INTOXICATION VIPÉRINE — PRONOSTIC
6° Si une vipère a attaqué plusieurs individus, le danger diminuera avec le nombre des morsures. Le venin, en eiTet, s’épuise vite et ne peut se reproduire qu’avec lenteur.
Par rapport au blessé, le pronostic dépend de diverses circonstances que Viaud-Grand-Marais a classées sous quatre chefs principaux :
1° La facilité qu’éprouve le venin à pénétrer dans la sphère d’action des vaisseaux ; 2° l’activité plus ou moins grande de l’absorption ; 3° la résistance de l’économie à l’action des agents délétères; 4° la facilité plus ou moins grande avec laquelle s’opère l’élimination des produits toxiques. Pratiquement, vous vous souviendrez des quelques faits suivants. Si la partie sur laquelle la morsure a porté est nue, il y a plus de danger, parce que l’inoculation a été plus facile et plus complète. Si, au contraire, cette partie est protégée par un vêtement, la pénétration de la dent n’a pu probablement qu’effleurer l’épiderme. Plus le blessé est fort, vigoureux, plus grande sera la résistance, et le pronostic, par conséquent, moins grave. Habituellement l’âge a une grande importance ; chez l’enfant, la gravité est toujours plus grande. L'influence du sexe semble sans importance, néanmoins la mortalité des blessures de vipère est un peu plus élevée chez la femme. Rationnellement la morsure doit être plus grave chez l’individu à jeun ; le fait est bien positif pour l’animal. Ainsi les chiens piqués par une vipère après une grande fatigue sont toujours plus gravement atteints ; si la blessure est faite au moment de leur repas, les accidents sont à peu près nuis. Une crainte exagérée, qui déprime les forces du sujet, favorise d’autant l’action du poison.
En somme, envisagé d’une manière absolue, le pronostic de l’empoisonnement par la vipère est toujours sérieux. Quant au chiffre absolu de la mortalité, sur un total de 370 cas, Viaud- Grand-Marais a relevé 53 cas mortels (1 mort sur 7 environ). Ce chiffre est évidemment exagéré, et cela se conçoit: les cas
graves se recueillent plus facilement que les autres qui souvent passent inaperçus. Vous trouverez clans Billroth la proportion de 1 sur 30. Cette proportion est, du reste, acceptée par Viaud- Grand -Marais.
Traitement. — Le traitement des accidents occasionnés par les morsures de la vipère peut très naturellement se diviser en trois catégories : Traitement empirique, prétendu spécifique et rationnel.
Après avoir envisagé chaque genre de traitement en particulier, nous vous indiquerons quelques propositions générales que vous pourrez facilement conserver dans votre mémoire et qui vous serviront de guide pratique.
Traitement empirique. — Nous n’insisterons pas sur le traitement empirique ; il nous paraît complètement inutile de passer en revue les formules plus ou moins étranges, les pratiques superstitieuses de toutes sortes cpie la médecine a délaissées heureusement depuis bien longtemps. Il est assez curieux de lire l’indication de quelques-uns de ces remèdes dans les ouvrages d’Ambroise Paré, par exemple. L'illustre chirurgien était obligé de sacrifier à l’esprit de l’époque ; mais à côté de ces indications ridicules, vous n’en trouvez pas moins les préceptes sérieux du traitement rationnel.
Les pratiques empiriques offrent non seulement l’inconvénient de faire perdre du temps, mais souvent elles peuvent être directement nuisibles.
Ainsi, en écrasant la tête de la vipère sur la plaie que l’on veut guérir, comme on le conseille parfois, on risque évidemment de faire absorber au niveau de cette plaie une plus grande quantité de venin.
Traitement spécifique. — Gomme traitement spécifique, sans avoir la prétention d’entrer dans des détails trop minutieux, nous vous indiquerons seulement les principales substances qui ont été employées. Nous commencerons par les produits moins importants, et nous terminerons en passant en
INTOXICATION VIPERINE — TRAITEMENT
revue les moyens auxquels l’expérience semble accorder plus de valeur.
On a conseillé l’emploi du guaco (composée voisine de la famille des eupatoires). On a été jusqu’à prétendre qu’il suffisait d’en présenter quelques feuilles hachées devant l’animal pour lui faire prendre la fuite : des expériences plus complètes ont démontré que l’emploi de ce moyen n’avait pas d’efficacité réelle. On a préconisé la graine du cédron (arbre de la famille des simaroubées, qui contientla cédrine, dont on fait un médicament d’une amertume extrême). Quelques expériences relatées par Duméril ont semblé tout d’abord prouver que, prise immédiatement après l’inoculation, cette substance pouvait empêcher les accidents de se produire, mais que, administrée après les premiers accidents, elle n’arrêtait point les effets du poison.
Vous trouverez indiqués comme prétendus spécifiques végétaux divers galiets (galium verum , cruciatum ), une garance (rubici perigrina) , les parties vertes du frêne, les gousses d’ail, l’aigremoine, les sommités du genêt à balai. U Union médicale de 1859 signale l’emploi du marsupium vulg are. Inutile d’insiter sur l’emploi de ces divers moyens. Dans sa première édition, Viaud- Grand-Marais avait préconisé la solution aqueuse d’iodure de potassium et d’iode :
Eau 50 gr. »
Iodure de potassium 4 »
Iode 1 25
Quelques gouttes de ce mélange devraient être, d’après lui, introduites au niveau de la plaie. Depuis lors, le même auteur a expérimenté une solution analogue de brome et de bromure de potassium, mais sans aucun succès. L’emploi des substances ammoniacales a joui longtemps d’une réputation considérable. On a successivement recommandé l’ammoniaque, l’eau de Luce et l’acétate d’ammoniaque. La réputation de ces diverses applications avait été soutenue surtout par une observation de Bernard
de Jussieu, mais les expériences deFontana ne permettent aucun doute sur 1’ inefficacité de ces diverses substances. L’ammoniaque, employée extérieurement, n’est qu’un faux caustique, ou mieux, un caustique superficiel ; mêlée au venin de la vipère, elle n’exerce sur ce liquide aucune décomposition utile, et les animaux inoculés avec du poison délayé dans de l’ammoniaque meurent presque aussi rapidement que si l’on eût employé du venin pur. Au mois de septembre 1881, un Brésilien, M. de Lacerda, a avancé que le permanganate de potasse agissait comme un véritable antidote. L’auteur conseille de préparer d’avance des petits paquets de 1 gramme de ce sel et d’avoir un flacon pouvant contenir 100 grammes d’eau. On obtient ainsi au moment voulu une solution exactement dosée au 1/10. L’injection se fait au moyen d’une seringue de Pravaz : on doit placer une ligature au-dessus de la morsure et injecter lentement une demiseringue dans chaque 'blessure faite par les dents du reptile; on comprime ensuite les tissus pour faciliter la diffusion du liquide. Lorsque le membre est déjà tuméfié, on doit faire, on outre, quelques injections au niveau de la limite du gonflement. Si la rapidité des accidents peutfaire supposer que le venin ait été inoculé directement dans une veine, on fait alors pénétrer une injection dans la veine superficielle. Des expériences contradictoires de Vnlpian n’autorisent pas malheureusement à avoir confiance dans l’emploi de ce moyen.
Puisque le traitement empirique est insignifiant et qu’on n’a découvert jusqu’à présent aucun moyen qui puisse être formellement considéré comme spécifique, vous devrez tout naturel lement vous adresser au traitement rationnel.
Traitement rationnel. — Le licitement rationnel de la morsure de la vipère chez l’homme comprend un traitement local et un traitement général.
Le traitement local comporte la réalisation des indications locales suivantes, peu nombreuses, qui peuvent être facilement toujours présentes à la mémoire du praticien.