'une vie éphémère et une renommée de pure mode et de circonstances. Il faut laisser s'achever ce siècle avant d'oser dire avec autorité ce que vaut notre œuvre et quel rang elle gardera dans l'estime des générations à venir. Contentons-nous donc d'énumérer rapidement les plus illustres écrivains qui ont paru dans la seconde moitié du xix® siècle; rappelons leurs œuvres principales; distinguons les écoles et les partis littéraires auxquels ils ont appartenu; sans prétendre à juger définitivement des hommes qui sont morts hier ou qui vivent encore.

Sans attacher plus d'importance à un fait de pure coïncidence, on peut répéter ici l'observation que faisait d'Alembert au siècle dernier. Le milieu du siècle amène, une fois de plus, « un changement bien remarquable dans les idées ». La révolution de 1848, et ce qui la suivit à bref délai, le rétabUssement du pouvoir absolu, et l'immense développement donné à l'industrie, au commerce, aux applications usuelles des grandes découvertes scientifiques, ce furent là des événements d'une portée infinie dont l'influence ne se fit pas seulement sentir dans la politique et dans la vie sociale, mais transforma toutes choses et d'abord la littérature.

«il. Tout ce qui avait charmé les dernières générations devint brusquement suspect. Le fond de la doctrine

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romantique avait été de lâcher la bride à l'imagination et d'affranchir de toute règle et de tout scrupule cette puissance trompeuse et charmante. De là était sortie une littérature de fantaisie pure, riche en beautés, pauvre en raison ; dont les excès plurent d'abord par leur nouveauté même, et surtout par l'éclatant génie ou l'éblouissante facilité de quelques hommes. Mais la réaction fut prompte, et presque aussi rapide qu'avait été l'essor. Les violences du romantisme amenèrent, même avant 1848, un dégoût dont la chute des Burgraves fut le signal. Cette défaveur s'aggrava, et d'instinctive devint raisonnée, après la Révolution, et l'on crut en voir mieux les causes à la lumière des événements. On accusa le romantisme, non à tort, de n'avoir pas tenu ses promesses: loin de revenir, comme il l'avait annoncé si bruyamment, à la vérité dans la peinture de l'homme et des passions humaines, il n'avait exprimé, le plus souvent, que les caprices d'une imagination déréglée, toutes les outrances de la fantaisie personnelle.

L'art nouveau qui s'établit victorieusement sur les ruines du romantisme s'appela d'un nom presque aussi vague, le réalisme, et prétendit se définir par son objet exclusif, qui est d'observer avec rigueur et de reproduire exactement la vérité en toutes choses. Mais Boileau disait déjà : Rien rCest beau que le vrai, et quelle école sérieuse a jamais prétendu que l'art ait pour objet de travestir et de défigurer la nature? Au fond le réalisme n'est quelque chose de nouveau qu'à condition de devenir excessif. Il y tend malheureusement par l'esprit même selon lequel il applique sa formule; par son dédain, tous les jours plus déclaré, de tout autre objet que le fait pur; de toute autre méthode que la servile observation du fait. Le réalisme aboutit ainsi au naturalisme ; le premier, en reproduisant la nature, s'attribuait encore un certain pouvoir

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de choisir et de combiner; le second nous la présente toute crue et tout incohérente. Dans la poésie, au théâtre, dans le roman, l'histoire, la critique, il exclut Fart, ou le réduit à la juxtaposition brutale des documents qui éclairent un fait.

Les poètes.

«I». A une telle conception de lart, la prose seule convient. Dans la contrainte du vers, il y a quelque chose de conventionnel qui répugne au réalisme rigoureux. Aussi nos poètes contemporains ne sont-ils pas purement réalistes. Us se rattachent néanmoins à l'école régnante par le goût qu'ils professent tous pour l'exactitude de la forme et la précision de l'idée. Le vague et le laisser-aller romantiques sont absolument proscrits ; une pièce de vers, au goût de notre temps, pourrait se définir une pensée nette exprimée dans une forme irréprochable*. Mais une pensée nette peut quelquefois n'être ni neuve, ni profonde, ni môme juste. On ne peut se dissimuler que, dans la poésie contemporaine, l'originalité du fond n'est pas toujours égale à la perfection de la forme. En aucun temps la France n'a possédé à la fois un si grand nombre d'excellents ouvriers en vers ; la facture est admirable ; mais l'inspiration est rare et courte. Nous avons beaucoup de merveilleux exécutants; peu de compositeurs de génie. Victor Hugo, qui a su et pratiqué tous les secrets de la versification française, les plus puissants comme les plus délicats, Victor Hugo est le maître de style de tous les poètes contemporains. 11 n'en est pas un qui ne procède plus ou moins de cet ancêtre commun et qui n'ait puisé quelque chose dans son œuvre immense et infiniment variée.

1. Nous parlons ici des poètes que le public lit. Dans certaines petites chapelles poétiques, l'obscurité, au contraire» est de rigueur.

«13. Comme il arrive souvent, les disciples ont outrepassé le maître ; il avait le souci et l'amour de la forme; ils en ont professé l'idolâtrie. L'école des Parnassiens, comme on les a nommés, a rendu service à la langue française, en combattant de toutes ses forces contre les imitateurs attardés de Lamartine et de Musset, qui ne retenaient de ces maîtres admirables que leurs défauts, et semblaient parfois définir la poésie par l'ignorance de la grammaire et l'oubli de la versification : les Parnassiens se piquèrent d'être impeccables dans l'une et dans l'autre ; et plusieurs y réussirent; mais ils péchèrent souvent par un autre excès. Il ne suffit pas qu'une idée soit bien dite : il faut encore qu'elle existe. Certainement les Parnassiens ont perfectionné le mécanisme du vers français; mais parmi eux, ceux-là seuls dureront qui auront fait rendre à l'instrument si bien affiné des pensées et des sentiments*.

»i4. M. Leconte de Lisle a hérité de l'auteur de la Légende des siècles le don d'évoquer les civilisations éteintes, et de faire revivre dans des pages épiques l'âme des hommes d'autrefois. 11 exprime ces résurrections dans des strophes d'une beauté sculpturale et d'une hafmonie sans défaut. La lyre du maître lui-même était peut-être moins savante; mais elle était plus variée, plus humaine. M. Leconte de Lisle n'a pas ni ne veut avoir cette grande pitié

1. Les principaux poètes de l'époque contemporaine (1850-1890) sont: M. Leconte de Lisle, né à Saint-Paul de la Réunion (1823). Poèmes antiques (1853). Poèmes, et Poésies (1855). Poèmes barbares (1862). Les Erinnyes (1873). — M. Théodore de Banville, né en 1825. Les Cariatides, Les Stalactites^ Les Odelettes, Les Odes funambulesques. — M. SuUy-Prudhomme, né en 1839 : Stances et Poèmes (1865). Épreuves (1866). Solitudes (1869). U» Destins (1872). La Justice (1877). — M. François Coppée, né à Paris (1843) : Le Reliquaire (1866). Intimités (1868). Le Passant (1869). Les Humbles (1872). Severo Torelli, drame (1885).

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