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CHAPITRE II

Les différentes attitudes de l'esprit humain en présence de la vérité

167. Les raisons de ces différentes attitudes. — Le témoignage de la conscience et l'expérience quotidienne démontrent que l'intelligence humaïne, faite pour la vérité, ne s’y achemine qu’à petits pas. Ce n’est que d’un façon fort incomplète, que l’esprit humain arrive tout d’abord au vrai Et il en a la possession comp ‘te après avoir passé par différents stades. Au reste, la nature de l'intelligence explique aussi ces différentes attitudes. Ne pouvant atteindre la vérité par intuition, immédiatement, elle a recours à des moyens termes, à des points de comparaison ; elle

déduit des conclusions de principes donnés, bref, elle raisonne. Mais des causes d'ordre extrinsèque : passions, préjugés, un empressement trop hâtif, l’empéchent d'arriver du premier coup à la possession totale et parfaite du vrai.

168. Les cinq attitudes de l'intelligence. —L'esprit humain a cinq attitudes différentes vis-à-vis de la vérité. En effet, ou il ignore la vérité, ou il la méconnaît, c’est-à-dire, ne l’admet pas comme telle. Dans le premier cas, l'attitude de l’esprit s’appeile ignorance, dans le second cas, erreur. Entre ces deux états extrêmes l’esprit peut se mouvoir. Entre l’ignorer et le méconnaître il y a le connaître avec ses différents degrés. La connaissance est initiale, possible, on l'appelle doute ; de possible elle devient probable, c’est l'opinion ; de probable elle devient évidente, c’est la certitude. Ainsi donc, cinq attitudes : l'ignorance, le doute, l'opinion, la certitude et l’erreur.

169. L'ignorance. — L'ignorance est le manque de connaissance dans quelqu'un capable d'avoir cette connaissance.

170. Ignorance négative et privative. — L'ignorance négative ou nescience est le manque de connaissance dans quelqu'un capable de l'avoir, mais qui, par devoir, n'est pas tenu de la posséder. Ex. : Qu'un charpentier ignore la chimie, c'est ue ignorance négative ou une nescience. — L'ignorance privative est le manque de connaïssance dans quelqu'un qui, par devoir, est tenu de l'avoir. Ex. : C’est pour Ÿ médecin une ignorance privative que de ne pas connaître la médecine.

171. Ignorance vincible et invincible. —L'ignorance vincible est le manque de connaissance dans celui qui peut le faire disparaître. Ex. : Est dans une ignorance vincible de sa religion celui qui par paresse ou quelques raisons futiles assiste toujours à une messe basse où l’on ne donne pas d'instruction. — L'ignorance invincible est le manque de connaissance dans celui qui ne peut pas le faire disparaître. Ex. : Est dans une ignorance invincible de telle ou telle recommandation faite par le curé, la mère de famille qui, .le dimanche, pour avoir soin de ses chante ne peut pas aller à l’église.

172. Ignorance coupable et exousable. —L'ignorance coupable est le manque dé connaissance dans celui dont le devoir est de posséder cette connaissance. Ex. : Est dans l’ignorance coupable le professionnel qui n’étudie jamais. — L’ignorance excusable est le mangue de connaissance dans celui qui, par devoir, n'est pas tenu de la posséder. Ex. : Est dans l’ignorance excusable le médecin qui ne sait pas le droit.

173. Les causes de l'ignorance. — Les causes de l'ignorance sont multiples. Elles peuvent être volontaires ou involontaires. Parmi les causes volontaires, citons : la paresse, le défaut de méthode, le manque de persévérance, etc. Sont causes involontaires, le manque de talent, le défaut de santé, une situation précaire, un milieu peu favorable à l'étude.

174. Le doute. — Quand l'esprit humain n'adhère ni à l’une ni à l’autre des deux parties qui sollicitent son adhésion, il est dans l’état de doute. Il a fait un pas de plus, il n’ignore pas, il entrevoit quelque peu la vérité, mais il n’y adhère pas encore.

175. Le doute négatif et positif. — Lorsque l'esprit n'adhère pas à ce qu’on lui propose, parce qu'il n’y a aucune raison, alors le doute est négatif. Si, au contraire, il n’adhère pas à ce qu'on lui propose parce que les motifs invoqués pour ou contre, lui apparaissent d'une égale valeur, son doute est positif.

176. Le doute méthodique. — Le doute méthodique est la suspension provisoire du jugement sur une question afin d’en bien contrôler la probabilité ou la certitude. C’est un moyen employé pour arriver plus sûrement à la vérité. C’est ce doute méthodique qu’a mis en usage saint Thomas d'Aquin, dans sa Somme Théologique. (Ce doute, comme on le voit, se distingue du doute universel des sceptiques qui n’est que la négation systématique de toute certitude.

177. Les causes du doute. — Les principales causes du doute sont les dispositions naturelles de certains esprits, l'éducation reçue, les opinions étranges, contradictoires, émises sur la même question dans le cours

des âges, les Jificultés à vaincre pour arriver à la certitude. .. etc.

178. Le soupçon. — Il arrive, qu'après avoir douté; l'esprit commence à adhérer à ce qu'on lui propose, il incline vers une partie plutôt que vers l’autre : c'est le soupçon. Ce n’est pas encore l'adhésion, mais un com mencement d'adhésion.

179. L'opinion. — Si l'esprit adhère à ce qu'on lui propose, tout de même, avec crainte de se tromper, alors on dit qu’il opine. C'est l'opinion. Ce n’est pas encore la ferme adhésion, laquelle ne laisse aucune place à la crainte de se tromper, mais cependant, c’est une adhésion, basée sur des motifs qui la justifient. Dans l'opinion, la vérité n’apparaît pas encore à l'esprit sous

un jour complet, dans toute sa réalité ; ce n’est pas encore la pleine lumière chassant toutes les ombres : c'est une lumière, tout de même, mais vacillante ; elle éclaire, mais imparfaitement. La proposition apparaît à l'esprit comme probable.

180. La probabilité. — La probabilité est « cette lumière imparfaite sous laquelle le vrai apparaît souvent à notre esprit ». ( La probabilité d’une opinion varie avec la valeur des motifs qui sollicitent notre assentiment.

181. Probabilité intrinsèque et extrinsèque. — La probabilité est intrinsèque lorsque les raisons pour lesquelles l'intelligence adhère sont tirées de la nature même de la question dont il s’agit. — La probabilité est extrinsèque quand les motifs d’adhérer se ramènent au témoignage de quelqu'un, ou d’un livre.

(1) Lahr, ouv. cit., p. 550.

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182. Probabilité mathématique et morale. —-La probabilité est mathématique lorsque « tous les cas possibles étant de même nature et connus à l’avance, leur degré de probabilité peut être évalué sous forme de fraction dont le dénominateur exprime le nombre de tous les cas possibles, et le numérateur le nombre des cas favorables ». & Soit dans une loterie où il y a cinq cents numéros en circulation. Sur ce nombre, cinquante sont appelés gagnants. La probabilité de gagner sera 5. C’est sur ce calcul que se basent les compagnies d'assurances pour déterminer le montant de leurs primes. Supposons que sur 100 maisons il y en ait 5 qui brûlent chaque année. La compagnie présente sa perte probable par la fraction + ou x. Et donc, comme montant de prime, elle exigera — de la valeur de chaque maison. — La probabilité morale ne peut pas être assimilée à la probabilité mathématique. Aussi bien, on ne peut l’exprimer par une fraction. . Cette probabilité, elle s’appuie sur les mœurs, les us, les coutumes : autant de contingences de loutes sortes qui varient avec les individus et sont soumises à leur libre arbitre. « En pareille matière, il faut peser les probabilités plutôt que les compter, et faire la part de chaque inconnu ». ® Voilà pourquoi dans les questions de morale, d’histoire, de sociologie, on ne peut pas faire application, saus danger, de la méthode mathématique. Ça été le tort de Descartes.

183. La certitude. — Enfin l’esprit arrive à la possession totale, parfaite de la vérité. C’est la certitude. Si nous comparons cet état aux autres, nous pourrions l’appeler, l’état de béatitude. Dans la certitude, en

(1) Labhr, ouv. cit. p. 551.

(2) Labr, ibid.

effet, la vérité se manifeste clairement à l'esprit, elle apparaît dans toute sa splendeur, en un mot, elle est évidente. Se présentant comme telle, la vérité ne peut Pas ne pas solliciter l’adhésion de l'intelligence ; et, comme telle, aussi, elle exclut toute possibilité d’errer. Cette adhésion ferme de l'intelligence, excluant toute crainte de se tromper, appelée certitude, est un état subjectif : je suis certain, disons-nous couramment. La splendeur de la vérité, cette lumière sous laquelle le vrai apparait d’une façon parfaite à l'esprit, c’est une qualité de l’objet, c’est objectif. C'est l'évidenc. Cel: est évident. L'article suivant est entièrement consacré à la certitude.

184. L'erreur. — L'erreur est [a méconnaissance de la vérité. Elle n’est donc pas la vérité limitée mais bien la négation complète de la vérité. Est dans l'erreur

celui qui juge qu’une chose est, lorsqu’elle n’est pas — :

et réciproquement. L'erreur et la fausseté ne doivent pas se confondre. La fausseté regarde l’objet, l'erreur se rapporte au sujet. On dit d’une chose qu'elle est fausse et de quelqu'un qu’il est dans l'erreur.

185. Les causes de l’erreur. — Multiples et variées sont les causes de l'erreur. Elles viennent ou de nousmêmes ou hors de nous-mêmes. Les Causes qui viennent de nous, appelées intrinsèques, sont tour à tour attribuées aux sens, à l'imagination, à l'intelligence, aux inclinations, aux Passions et à la volonté. Les causes, hors de nous-mêmes, où extrinsèques, sont surtout l’enseignement et la lecture de livres erronés. De là l'importance. de ne laisser enseigner que les professeurs à l’abri de toute erreur doctrinale et de ne lire que des. livres recommandables.

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186. Remèdes à l'erreur. — Aux différentes causes de l'erreur, il faut opposer les remèdes correspondants. Si l’erreur vient du côté des facultés cognitives (sens, intelligence) il faut apporter des remèdes logiques ; si, au contraire, l'erreur dépend de la volonté, il faut se servir des remèdes moraux. — Pour bien juger et ne pas se tromper, il faut que l'intelligence suive les règles de la logique, il faut que les sens, l'imagination, par exemple, tiennent leur place, et ne tendent pas vers des objets qui ne sont pas de leur ressort. — Par ailleurs, notre volonté est souvent portée aux excès: elle zut trop, elle ne veut pas assez. Alors, il y a deux défauts à éviter : la précipitation et la nonchalance. A la précipitation opposons la patience, la conviction intime que la vérité est La récompense de longues études — les hommes qui ont fait leur marque, nous en sont la preuve. A la nonchalance opposons la salutaire pensée du devoir, une activité ordonnée et reglémentée, la bonne habitude de faire chaque chose en son temps.

Enfin, un grand remède à recommander, c’est la défiance de soi-même. Combien sombrent parce qu’ils croient trop en leur facilité. S’il n’y a pas de pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, il n’y a certainement pas aussi de pires sophistes que ceux qui croient ne jamais se tromper.

Allons à la vérité non seulement avec l’intelligence, mais aussi avec le cœur et la volonté, avec l’âme tout entière, pour parler comme Platon. Et, selon Malebranche, « le meilleur précepte de logique » c’est d’être «un homme de bien». Pour devenir « un homme de bien », il faut mettre en pratique les préceptes de la morale évangélique ; d’où la nécessité de recourir à Dieu par la prière. Dieu seul nous donnera les moyens de nous prémunir sûrement et constamment contre

CRITIQUE 83 erreur. Si nous évitons l’erreur, nous arriverons cer-

tainement à Celui qui s’est proclamé la vérité : Ego sum verilas.

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