CHAPITRE V
Le raisonnement
138. Division du chapitre cinquième. — Ce chapitre contient six articles. Art, I : Le raisonnement, sa nature, ses espèces ; Art. IT ; Le syllogisme ; Art. III :
Différentes espèces de syllogismes ; Art. IV : L'induction é Art. V : Le syllogisme démonstratif ; Art, VI : Le syllogisme probable et sophistique.
Article premier LE RAISONNEMENT
139. Définition du raisonnement. — Le raisonnement est la troisième opération de l'esprit humain. Il est l’acte par lequel un jugement est déduit légitimement de deux autres. Ou encore, il est l'acte par lequel l'esprit humain d’une vérité connue infère une vérité inconnue. Exemple. :
Tout ce qui vit doit se nourrir, Or Charles, Annette vivent,
+ vérité connue |
. [vérité inconnue lé- Donc Charles, Annette doivent se nourrir, { gitimement dédui- ‘te de la première
Le raisonnement se définit encore comme suit : c’est une opération par laquelle l'esprit humain d’une connaissance donnée déduit une connaissance nouvelle.
140. Le raisonnement est une déduction médiate. — Quand l'esprit humain raisonne il se sert d’une connaissance déjà acquise pour arriver à une nouvelle. Mais pour atteindre cette nouvelle connaissance il a besoin d’un intermédiaire comme d’un moyen indispensable. Et donc, raisonner, c’est déduire une vérité nouvelle d’une vérité déjà acquise, au moyen d’un intermédiaire. En effet, l'esprit déduit que Charles, Annette doivent se nourrir (vérité nouvelle) de cette autre (vérité acquise) : Tout ce qui vit doit se nourrir, au moyen de cet intermédiaire : Or Charles et Annette
vivent. Ce passage d’une vérité connue à une vérité inconnue au moyen d’une troisième vérité, s'appelle déduction médiate. Et ce procédé, n’est ni plus ni moins que le raisonnement.—Si l'esprit humain déduit une vérité d’une autre, sans recourir à un intermédiaire, alors on dit qu’il déduit immédiatement. L'opposition et la conversion des propositions sont des procédés de la déduction immédiate (127-129, 136).
141. Le raisonnement est un acte parfait et imparfait. — Que l'esprit humain puisse arriver à la connaissance des vérités inconnues en partant des vérités connues, c’est certainement une perfection. Et le raisonnement lui permet d'atteindre des connaissances nouvelles ; à ce point de vue, le troisième acte de l'esprit est donc parfait. : Mais que, pour arriver à l’acquisition de la vérité, notre intelligence doive se condamner
à une marche parfois longue et pénible, faire des détours sinueux, quémander l’aide d’un tiers, c’est une imperfection. Aussi bien, à ce point de vue, on peut appeler le raisonnement, acte imparf:it. Dieu, les anges et les saints au ciel ne raisonnent pas. Ils ont la connaissance immédiate des choses.
142. La matière du raisonnement. — La matière, ou, ce dont est fait un raisonnement, est de deux sortes : matière éloignée et matière prochaine. En analysant un raisonnement on trouve fout d’abord des jugements, et, ensuite, des idées qui constituent ces jugements. C’est dire que les jugements sont la matière prochaine d’un raisonnement et les idées en sont la matière éloignée.
143. La forme du raisonnement. — Comme son nom l'indique, la forme du raisonnement, c’est ce qui lui donne son caractère spécifique, distinctif. Or, la caractéristique d’un raisonnement, c’est qu’un jugement
soit déduit légitimement de deux autres. Et pour qu’un jugement soit déduit légitimement de deux autres, il faut qu'il y ait un lien, un trait d'union entre lui et ces deux autres. Ce lien, ce trait d'union entre les deux premiers jugements et le troisième, c’est la forme du raisonnement. La forme du raisonnement s'appelle la conséquence qu’il ne faut pas confondre avec le conséquent ou la conclusion qui est le nom du troisième jugement déduit des deux premiers. La matière et la forme d’un raisonnement sont ses éléments.
144. Différences entre la conséquence et le conséquent d’un raisonnement. — Il y a indépendance entre la conséquence et le conséquent ou la conclusion d’un raisonnement. En effet — » La conséquence peut être fausse et le conséquent vrai. L'exemple suivant le prouve :
Tout homme est mortel, Or le pape est un homme, Donc Paris est une grande ville.
Paris est une grande ville, ce conséquent est vrai. Par contre, la conséquence est fausse, puisqu'il n’y a pas de lien, de trait d’union entre ce troisième jugement et les deux premiers. — » La conséquence peut être vraie et le conséquent faux. Voici un exemple :
Celui qui est libre a le droit de tout faire, Or l’homme est libre, Donc l’homme a le droit de tout faire.
L'homme a le droit de tout faire, ce conséquent est faux. Mais il est déduit légitimement des deux premiers jugements, La conséquence est vraie.
145. Principes du raisonnement. — Le raisonnement s'appuie sur les deux principes suivants : Deux choses qui conviennent à une troisième, conviennent entre elles. Deux choses, dont l’une ne convient pas à une troisième, ne peuvent pas convenir entre elles.
Faisons voir » . deux exemples que le raisonnement est bien l'application de ces principes.
Tout homme est mortel, Or le pape est homme, Donc le pape est mortel,
Nous concluons que le pape est mortel, parce qu'il est homme. En d’autres termes, l’idée pape et l’idée mortel conviennent entre elles, parce qu'elles conviennent à une troisième idée, celle d'homme. C'est donc l’application du principe : Deux choses qui conviennent à une troisième, conviennent entre elles.
Tout mortel est fini, Or Dieu n’est pas mortel, Donc Dieu n'est pas fini.
Dieu n'est pas fini, c'est parce qu'il n’est pas mortel. Iln’y a pas convenance entre les idées Dieu et fini parce que l’une d’elles — idée Dieu — ne convient pas à l’idée de mortel. Ce second raisonnement s’appuie donc sur le principe : Deux choses, dont l’une ne contient pas à une troisième, ne peuvent pas convenir entre elles. %
146. Le raisonnement suppose une vérité immédiate. — La vérité immédi. e est celle qui ne se prouve pas, qui s'impose tout de suite à l'esprit, qui, pour avoir l'adhésion de. l'intelligence, n’a qu’à se présenter. D'une façon prochaine ou éloignée, le raisonnement
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suppose cette vérité. S'il fallait tout démontrer, le chemin qui conduit à la certitude serait très long, voire, sans issues. Et donc, pour ne pas procéder à l'infini, ce qui est absurde, il faut arriver à une ou à quelques vérités immédiates, indémontrables, base nécessaire de tout raisonnement et de toute argumentation.
147. Espèces de raisonnements. — Il y a deux espèces de raisonnements : le raisonnement déductif et le raisonnement inductif. Le raisonnement déductif est l'acte par ‘equel l'esprit humain déduit légitimement un jugement particulier d'un jugement universel. — Le raisonnement inductif est l'opération par lequel l'esprit humain déduit un jugement universel d’un jugement particulier.
Ex. :
Raisonnement
. sants, ner \ Or Jean-Marie et Charles sont bien élevés,
Déduction | Donc J'ean- Marie et Charles sont reconnaïssants.
| Tous les enfants bien élevés sont reconnais-
Raisonnement inductif ou Induction
Jean-Marie et Charles sont reconnaissants Or Jean-Marie, Charles sont des enfants
Donc tous les enfants bien élevés sont reconnaïissants.
| bien élevés,
N.B.— Dans le langage courant, le raisonnement déductif, ou la déduction, se confond avec le syllogisme.
LEÇONS DE LOGIQUE Article II LE SYLLOGISME
148. Définition du syllogisme. — Le syllogisme est le signe sensible, l'expression du raisonnement. C'est un discours formé de trois propositions dont l’une appelée conclusion ou conséquent découie nécessair-ment des deux autres nommées prémisses ou antécédent.
Ceux qui savent se vaincre sont heu: CITE A Or les personnes consacrées à Dieu suvent se vaincre, Donc les personnes consacrées à Dieu sont heureuses.
149. La matière du syllogisme. — Comme pour le raisonnement (i:2), la matière du syllogisme est double : matière ‘oignée et matière prochaine. La ma-
tière prochaïr. du'syllogisme, ce sont les propositions (expressious des jugements), et la matière éloignée, ce sont les termes (expressions des idées).
1. La forme du syllogisme. — De même que Pour 1e raisonnement (143), la forme du syllogisme est le lien qui unit la conclusion à l’antécédent, mais, ce même lien, exprimé, signifié sensiblement. Le signe de la forme est le mot Donc ou son équivalent. - - La matière et la forme du syllogisme sont ses éléments.
151. Terminologie du syllogisme. — Dans le syllogisme il y a trois termes et trois propositions. Les trois termes, se nomment grand terme, moyen terme et petit terme. A leur tour les propositions s’appellent Proposition majeure, Proposition mineure et conclusion. — Le grand terme, c’est l’attribut de la conclusion ; le petit terme, c'est le sujet de la conclusion ; le moyen terme, c’est celui qui est, à la fois,et dans la première et dans
la deuxième proposition. — La Proposition majeure, c'est celle qui contient et le grand et le moyen terme ; la proposition mineure, c'est celle qui contient et le petit et le moyen terme. Les deux premières propositions — propositions majeure et mineure — s'appellent antécédent ou prémisses. Le grand et le petit terme sont aussi appelés extrêmes.
152. Principes du syllogisme. — Les principes du syllogisme sont les principes du raisonnement (145). Cependant, comme le syllogisme — toujours confondu avec la déduction — procède du tout à la partie, de l’universel au particulier, les auteurs lui donnent encore, comme principes, les deux axiomes suivants empruntés à Aristote : Dit de tout — Dit d'aucun. C'’est-à-r'-e ; Tout ce que l'on affirme, tout ce que l’on nie d'une idée universelle distributive, on doit l’affirmer ou le nier du contenu de cette idée.
153. Expression graphique des principes du syllogisme. — Le syllogisme se compose d’abord de trois propositions (signes des jugements) et de trois termes (signes des idées). Soit le syllogisme suivant :
Tous les papes sont les successeurs de saint Pierre, Or Pie X est pape, Donc Pie X est successeur de saint Pierre.
Les trois termes de ce syllogisme sont : successeur de saint Pierre, grand terme ; Pie X, petit terme ; papes, moyen lerme. Encore une fois, ces termes représentent des idées. — Ces trois idées — comme toute idée — ont une compréhension et une extension (18). Dans ce syllogisme, c’est l'idée exprimée par le terme Pie X qui a le plus de compréhension : parce que Pie X contient deux notes qui le constituent : pape et successeur
de Pierre. Ensuite, c’est l’idée exprimée par le terme Pape qui a le plus de compréhension ; enfin en troisième lieu vient successeur de saint Pierre: Donc, tout ce que l’on affirmera ou niera de Pie X, ou l’affirmera ou niera de papes et de successeur de saint Pierre, parce qu’il les contient. Représentons chacüne de ces trois idées par un cercle proportionné à sa compréhension :
£= S est contenu dans Le principe au p ;pest dans P.
point de vue de Donc P contient la compréhension. S.
P=Pie X ; p = pape s=successeur de saint Pierre.
Si nous considérons ces trois idées au point de vue de leur extension, leur contenance ne sera plus la même, mais bien l'opposé, puisque l’extension d’une idée est
en raison inverse de sa compréhension. Nous aurons donc la figure suivante :
Le principe au P s'étend à p; p point de vue de : s'étend à S, Donc l'extension. ; S s'étend à P,
Ou bien :
Tous les papes — c’est une espèce, contenue dans le genre : successeurs de saint Pierre. ;
Or Pie X est un individu contenu dans l'espèce tous les papes.
Donc Pie X est un individu contenu dans le genre successeurs. de saint Pierre.
154. Lois du syllogisme. — Pour que la conclusion soit légitimement déduite des prémisses, il est nécessaire d'observer certaines lois, dites « lois du syllogisme ». Ces lois, elles sont au nombre de huit, dont quatre pour les termes, et quatre pour les propositions.