CHOLÉRA. DES POULES. CHARBON. — CHARBON SYMPTOMATIQUE
SYPHILIS ET SYPHILISATION. — PÉRIPNEUMONIE CONTAGIEUSE
En médecine humaine le champ de l'inoculation prophylactique jusqu'à présent très restreint. — Impossibilité d’appliquer l’inoculation aux maladies à virulence trop énergique. — L’atténuation des virus en permettra une application plus étendue. — Le choléra des poules. — Sa nature. — Le microbe de sa virulence. — Son énergie. — Sa transformation en vaccin. — Procédé suivi. — Grand secret dévoilé. — Le microbe atténué peut faire souche de microbes atténués au même degré. — Races spéciales de microbes assujettis aux usages de l’homme. — Grandes espérances autorisées. — Expériences de M. Toussaint sur le charbon. — Atténuation du virus du charbon par l’application de la chaleur. — Par l’action de l’acide phénique. — Solution scientifique du problème. — Importance de ce résultat. — La solution pratique reste à trouver. — Durée de l’immunité. — Au point de vue économique, quelques mois suffiraient. — La contagion, fonction des infiniment petits. — Recherches sur le charbon symptomatique. — Sa différenciation d’avec le charbon bactéridien. — Autre microbe que la bactéridie. — Inoculation par les voies veineuses. — Immunité transmise. — Expérimentation dans le Bassigny. — Le procédé pourrait être appliqué à la péripneumonie contagieuse. — Moyen d’éviter les complications
gangréneuses. — Application de l’inoculation plus étendue en mé-
decine vétérinaire qu’en médecine humaine. — Tentatives d’inoculation préventive de la syphilis. — Expériences sur le singe. — Rase de la syphilisation. — Eclaircissement par l’inoculation de la morve au chien. — L’inoculation prophylactique n’est pas applicable à la syphilis. — Inoculation de la syphilis comme moyen curatif. — Ino-
L’INOCULATTON (Suite)
cuIaLion de la péripneumonie contagieuse. — Preuves cliniques et expérimentales de son efficacité. — Critérium de l’immunité acquise. — Cause des faits négatifs. — Recherches à faire. — Microbes antagonistes. — Inoculation avec le liquide caudal. — Culture des microbes de la virulence péripneumonique. — • Imperfections des résultats. — Commission scientifique instituée en Belgique. — Le contrôle des expériences devenu facile avec l’inoculation critère de l'immunité.
Messieurs,
Jusqu’à présent la médecine de l’homme n’a demandé à l’inoculation ses ressources prophylactiques que contre une seule maladie : la variole, qui ne laisse d’autre trace, quand elle guérit, que. les stigmates de son éruption, et ne donne pas lieu à des accidents secondaires ou tertiaires, indices de la persistance d’action du principe morbide, après les phénomènes caractéristiques de son évolution primitive.
Mais si, par la force même des choses, le champ de l’inoculation est resté jusqu’à présent si restreint, on peut prévoir que dans l’avenir, et dans un avenir prochain, la science expérimentale, en résolvant le problème de l’atténuation des virus, pourra permettre à la médecine d’appliquer l’inoculation prophylactique à des maladies pour lesquelles l’énergie de la virulence s’opposait à tout essai de transmission artificielle. Il demeure évident, en effet, que lorsque l’inoculation donne lieu à des accidents tout aussi graves que ceux qui résultent de la contagion accidentelle, la contreindication d’y recourir est absolue, puisqu’elle ne ferait que réaliser avec certitude l’infliction d’un mal qui
n’est qu’une éventualité à laquelle les chances d’échapper sont nombreuses, après tout, même quand une contagion sévit avec intensité.
La limite de l’application de l’inoculation, comme moyen prophylactique, se trouvait donc dans l’énergie de la virulence des maladies contagieuses. Mais du jour où M. Pasteur a fait son expérience fameuse d’atténuation du virus du choléra des poules, l’espérance a pu être conçue de voir singulièrement s’élargir le champ de l’inoculation et de faire de ce moyen de prophylaxie une ressource puissante, même contre les maladies dont le virus est le plus redoutable par son énergie.
Rien de plus encourageant, dans cet ordre d’idées, que les résultats que M. Pasteur a obtenus en expérimentant sur le virus du choléra des poules. On sait que la nature de ce virus est aujourd’hui complètement dévoilée : ce virus est un microbe, parfaitement déterminé, dont M. Perroncito, de Turin, ale premier constaté la présençe dans le sang des poules malades, mais sans en avoir bien compris la signification, au point de vue de son rôle dans la virulence. M. Toussaint, de Toulouse, qui poursuivait des études sur cette maladie, en même temps que M. Perroncito faisait les siennes, reconnut, de son côté, l’existence du microbe que celui-ci avait constaté, mais non encore signalé par la voie de la presse; et plus heureux que lui, il sut lui attribuer son rôle comme agent propre de la virulence. C’est à M. Toussaint que M. Pasteur doit les échantillons de ce microbe qu’on peut appeler précieux.
puisque, aussi bien, ce sont les recherches dont il a été l’objet qui l’ont conduit à la découverte si importante de la possibilité d’atténuer les virus et de faire servir leur énergie réduite à la prophylaxie des maladies mortelles qu’ils sont susceptibles de causer, lorsqu’ils exercent leur action avec toute l’énergie dont ils sont capables.
Aucun virus ne pouvait mieux que celui du choléra convenir pour une démonstration de cet ordre. L’expérience pratique a fait connaitre qu’il était doué d’une telle puissance qu’à la dose la plus infinitésime il donnait lieu infailliblement à des accidents mortels. Il suffit, en effet, pour tuer une volaille, de tremper la pointe d’une aiguille dans le sang d’un malade. Autant d’animaux piqués une seule fois par l’aiguille rendue ainsi virulente, autant de morts. C’est ce virus, si énergique à des doses si infiniment petites, que M. Pasteur est parvenu à atténuer au point qu’il l’a transformé en un véritable vaccin ou, autrement dit, qu’il en a fait un préservatif contre ses propres atfeintes. Commenta-t-il obtenu ce résultat? Par l’exposition de plus en plus prolongée au contact de l’air pur du microbe développé dans un liquide de culture.
En soumettant ce liquide à des épreuves d’inoculations successives, M. Pasteur reconnut que, dans les premiers mois, le microbe du choléra conservait toute son énergie; puis, qu’à mesure qu’on s’éloignait delà date de l’ensemencement, cette énergie décroissait graduellement, puis, qu’elle finissait par s’éteindre.
Un grand secret se dévoilait ainsi. Le moyen était
découvert d’accommoder l’activité du virus à la résistance vitale, de transformer la maladie mortelle qu’il cause, quand il est dans sa pleine puissance, en une maladie compatible avec la conservation de la vie, et de faire bénéficier l’organisme des effets de cette maladie, en l’investissant de l’immunité qui lui fait suite. C’est effectivement ce que l’expérimentation démontra. Grâce à l’atténuation de l’énergie du microbe de la virulence du choléra des poules, il devint possible de transmettre cette maladie sous une forme bénigne et de rendre désormais iuvulnérables à ses atteintes les animaux qui l’avaient subie sous cette forme.
Ce n’est pas tout : les recherches de M. Pasteur sur le microbe du choléra des poules l’ont conduit à la constatation de ce fait, bien inattendu, que le microbe qu’on a destitué de l’excès de son énergie par l’exposition au contact de l’air pur du liquide où il a été ensemencé, pouvait faire souche de microbes dans lesquels l’énergie de la virulence se trouve contenue dans les limites mêmes où elle a été réduite chez les ascendants, et qu’il est ainsi possible de constituer des races spéciales de microbes, pour ainsi dire assujettis, j’allais presque dire domestiqués , appropriés aux usages de l’homme, devenu maître de profiter de ce qu’ils ont conservé de puissance pour en faire un moyen de préservation contre les atteintes de la contagion naturelle dont ces microbes sont les instruments.
Quel triomphe, messieurs, qu’un pareil résultat ! S’emparer du virus le plus énergique, le plus subtil, le plus efficace aux doses les plus infinitésiraes ; le ré-
duire à un degré déterminé d’action ; le faire reproduire, avec son énergie réduite, dans une série de générations qui font race dans l’espèce; l’accommoder ainsi aux usages de la prophylaxie par l’inoculation, de façon qu’on devient maître de vacciner contre une maladie mortelle et de vacciner à des degrés divers, suivant qu’on veut donner d’emblée une immunité complète, ou ne la faire acquérir que graduellement ; quel triomphe ! et quelles espérances autorisées, quelles perspectives ouvertes !
En présence de tels faits, je me laisserais aller volontiers à m’écrier, comme le grand prêtre Joad, dans la tragédie d’Athalie :
« Mes yeux s’ouvrent.
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent. »
Ne peut-on pas prévoir, en effet, que ce qui a été réalisé pour le choléra des poules, il sera possible de le faire pour d’autres contagions; et qu’un jour la science se sera emparée de tous les virus de toutes les maladies à la surface du globe et les aura transformés en leur propre vaccin? Et alors, quand une contagion deviendra menaçante, les populations humaines et les populations animales pourront être rendues invulnérables à ses atteintes mortelles, par la maladie bénigne qu’on leur aura inoculée au moyen du virus atténué de cette contagion.
Est-ce un rêve cela ?
Non, car déjà cette grande méthode, inventée par M. Pasteur, de l’atténuation des virus, pour les
accommodera l’inoculation prophylactique des maladies contagieuses qu’ils déterminent, vient d’être appliquée à l’une des plus redoutables d’entre elles par un jeune expérimentateur, professeur à l’école vétérinaire de Toulouse, M. Toussaint.
S’inspirant des idées de M. Pasteur et marchant dans la voie qu’il a ouverte, M. Toussaint s’est appliqué à rechercher si l’on ne pourrait pas rendre le charbon inoculable, comme le choléra des poules, dans une mesure qui demeurât compatible avec la vie, de manière que l’organisme fût sauvegardé, par une première atteinte de la maladie devenue bénigne, contre les attaques, graves jusqu’à la mort, de cette maladie, quand elle est contractée par les voies ordinaires de la contagion. Ce problème que M. Toussaint s’était posé, il l’a résolu par un procédé qui lui est propre, celui de M. Pasteur, pour l’atténuation du choléra des poules, étant encore réservé au moment où M. Toussaint faisait ses recherches.
En soumettant à l’action d’une température de 55 degrés le sang charbonneux défibriné, M. Toussaint a réussi à destituer les bactéridies de l’excès de leur énergie et à les transformer en agents d’une virulence modérée, ne traduisant ses effets que par une fièvre charbonneuse légère, à la suite de laquelle l’immunité est acquise.
Mêmes résultats ont été obtenus par le mélange du sang charbonneux défribriné avec de l’acide phénique dans la proportion de 10 p. 100. L’acide phénique exerce sur la bactéridie, comme fait la chaleur à sa
manière, une action altérante, insuffisante pour la tuer, mais qui a pour résultat de diminuer sa vitalité et d’empêcher, par le fait, sa pullulation dans la mesure où elle parvient à surmonter par son activité celle des globules du sang. En d’autres termes, et pour parler d’une manière plus générale, l’atténuation de la bactéridie, telle que M. Toussaint l’obtient par la chaleur ou l’acide phénique, la rend compatible avec la conservation de la vie de l’animal auquel on l’inocule et rend possible, conséquemment, son inoculation prophylactique.
Scientifiquement, le problème a été résolu par M. Toussaint. 11 a démontré qu’on pouvait inoculer à des moutons et à des lapins le charbon bactéridien, autrement dit la fièvre charbonneuse, sous forme bénigne et leur transmettre, de cette manière, l’immunité contre la fièvre charbonneuse, sous la forme maligne qu’elle revêt toujours dans les conditions ordinaires de la contagion.
Cela est acquis et, au point de vue scientifique, présente un grand intérêt comme confirmation de la découverte de l’atténuation possible des virus, qui rend l’inoculation prophylactique applicable même à des maladies dont l’inoculation est mortelle.
Mais la solution pratique est-elle trouvée ? Ou, autrement dit, M. Toussaint a-t-il réussi à donner une formule de l’atténuation de la virulence charbonneuse, qui mette à la disposition de la pratique, au moment voulu, un liquide vaccinal dont on puisse se servir avec
confiance dans ses effets et sans crainte de ses dangers? Non, il faut le dire. Des chances demeurent pour que, dans les myriades de bactéridies affaiblies par le procédé mis en usage pour atténuer leur vitalité, il y en ait qui la récupèrent vite, après leur insertion dans le tissu cellulaire, et que des accidents mortels soient la conséquence de leur réviviscence. D’autre part, on peut se poser la question de savoir si l’immunité transmise par l’inoculation charbonneuse sera d’une durée assez longue pour qu’il y ait bénéfice économique à recourir à cette pratique. Sur quelques sujets d’expérience, une contre-épreuve d’inoculation avec du virus naturel a montré que l’immunité transmise par le virus atténué était éteinte au bout de quatre mois. Sur d’autres, après plus de huit mois, elle persistait encore. Mais à supposer même que la durée de cette immunité ne fût que de quelques mois, l’inoculation charbonneuse préventive ne laisserait pas d’avoir encore une grande importance économique, en permettant d’utiliser, pour l’engraissement, l’herbe des pâturages en dépit des menaces de contagion, et de conduire les troupeaux à leur destination, c’est-à-dire à la boucherie, sans crainte des pertes que le charbon y cause souvent, avec une telle intensité que, pour sauver ce que les survivants peuvent avoir de valeur, l’obligation s’impose de les faire abattre avant qu’ils aient acquis par l’engraissement la valeur commerciale qu’on voulait réaliser. Trois à quatre mois de répit, donnés par une inoculation sûre, constitueraient donc, pour l’industrie agricole, dans les pays charbonneux, un
avantage très sérieux dont elle ne manquerait pas de fîrte.rop
Mais quand même l’inoculation ne donnerait qu’une immunité de courte durée, elle serait encore, au point de vue de la prophylaxie contre le charbon, féconde en résultats très utiles, en sauvant de la mort que cause cette maladie, les animaux auxquels l’immunité serait conférée, même à titre provisoire, et en évitant ainsi l’infestation des terrains par les cadavres des animaux charbonneux qu’on y aurait enfouis.
Il faut donc faire des vœux pour que M. Toussaint complète sa découverte de l’atténuatiou du virus charbonneux et de son inoculabilité au point de vue prophylactique, en donnant la formule de la composition d’un liquide vaccinal qui permette d’assurer l’immunité aux troupeaux, sans qu’on ait à courir les chances de trop nombreux accidents. Cette immunité, ne durât-elle que quelques mois, réaliserait de grands avantages économiques dans les pays qui sont sous la menace des épidémies charbonneuses.
Depuis que M. Pasteur a démontré que la contagion était fonction des infiniment petits du monde invisible, tout au moins dans un certain nombre de cas rigoureusement déterminés, des recherches poursui-
vies dans cet ordre d’idées, à l’Ecole de Lyon, par MM. Arloing et Cornevin, professeurs à cette école, et Thomas, vétérinaire dans le Bassigny, les ont conduits à la découverte du vibrion spécial qui caractérise la maladie à laquelle, depuis Chabert, on donne dans la pratique le nom de charbon symptomatique. Cette ma-
laclie, à en juger par son expression symptomatique et surtout par les caractères que l’autopsie permet de constater à simple vue, a de telles similitudes avec le charbon que la classification de Chabert avait été, jusqu’à ces derniers temps, acceptée comme l’expression rigoureuse de la nature des choses. Le charbon dit symptomatique ne différait, dans la pensée commune, de la fièvre charbonneuse, que par les tumeurs extérieures qui en constituaient un symptôme distinctif. Même nature au fond, différence seulement dans l’expression symptomatique. Cependant si la pratique avait accepté la classification classique proposée par Chabert, elle n’avait pas laissé de signaler une particularité tout à fait distinctive dont la signification restait à trouver. Cette maladie, réputée identique à la fièvre charbonneuse, en différait par ce caractère essentiel qu’elle n’était pas inoculable par le sang. Tandis que la fièvre charbonneuse est transmise avec certitude aux animaux susceptibles, particulièrement le mouton et le lapin, par l’inoculation du sang, le charbon symtomatique, essayé de la même manière, ne produit aucun effet. Cette différence dans les résultats n’impliquait-elle pas une différence de nature, et ne se pouvait-il pas que, sous un même nom, fussent confondues deux maladies n’ayant entre elles que des ressemblances extérieures? Plus d’un praticien s’était posé cette question, et elle avait été très nettement formulée par deux d’entre eux,
notamment MM. Boulet-Josse et Vernant, dans les no- ♦
tes cliniques communiquées au Recueil de médecine vétérinaire. Mais cette question n’était pas de celles dont
l’observation et les recherches cliniques seules pouvaient donner la solution. Il fallait le concours des recherches de laboratoire et de l’expérimentation. MM. Arloing, Cornevin et Thomas, en concertant leurs efforts, sont parvenus à résoudre très heureusement le problème que posait la pratique, à l’endroit du charbon symptomatique. Cette maladie a ce caractère commun avec la fièvre charbonneuse qu’il dépend, comme elle, d’un microbe ; mais ce microbe est autre, ce n’est pas la bactéridie. On le trouve accumulé dans les tumeurs dites charbonneuses. C’est là qu’il faut le chercher, profondément adhérent à la fibre musculaire, dont on ne le détache que par le raclage des muscles avec le tranchant du scalpel. Ce qui constitue la caractéristique essentiellement différentielle de ce microbe d’avec la bactéridie, c’est que tandis que celle-ci, introduite directement dans le sang, par injection intraveineuse, donne lieu à une fièvre charbonneuse toujours mortelle, le microbe du charbon symptomatique ne détermine qu’une maladie légère, de courte durée, à la suite de laquelle les animaux ont acquis une complète immunité contre les effets mortels de l’inoculation de ce microbe dans les tissus, tels que le tissu musculaire, qui lui constituent un milieu de culture favorable.
Voilà donc trouvé par les expérimentateurs de Lyon un procédé nouveau d’application de l’inoculation prophylactique à une maladie spéciale. Ce n’est pas sur l’atténuation directe du virus que ce procédé est établi, c’est sur son introduction dans un milieu de l’orga-
nisme que l’étude expérimentale a fait reconnaître impropre à sa pullulation dangereuse. Ce milieu, c’est le sang. Que le microbe du charbon symptomatique y soit introduit avec de telles précautions que les chances soient évitées de son insertion dans le tissu cellulaire, et là, sa multiplication sera trop faible pour qu’il puisse dominer, par son nombre, l’activité de ces autres microbes que l’on appelle les globules ; elle sera suffisante, cependant, pour que l’organisme où cette multiplication s’est effectuée en reçoive le privilège de l’immunité.
Ce procédé d’inoculation peut facilement devenir pratique et, au moment où je vous l’expose, on est en train d’en faire l’expérience sur une grande échelle, dans le Bassigny, grâce au concours qu’une compagnie d’assurance contre la mortalité des bestiaux est venue offrir spontanément aux expérimentateurs de Lyon. L’intérêt bien entendu d’une compagnie intelligente fournit ici à la science l’occasion très heureuse de faire l’expérimentation en grand d’un procédé reconnu efficace dans le laboratoire. C’eût été commettre une faute que de la laisser échapper puisqu’aussi bien la solution sera plus vite et plus complètement obtenue d’une question de médecine préventive qui touche, tout à la fois, aux intérêts de la science médicale générale et de l’économie rurale.
Si cette expérience d’inoculation prophylactique du virus du charbon symptomatique par injection intraveineuse réussit, comme les résultats des expériences de laboratoire autorisent à l’espérer, ce sera un en-
couragement pour reprendre les expériences d’inoculation, par la même voie, du virus de la péripneumonie, que j’ai tentées autrefois et que je n’ai pas poursuivies de peur de voir se reproduire les accidents formidables dont cette tentative a été suivie. Mais ces accidents dépendaient exclusivement de l’imperfection du procédé, qui a permis que l’inoculation s’opérât par le tissu cellulaire, dans le trajet de la canule, en même temps que le liquide virulent était injecté dans les veines. Les expérimentateurs de Lyon, qui avaient à redouter le même danger, ont su l’éviter par des précautions minutieuses. Rien ne serait simple comme de les imiter et de tenter les expériences dont je parle. Si ce mode d’inoculation devenue inoffensive produisait les mêmes effets que l'inoculation intraveineuse du charbon symptomatique, c’est-à-dire se traduisait par une fièvre éphémère à la suite de laquelle l’immunité serait acquise, cela constituerait un véritable progrès sur le mode actuellement usité, l’inoculation caudale, puisqu’aussi bien on obtiendrait l’immunité que donne celle-ci, sans qu’on eût à craindre les complications gangréneuses dont elle est assez souvent suivie. Mais l’expérimentation seule peut dire ce que produira l’inoculation de la péripneumonie par l’injection intraveineuse. Donnera-t-elle l’immunité, sans déterminer de lésions locales ?
Dans les conditions de la contagion naturelle le lieu d’élection du virus étant le poumon, on peut se demander si ce virus, introduit dans les veines, ne traduira pas ses effets par le mouvement congestif
qu’il détermine vers le poumon par les voies ordinaires de la contagion.
L’expérience seule pourra le dire.
Ces quelques considérations suffisent pour faire pressentir, par les résultats déjà obtenus, l’extension que l’inoculation, considérée d’une manière générale, est destinée à prendre dans la prophylaxie de l’avenir.
La médecine vétérinaire a tiré de la pratique de l’inoculation des ressources plus étendues que ne l’a fait la médecine humaine ; elle l’a appliquée, en effet, à trois maladies importantes : la péripneumonie contagieuse des bêtes à cornes, la clavelée du mouton et la fièvre aphteuse des ruminants. Dans ces derniers temps, un professeur d’Alfort, M. Trasbot, l’a préconisée, en soutenant sa thèse de preuves expérimentales, contre la maladie dite des chiens et la gourme du cheval. Je vais considérer l’inoculation dans ses rapports avecces différentes maladies; mais avant, il me semble qu’il convient, pour ne rien omettre de l’histoire de cette mesure prophylactique, de rappeler la tentative singulière qu’a faite, il y a trente-huit ans, le docteur Auzias-Turenne, d’appliquer l’inoculation comme mesure, tout à la fois, préventive et curative de la syphilis.
Comment Auzias-Turenne a-t-il été conduit à préconiser cette application et à en faire une méthode thérapeutique? Par des expériences, qu’il avait tentées, de transmission de la syphilis aux animaux. Il était admis, au moment où il faisait ses études médicales, que la syphilis était une maladie exclusivement humaine; c’est-à-dire que son virus n’avait de prise que sur
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l’organisme de l’homme. Ses relations avec Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et son fils lui ayant donné la possibilité de faire des études expérimentales sur quelques singes de la ménagerie du Muséum, Auzias-Turenne constata que, contrairement à l’opinion universellement acceptée, l’inoculation de la syphilis sur ces animaux pouvait donner lieu à des lésions présentant les mêmes caractères que celles qui suivent l’inoculation de la syphilis sur des sujets de notre espèce. Ce premier point établi, comme la rareté des sujets dont il pouvait disposer l’obligeait à les faire servir à des inoculations successives, il fut amené par cette circonstance à la constatation de cet autre fait, que les inoculations se traduisaient par des effets de moins en moins marqués, à mesure qu’elles étaient davantage répétées. Qu’était-ce à dire ? La susceptibilité des animaux pour la syphilis décroissait donc en raison du nombre des inoculations ? C’est ce que se demanda Auzias-Turenne ; et la répétition de faits semblables le conduisit à cette conclusion que l’on pouvait épuiser par des inoculations successives la réceptivité d’un animal pour le virus syphilitique et, conséquemment, le doter d’une immunité contre la syphilis.
C’est sur ce fait expérimental qu’Auzias-Turenne a fondé la méthode, réputée par lui thérapeutique, à laquelle il a donné le nom de syphilisation.
Avant d’aller plus loin, une première question doit être posée : celle de savoir si en inoculant à des animaux le virus syphilitique, Auzias-Turenne leurtrans-
mettait la syphilis; ou, autrement dit, si le virus syphilitique, une fois introduit dans l’organisme des bêtes, y évoluait comme dans l’organisme humain et y produisait les mêmes effets, à des délais plus ou moins éloignés. Auzias-Turenne a pu l’admettre, en se basant sur les caractères objectifs des lésions primitives déterminées par l’inoculation. Ces lésions ayant dans l’espèce humaine des suites déterminées, que l’expérience clinique a constatées, l’induction semblait autoriser à admettre que, chez le singe, le chancre induré devait être suivi des mêmes conséquences que chez l’homme.
L’histoire de l’inoculation de la morve au chien peut jeter sur ce point ses clartés, en faisant voir qu’une maladie contagieuse d’une extrême gravité dans une espèce, peut, transmise à une autre, y conserver son caractère essentiel, celui de la virulence, sans demeurer attachée aux individus qu’elle attaque, c’est-àdire sans déterminer, dans leur organisme , aucune lésion persistante. Des expériences faites à Lyon par M. Saint-Cyr, à Toulouse par M. Peuch, ont appris que le virus de la morve pouvait avoir prise sur le chien et donner lieu, aux points des inoculations, à des ulcérations qui tendent à gagner du terrain et à Constituer de vastes plaies à bords anfractueux ; puis qu’après plusieurs semaines, voire des mois, de ce travail destructeur, le mouvement cicatriciel succédait à celui de l’ulcération et que l’animal guérissait spontanément de l’accident local déterminé par l’insertion du virus de la morve : virus resté vivace sur la plaie, où
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il s’entretient sans doute comme dans un liquide de culture, car son inoculation à un animal susceptible, cheval, âne ou mulet, donne lieu à la manifestation de la morve avec ses caractères les plus complets et les plus graves.
Ces expériences semblaient impliquer que l’insertion du virus morveux sur le chien ne donnait lieu qu’à des lésions toutes locales, constituées par des plaies ulcéreuses, grandissantes d’abord, puis se rétrécissant d’elles-mêmes et demeurant, pendant toute la période de l’ulcération, le siège d’une sécrétion virulente, bien que la santé générale du chien ne parût pas sensiblement altérée.
Les expériences sur le même sujet, dont M. Galtier, de l’Ecole vétérinaire de Lyun, a rendu compte il y a quelques semaines , dans une note communiquée à l’Académie des sciences, doivent modifier l’interprétation qu’on avait donnée des phénomènes consécutifs à l’inoculation de la morve au chien. La maladie ne resterait pas locale, comme l’état symptomatique semblait l’impliquer. M. Galtier en donne la preuve par des inoculations pratiquées sur des animaux susceptibles avec du liquide puisé dans les ganglions lymphatiques de la région inguinale du chien, alors que l’inoculation morveuse avait été faite au niveau des épaules. La virulence de la morve peut donc se trouver généralisée chez le chien. Mais, malgré cela, c’est une maladie passagère chez cet animal, et qui ne marque pas sa trace par des lésions durables. D’elle-même , elle s’éteint au bout de quelques mois, et l’animal sort de
cette épreuve aussi intègre , anatomiquement, qu’il y était entré, car à son autopsie, faite après un délai plus ou moins long, on ne trouve dans aucun de ses organes, aucune des traces qui témoignent si énergiquement, dans les animaux susceptibles, de l’imprégnation du virus morveux. Il est bien probable que le virus syphilitique se comporte à la manière de celui-ci chez les animaux auxquels on l’inocule, et que son action reste superficielle et passagère, car si Auzias- Turenne a pu faire voir des chancres indurés sur les singes de ses expériences, jamais il ne lui a été possible de faire constater sur ces animaux les accidents, à termes plus ou moins éloignés, qui se manifestent chez l’homme avec trop de constance, à la suite de ces chancres spéciaux par lesquels se traduit l’infection syphilitique.
Cette question éclairée à la lumière des analogies que fournit la pathologie comparée, une autre se présente : La syphilis peut-elle être rangée dans la catégorie des maladies auxquelles l’inoculation prophylactique est rationnellement applicable? Evidemment non, car ce n’est pas l’immunité seule qui peut justifier cette application; il faut encc-re et surtout que la maladie que l’on transmet intentionnellement soit de celles dont la durée est passagère, qui ne font , pour ainsi dire, que traverser l’organisme, sans y laisser aucune empreinte grave et persistante. Est-ce là le caractère de la syphilis? Tout au contraire. Loin de s’évanouir, comme les maladies éruptives dont l’évolution est achevée, la syphilis, une fois dans la place,
l’occupe tout entière et ne la quitte plus ou que bien difficilement, car c’est une question de savoir si elle est radicalement guérissable. On peut dire d’elle que ses offenses sont toujours nouvelles, car on les voit se répéter à des intervalles plus ou moins longs, et même se continuer dans les générations qui procèdent des individus infectés.
Peu importe, au point de vue des effets à venir, la voie par laquelle l’infection est entrée; que la condition de cette infection se soit trouvée dans les rapports sexuels ou dans la piqûre faite par une lancette, il n’y a pas de raisons pour que les effets qui doivent se produire se montrent différents; il n’y a pas de raisons pour que, dans un cas, l’infection soit générale et profonde, et que, dans l’autre, les lésions déterminées par l’inoculation restent à la surface. S’il en est ainsi, et Auzias-Turenne n’a jamais réussi à répondre à cette objection contre sa méthode d’une manière satisfaisante , s’il en est ainsi, où peut être l’avantage d’inoculer la syphilis? Il semble résulter des expériences multipliées d’ Auzias-Turenne qu’on peut réussir, par des inoculations répétées, à épuiser la réceptivité d’un organisme pour le virus syphilique, en ce sens qu’à un moment donné, l’ensemencement du virus demeure sans effets. Mais où est l’avantage de cette stérilisation du terrain pour la semence morbide puisque, aussi bien, l’organisme en est tout entier envahi et qu’elle y fructifiera à son heure. L’inoculation, en pareil cas, ne saurait être considérée comme prophylactique, puisqu’elle a pour résultat d’infliger, d’une
manière certaine, et avec toute sa gravité , le mal contre lequel elle devrait prémunir.
Mais Auzias-Turenne visait un autre but encore par la syphilisation; il lui attribuait des vertus curatives, tout au moins des accidents locaux provenant de la contagion naturelle. Il prétendait que lorsqu’on était arrivé, par des inoculations répétées , à donner l’immunité à un organisme contre de nouvelles inoculations, la condition se trouvait ainsi réalisée pour que les ulcérations et les accidents phagédéniques s’arrêtassent et fussent suivis d’un mouvement inverse, c’està-dire d’un mouvemement cicatriciel. Il semblait admettre que le phagédénisme , comme les ulcérations progressives, dépendait de ce que les éléments de la virulence trouvaient les conditions de leur pullulation sur place dans les tissus périphériques, non encore dotés de l’immunité, c’est-à-dire de cette condition mystérieuse en vertu de laquelle un virus donné n’a plus prise sur l’organisme qui la possède; et que les inoculations multipliées ayant justement pour résultat d’investir l’organisme, dans toutes ses parties, de cette immunité salutaire, elles devaient avoir cette conséquence d’éteindre, dans les tissus périphériques aux ulcérations, leur aptitude à entretenir l’activité des éléments de la virulence. En d’autres termes, la progression d’un ulcère pouvant être considérée comme l’effet d’une inoculation continue du liquide virulent de l’ulcère aux tissus environnants, si la syphilisation a pour effet de stériliser le terrain pour toute inoculation nouvelle, elle doit avoir également pour consé-
cjuence de le stériliser autour des ulcères en voie de progression, et d’en arrêter l’empiètement progressif. Voilà, je crois, la pensée d’Auzias-Turenne sur l’action curative de la syphilisation.
Mais qu’y a-t-il devrai dans ses affirmations à cet égard? En France, où Auzias-Turenne n’a pas été prophète, loin s’en faut, peu d’expériences ont été faites pour vérifier cette idée, mais sa doctrine a été adoptée par deux médecins étrangers, M. Sperino, de Turin, et M. Boeck , de Norwège, tous les deux chefs de service dans des hôpitaux spéciaux ; et tous deux ont porté, très énergiquément, témoignage, en s’appuyant sur leurs expériences personnelles, de l’efficacité curative de la syphilisation. Ce point est à examiner. Après tout, quand l’ulcération est menaçante et qu’elle peut produire des destructions irréparables, où peut être l’inconvénient , pour un malade déjà infecté par la syphilis, de subir des inoculations qui peuvent avoir pour effets, en épuisant sa réceptivité pour le virus, de donner aux tissus , dans le voisinage du travail ulcérateur, cette condition d’immunité en vertu de laquelle le virus des ulcérations n’aurait plus de p'ise sur eux? Pourquoi ne pas faire l’essai de cette ressource extrême, qui ne peut plus rien compromettre et qui s’est montrée efficace, paraît-il, entre les mains de médecins autorisés?
Si, à ce point de vue, Auzias-Turenne a constaté et établi une vérité, il ne faut pas la méconnaître et la repousser systématiquement.
Après tout, Auzias-Turenne était un homme d’une
très grande bonne foi et d’une remarquable intelligence. Il a consumé sa vie en puissants efforts pour la défense de ses idées, luttant seul contre tous, avec une extrême énergie, et s’il ne lui a pas été donné de les faire triompher, ce n’est ni le talent, ni la science, ni le courage qui lui ont manqué. Toute son œuvre en témoigne.
Je reviens maintenant à l’inoculation considérée dans ses rapports avec les maladies des animaux.
J’en ai déjà parlé à propos de la péripneumonie contagieuse et j’ai consacré d’assez longs développements à la démonstration, par les faits de la pratique, de son efficacité prophylactique, que l’on conteste cependant encore, en invoquant contre elle des cas où elle se montre infidèle.
Une communication de M. Willems, de Hasselt, que j’ai reçue pas plus tard qu’hier soir, va me permettre de vous fournir de nouveaux renseignements sur cette importante question de l’efficacité de l’inoculation contre la péripneumonie, et de vous donner enfin la preuve irréfragable que cette efficacité est réelle et ne saurait plus être maintenant contestée, quel que soit le nombre de faits négatifs qu’on puisse lui opposer.
Voici d’abord, en fait d’arguments cliniques en faveur de l’inoculation, une nouvelle série de résultats positifs que deux vétérinaires italiens, MM. de Capitani et Francheschi, viennent de faire connaître dans un mémoire récemment publié à Milan par le Bulletin de l'Agriculture 1880.
Ces deux vétérinaires distingués donnent, dans leur
mémoire, le compte-rendu des inoculations qu’ils ont pratiquées et dont le nombre ne s’élève pas à moins de 867. Voici les conclusions qu’ils formulent d’après leurs expériences, faites, on le voit, sur une assez grande échelle :
1° L’inoculation est l’unique préservatif contre la péripneumonie contagieuse;
2e Cette opération a préservé de la contagion 97 p. cent des animaux auxquels on l’a pratiquée ;
3e 5 p. cent seulement ont eu des phlegmasies étendues de la queue ;
4° L’inoculation ne produit plus aucun effet sur les animaux inoculés une première fois avec succès.
A ces faits cliniques, qui ont une signification si nette, au point de vue de l’efficacité de l’inoculation, M. Willems ajoute, dans sa note, les résultats très significatifs, dans le même sens, d’une expérience, qu’on peut dire accidentelle, qui vient de se produire sous ses yeux, chez un des principaux distillateurs de la ville de Hasselt.
En voici la relation :
« Dans une étable, contenant cinquante bêtes à cornes, dont vingt n’avaient pas été soumises à l’inoculation parce qu’elles étaient arrivées à un état d'engraissement trop avancé au moment où le propriétaire les a achetées, la péripneumonie vint à se déclarer. Elle s’attaqua à dix des bêtes non inoculées et on s’empressa de les faire abattre, en même temps que les dix autres du même lot, afin d’éviter de les voir tomber malades à leur tour. Quant aux trente autres qui, toutes,
avaient été inoculées, et quelques unes avec perte d’une partie de leur queue, elles sont restées parfaitement indemnes dans ce foyer de contagion.
Ces nouveaux faits viennent augmenter le nombre, si considérable déjà, des faits cliniques qui témoignent de l’efficacité préventive de l’inoculation. Mais ils n’en donnent pas la preuve scientifique irréfragable.
Cette preuve, nous la possédons actuellement et il nous est devenu possible de résoudre, d’une manière définitive, je le crois, çette question, tant controversée dans la pratique, de savoir si l’inoculation, proposée depuis plus de trente ans par le Docteur Willems, confère, ou non, aux animaux qui l’ont subie, l’immumité contre les attaques de la péripneumonie.
Vous vous rappelez le critérium que j’ai proposé pour donner la solution de cette question, d’une importance pratique principale, car si les faits cliniques positifs sont de beaucoup supérieurs en nombre aux faits négatifs, ceux-ci ne laissent pas, cependant, d’être assez nombreux pour que la pratique de l’inoculation prophylactique rencontre des résistances qui empêchent l’agriculture de bénéficier, autant qu’elle le devrait, de cette mesure efficace.
Comment les faire tomber ? Par une preuve scientifique certaine, qui mette le fait hors de toute contestation. Cette preuve, vous savez en quoi elle consiste. Je le rappelle en quelques mots ici, parce que j’ai à vous faire part d’un certain nombre de preuves expérimentales dont M. Willems me donne communication dans la note qu’il m’a adressée.
Le virus de la péripneumonie est doué, vous le savez, d’une telle énergie qu’on ne peut l’insérer nulle part ailleurs qu’à l’extrémité de la queue où, grâce à la densité de la peau et du tissu cellulaire, les phénomènes d’irritation locale que le virus détermine sont maintenus généralement dans d’assez étroites limites. Partout ailleurs, l’insertion virulente est suivie d’accidents de turgescence excessive et de phénomènes gangréneux mortels. Là se trouve le critérium qui permet de juger si l’immunité est acquise par l’inoculation. Quand une maladie virulente a été inoculée et qu’elle a conféré l’immunité, toute inoculation nouvelle demeure sans effets, ou, si elle en produit encore, ils restent de beaucoup inférieurs à ceux qu’avait produits l’inoculation première. Que si donc, dans la péripneumonie, l’inoculation caudale a été efficace, il doit en résulter que l’insertion du virus, partout ailleurs qu’à la queue ne doit plus pouvoir donner lieu aux phénomènes si redoutables qui suivent l’inoculation, en dehors de la région caudale, sur un organisme vierge de toute imprégnation virulente.
Vous savez, d'après ce que je vous ai dit dans une séance antérieure, que les expériences faites par moi à Auteuil, avec le concours de M. Leblanc et de M. Mathieu, de Sèvres, sont confirmatives de cette induction. Il enestdemême de celles dont M. Willems me rend compte aujourd’hui.
Je vais les résumer ici :
M. Willems, après avoir établi expérimentalement, et par des faits cliniques nombreux, que l’inoculation
péripneumonique n’a plus de prise sur les animaux guéris de cette maladie, donne la même preuve expérimentale pour les animaux inoculés à la queue, et il rapporte à cette occasion une série de faits où la réinoculation pratiquée sur la queue est demeurée sans résultats apparents. Mais ce mode de démonstration est insuffisant parce qu’on peut lui objecter que la stérilité de la réinoculation dans cette région peut s’expliquer tout aussi bien par l’extrême densité des tissus, conséquence de l’inflammation consécutive à une première inoculation, que par l’immunité qui résulterait de cette inoculation. Ce qu’il fallait, pour faire la preuve de cette immunité certaine, c’est l’attestation résultant de la stérilité de l’inoculation dans toute autre région que celle de la queue.
Cette preuve, M. Willems a bien voulu, sur ma prière, faire les expériences nécessaires pour la produire. J’extrais de son mémoire les passages où il en donne la relation.
« Un bœuf, inoculé avec succès, le 27 mai 1880, fut réinoculé à la croupe le 22 juillet suivant. Une vache, inoculée le 27 mai avec un tel succès qu’elle en avaitperdula queue presque toute entière, fut réinoculée à la cuisse, le 22 juillet suivant, comme le bœuf précédent , avec du liquide pulmonaire fraîchement recueilli. Aucun effet appréciable ne se manifesta à la suite de ces deux inoculations.
« Le 10 novembre 1880, inoculation avec de la lymphe pulmonaire, provenant d’un animal abattu la veille : 1° de deux bœufs, sur la région de la croupe ;
ils avaient perdu une partie de la queue à la suite d’une première inoculation; 2° d’un taureau également mutilé par suite d’une inoculation faite six semaines avant. C’est à la cuisse que l’insertion du virus fut faite sur ce dernier animal.
« Ces trois réinoculations sont restées aussi stériles que si elles avaient été faites avec des lancettes neuves, pures de toute virulence.
a Le même jour, et avec le même liquide, sept sujets servant de témoins et vierges de toute inoculation antérieure, ont été soumis à la même épreuve, suivant le procédé habituel à la région caudale et, chez tous, les symptômes ordinaires d’une inoculation réussie se sont manifestés. Chez l’un d’eux même, les effets excessifs de l’insertion du liquide virulent nécessitèrent l’abatage.
« Le 10 décembre 1880, trois bœufs qui avaient subi une première inoculation, un mois auparavant, furent réinoculés à la cuisse sans aucun résultat.
« Le 20 novembre 1880, six bœufs inoculés avec succès, six semaines auparavant, au point qu’ils en avaient perdu une partie de la queue, furent réinoculés à la croupe sans que l’insertion virulente s’accusât, cette fois, par aucun effet.
« Douze bœufs, tous mutilés à la suite d’une inoculation pratiquée le 15 octobre 1880, furent réinoculés le 10 décembre suivant sans aucun résultat.
« D’autres animaux, en grand nombre, vierges de toute inoculation, furent inoculés, le même jour et avec le même liquide que les précédents, et chez la
plupart se manifestèrent les suites locales d’une inoculation réussie. »
Voilà donc la démonstration donnée par ces expériences que l’inoculation caudale est efficace, car la preuve étant faite que les animaux qui l’ont subie sont réfractaires à la contagion par une deuxième inoculation, on peut en inférer, avec certitude, qu’ils ont acquis une immunité qui les met à l’abri de la contagion transmise par les voies naturelles.
Cette démonstration faite, le seul problème qui reste maintenant à résoudre est celui de la cause des faits négatifs, qu’on ne saurait opposer scientifiquement aux faits positifs, mais qui, dans la pratique, ne laissent pas, comme je l’ai dit, d’exercer une influence assez grande sur les propriétaires des bestiaux et peuvent les détourner de recourir à une mesure conservatrice de la valeur que leurs animaux représentent, et conservatrice également de ceux que la contagion peut atteindre.
Il y a des recherches à faire pour trouver la raison de cette inefficacité possible de l’inoculation. Peutêtre dépend-elle de ce que le liquide pulmonaire dont on se sert pour cette opération, renferme des microbes de différentes espèces qui se contrarient et s’annulent. A cet égard* l’une des expériences de M. Pasteur sur le virus charbonneux peut servir à éclairer et servira peut-être à résoudre cette question. On sait que M. Pasteur a démontré que l’eau du lavage des terres recueillies au-dessus des fosses d’enfouissement des cadavres des animaux charbonneux, tenait en suspen-
sion, avec les parties les plus ténues des terres lavées, des spores charbonneuses dont on pouvait démontrer l’activité virulente par des inoculations, même lorsque des mois, des années même s’étaient écoulés après que l’enfouissement avait été pratiqué. A ces expériences positives on a opposé des expériences négatives, dont M. Pasteur a donné la raison, avec cette sagacité profonde dont tous ses travaux portent l’empreinte. Si la virulence ne se révèle pas de primesaut dans les matières entraînées par l’eau de lavage des terres charbonneuses, c’est que cette eau tient en suspension une foule de microbes antagonistes, pouvant produire des effets qui s’annulent. Faites en sorte d’isoler celui du charbon de tous les autres, et il manifestera son activité dans toute son énergie. Or le procédé de cet isolement, M. Pasteur le possède; c’est la chaleur qui le lui donne. Le microbe du charbon résistant plus que tous les autres à l’influence de la température, il devient possible, par ce moyen, de le faire survivre à tous ceux qui ne sont pas doués de la même résistance.
Rien de simple, comme vous le voyez, une fois ce secret trouvé, comme l’interprétation des faits négatifs, dans ce cas particulier.
On peut, en s’appuyant sur l’analogie, admettre que l’inefficacité de l’inoculation de la péripneumonie peut dépendre d’une cause semblable, c’est-à-dire de ce que le liquide qui sert de véhicule au microbe de cette maladie en contient d’autres en suspension, en même temps que lui. De fait, le poumon est incessamment
parcouru par les microbes aériens et l’on s’explique , par sa fonction même, que le liquide qui l’infiltre, quand il est le siège d’une inflammation, contienne, avec le microbe de la virulence, ceux qui l’accompagnaient dans le milieu aérien, au moment où l’infestation contagieuse s’est produite. L’énergie des effets qui suivent, même à la région caudale, l’insertion du virus péripneumonique , et les complications gangréneuses qu’on voit si souvent survenir, à la suite de cette insertion , établissent la forte probabilité qu’à côté du microbe de la péripneumonie, se trouve communément celui de la septicémie, marchant de pair et associant ses effets aux siens; d’où résulterait la tendance à la gangrène qui caractérise les tumeurs par lesquelles se traduit l’inoculation du virus pulmonaire.
Quoi qu’il en soit de cette interprétation, qu’on ne donne ici que comme une hypothèse qui n’aura de valeur que si l’expérimentation la vérifie un jour, cette tendance à la gangrène des tumeurs consécutives à l’inoculation du liquide pulmonaire demeure comme un fait constaté de tous temps et toujours constatable, qui a inspiré à M. Willems l’idée de pratiquer l’inoculation de la péripneumonie en puisant le liquide virulent, non plus dans le poumon, mais dans la tumeur caudale produite par l’inoculation du liquide pulmonaire. Il y a plus de chances , en effet , pour que , dans ce cas, le liquide inoculé soit plus pur que celui du poumon; je ne dis pas absolument pur, puisque cette tumeur, où on le puise , procède de l’inoculation de
celui-ci et qu’elle peut contenir encore , avec le microbe de la maladie, quelques-uns de ceux qui lui étaient associés au moment de l’inoculation.
M. Willems dit, dans sa note , que par la méthode de l’inoculation de queue à queue, semblable à celle de l’inoculation vaccinale de bras à bras, il a obtenu un virus atténué, doué cependant de propriétés préservatrices.
D’après les renseignements que cette note renferme, la commission néerlandaise officielle a appliqué cette méthode d’inoculation sur un grand nombre d’animaux qui, tous, en ont bénéficié par une immunité complète, attestée par la contre-épreuve de l’inoculation avec du liquide pulmonaire.
M. Lenglen, vétérinaire à Arras, a fait aussi l’expérience de cette méthode et il a fait connaître les résultats avantageux qu’il en avait obtenus dans une note communiquée par lui à l’Académie des sciences en 1863 (Comptes-rendus du 13 avril). Le nombre des sujets sur lesquels il avait expérimenté s’élevait à plus de mille et le liquide dont il faisait usage était un liquide de vingt-cinquième génération, qui n’avait rien perdu de sa vertu préservatrice.
Ces résultats, on le voit, sont encourageants à appliquer la méthode qui les donne et qui semble ne pas exposer à autant de chances d’accidents, par complications gangréneuses, que l’inoculation avec le liquide pulmonaire puisé directement à sa source.
Mais n’est-on pas sur le point de substituer à cette méthode une autre qui serait encore plus perfection-
née : celle de l’inoculation avec des liquides de culture ?
Deux professeurs de l’Université de Louvain , MM. Bruylants et Yerriest, faisant des recherches, à l’instigation de M. Willems, sur le liquide pulmonaire dont on fait usage pour l’inoculation de la péripneumonie, y ont reconnu la présence de microbes qu’ils auraient réussi à cultiver jusqu’à une huitième et neuvième génération, et sans doute au-delà aujourd’hui, car il y a déjà plusieurs mois que leurs expériences ont été publiées.
La question de la nature microbienne du virus de la péripneumonie semble donc résolue d’après ces expériences des professeurs de Louvain; mais il faut faire observer qu’ils ne sont pas arrivés aux résultats parfaits, obtenus pour les microbes du choléra des poules et du charbon, c’est-à-dire, à leur isolement complet de tous autres. C’est, au moins, ce qui résulte de l’examen qu’a fait M. Pasteur des échantillons que M. Willems m’a envoyés. Le liquide de culture de Louvain n’est donc pas un liquide pur, c’est-à-dire contenant exclusivement l’espèce virulente d’où la contagion péripneumonique procède. C’est un liquide complexe, tenant en suspension d’autres microbes que celui de la virulence qui peuvent produire d’autres effets que lui. Malgré cette impureté, il serait possible, cependant, que ce liquide constituât un virus atténué, si l’on en juge par les expériences dont M. Willems parle dans sa note.
De fait, il a pratiqué, sur une grande échelle, i’ino*
culation des liquides de culture de Louvain et il a constaté que, dans le plus grand nombre de cas, çette inoculation est suivie de l’apparition de petites tumeurs au siège de ces piqûres, qui ne tendent pas à prendre un développement exceptionnel et à donner lieu à des accidents gangréneux. Cependant, ces accidents sont encore possibles; il en a vu survenir dans quelques cas très rares.
Reste à savoir maintenant si les inoculations faites avec des liquides de culture confèrent l’immunité au même titre que l’inoculation du liquide pulmonaire. M. Willems dit avoir déjà fait sur ce point d’assez nombreuses expériences, mais il se réserve d’en faire connaître ultérieurement les résultats à l’Académie de médecine de Belgique. La question demeure donc pendante.
Le gouvernement belge en a compris la haute importance, au point de vue des intérêts agricoles, et il vient d’instituer une commission scientifique à laquelle il a confié le soin d’en chercher la solution.
Si l’on n’avait encore à sa disposition, pour juger de l’efïicacité préventive des liquides de culture des professeurs de Louvain, que les épreuves de la cohabitation des sujets inoculés avec des animaux malades, les résultats seraient lents à obtenir, et les conclusions pourraient ne pas avoir une exactitude rigoureuse. Mais, grâce au critérium de l’inoculation avec du virus /br/, c’est-à-dire avec le virus pulmonaire, dans d’autres régions que la région caudale, tout se trouve au-
jourd’hui simplifié et l’on peut arriver, dans un bref délai, à des solutions scientifiques rigoureuses.
Aucun doute, en effet, ne peut plus rester dans l’esprit sur l’efficacité certaine ou la nullité d’action d’un liquide quelconque, inoculé par un mode quelconque: injection dans les veines, ingestion digestive, insertion à la peau ou dans le tissu cellulaire, etc., si, l’inoculation faite et un certain temps écoulé, pour que ses effets puissent se produire, on voit les sujets des expériences se montrer, soit réfractaires, soit sensibles à Faction du virus fort, dans d’autres régions que la région caudale.
Armée de ce critérium, la commission belge pourra donner, dans un temps assez court, la solution scientifique définitive des questions qu’elle aura à examiner, et mettre fin à toutes les controverses auxquelles les faits négatifs de l’efficacité de l’inoculation ont servi de base.
Le gouvernement belge a été bien inspiré en confiant, une nouvelle fois, à une commission scientifique l’examen et l’étude expérimentale d’une question pour la solution de laquelle l’observation seule et les expériences pratiques ne peuvent fournir des éléments suffisants.
L’INOCULATION (Suite) SEPTICÉMIE. — - RAGE. — FIÈVRE APHTEUSE
Récapitulation. — Grandeur des conséquences de la découverte de l'atténuation du virus. — Nouvelle maladie vaccinifiable. — Expériences de Semmer, de Dorpat, sur la septicémie. — Immunité contre le sang de rate par le virus septicémique atténué. — Importance considérable de ces résultats. - — Substitution d'un virus vaccinifié à un autre. — Microbe constaté dans le mucus pharyngien d’un enfant enragé. — Virulence de ce microbe. — Virulence des liquides de culture. — Le cobaye lui est réfractaire. — Très grande susceptibilité du lapin. — Est-ce le microbe de la rage ? — Dissemblances plus grandes que les similitudes. — Importance de la découverte de ce nouveau microbe. — Erreur de conclusions évitées. — Eclaircissement par l’expérimentation des faits de la clinique. — La découverte du microbe rabique conduirait à celle du vaccin de la rage. — Vaccination du cliien dès son jeune âge. — Fièvre aphteuse, sa nature et ses caractères. — Sa gravité. — Surtout au point de vue économique. — Modes d’inoculation. — Imperfection de l’inoculation buccale. - — Prévenir l’éruption dans la bouche. — Importance économique de ce résultat. — Expériences à entreprendre. ■ — Appendice : résultats d’expériences faites sur l’inoculation aphteuse. — La question doit demeurer à l’étude.
Messieurs,
Dans cette étude que je fais, devant vous, de l’inoculation, j’ai insisté plus d’une fois sur la grandeur des
conséquences que devait entraîner, au point de vue de ia prophylaxie des maladies contagieuses, la découverte si importante de l’atténuation des virus par des procédés de culture : atténuation qui permettait de transformer les virus mortels en virus vaccinaux, et d’en faire ainsi des agents de la préservation contre eux-mêmes. Je vous ai dit que M. Toussaint, s’inspirant des résultats des travaux de M. Pasteur sur le choléra des poules, s’était ingénié à trouver le moyen de traiter le virus charbonneux, comme l’avait été celui du choléra, c’est-à-dire de le destituer, comme lui, de son énergie mortelle pour en faire un agent de la préservation et qu’il y avait réussi par l’application de la chaleur.
Cette méthode, inventée par M. Toussaint, et qui s’est montrée efficace entre ses mains, M. Semmer, professeur à Dorpat, vient d’en faire l’application à la septicémie avec un succès qui témoigne de la justesse de l’idée sur laquelle cette méthode est fondée. Voici en quels termes la Revue scientifique du 1er janvier rend sommairement compte'des résultats des expériences du professeur de Dorpat.
« Les lapins sont toujours empoisonnés par le sang septique contenant des bactéridies infectieuses. Mais si on prend ce sang et si on le chauffe à 55°, pour l’injecter dans le tissu cellulaire d’un lapin, la mort ne surviendra plus : tout au plus verra-t-on survenir une augmentation passagère de la température. Ce qu’il y a de remarquable, et ce qui confirme très heureusement les recherches de M. Toussaint, c’est que ces
lapins, qui ont reçu du sang septique, chauffé à 55°, ont acquis une immunité complète contre le sang de rate. Cette immunité est d’autant plus frappante qu’on ne voit jamais un lapin survivre à l’inoculation s’il n’a pas été prémuni par une inoculation préalable de sang de rate chauffé à 55°. Non seulement, ils deviennent indemnes vis-à vis du sang de rate, mais encore vis-àvis des autres liquides infectieux; en injectant du sang d’animaux morts de gangrène, de typhus, etc. on ne parvient plus à déterminer la mort. Il semble que le sang chargé de bactéridies et chauffé, contient une substance qui empêche le développement de tout ferment infectieux.
« Ces expériences deM. Semmer n’introduisent guère d’éléments nouveaux dans la question. Mais les observations deM. Toussaint sont si remarquables et la question a une telle importance qu’il faut tenir un grand compte de tous les travaux faits dans ce sens ».
Cette dernière réflexion du rédacteur de la Revue ne me paraît pas absolument juste. Deux faits nouveaux ressortent des expériences de M. Semmer : elles démontrent, d’une part, que le virus septicémique peut être atténué comme le virus charbonneux, et transformé en virus vaccinal ; et, d’autre part, que l’immunité qu’il confère, quand il est devenu vaccin, est une immunité à effets multiples, puisque le lapin vacciné par lui se trouverait invulnérable, tout à la fois, et à la septicémie et au sang de rate et aux ferments du sang d’animaux morts de gangrène ou de typhus. De pareils faits, à ne les considérer qu’en eux-mêmes, présentent
un intérêt de premier ordre au point de vue de la prophylaxie générale, et, peut-être, sont-ils gros pour l’avenir de très importantes conséquences. Ils montrent, en effet, la possibilité de substituer un virus vaccinifié à un autre, pour donner l’immunité contre une maladie autre que celle dont ce virus procède ; et, conséquemment, ils peuvent conduire à trouver le moyen de prévenir les maladies les plus redoutables par l’inoculation du virus le plus inoffensif, comme Jenner a fait quand il s’est servi de la vaccine pour prémunir contre les atteintes de la variole.
Quoi qu’il en doive être de ces pressentiments, un fait demeure d’une grande importance : C’est l’addition d’une nouvelle maladie, la septicémie, à celles pour lesquelles la preuve est faite que leur virus peut être vaccinifié par un procédé d’atténuation, c’est-à-dire transformé en agent de préservation contre leurs propres atteintes.
Voilà donc élargi par cette nouvelle acquisition le champ de la prophylaxie par l’inoculation des virus que leur énergie rend les plus redoutables.
L’avenir, et un avenir prochain, nous réserve d’autres découvertes dans ce champ qu’on commence à peine à défricher. Peut-être qu’en ce moment même M. Pasteur est sur la voie de découvrir le vaccin de la rage. Il faut se garder d’espérances qu’on est d’autant plus prompt à concevoir que le résultat espéré apparaît plus beau ; mais, enfin, voici un premier fait d’une grande importance que M. Pasteur vient de constater : c’est la présence, dans les mucosités pharyngiennes d’un enfant
mort de la rage, d’un microbe spécial, doué d’une virulence très énergique. Voici quelques détails sur ce fait nouveau. Le 11 décembre dernier, du mucus buccal, recueilli à l’aide d’un pinceau sur un enfant mort de la rage, est délayé dans l’eau ordinaire et inoculé à deux lapins qui meurent trente-six heures après.
De nouveaux lapins furent inoculés, les uns avec la salive, les autres avec le sang des premiers. La mort fut plus rapide encore et dans la série des expériences qui suivirent les résultats furent toujours les mêmes. L’inoculation du sang frais a amené la mort en moins de vingt-quatre heures le plus souvent.
Quelle est la nature du virus qui manifeste son activité avec une pareille énergie ? Les recherches expérimentales de M. Pasteur l’ont conduit à le déterminer. Ce virus est un organisme microscopique que l’on rencontre dans le sang des animaux morts de l’inoculation, et il a pu établir la relation entre cet organisme et les accidents qui suivent l’inoculation, en recourant à la culture en dehors du corps vivant. Les épreuves faites de la virulence des liquides de culture ont été positives. Le microbe constaté dans le sang des animaux infectés est donc le vrai et seul agent de la maladie et de ses suites.
Mais ce virus qui se montre si puissant sur l’organisme du lapin, par la plus étrange des singularités, n’a aucune action sur celui du cobaye qui a tant de rapports de similitude avec le lapin lui-même, au double point de vue de la zoologie et de la physiologie. Susceptibilité presque égale pour les mêmes virus : si égale
qu’on pouvait se croire autorisé par les faits antérieurs à considérer ces deux animaux comme succédanés l’un de l’autre, et à les prendre indifféremment comme pierre de touche du virus dont on se propose l’essai. Cette similitude si complète vient d’être rompue par le nouveau virus; autant le lapin se montre sensible à ses atteintes, autant le cobaye s’y montre indifférent; en sorte que les expérimentateurs qui se seraient servis exclusivement, les uns du premier, les autres du second, pour faire l’épreuve de la réalité de ce virus, seraient arrivés à des conclusions diamétralement opposées, les uns affirmant son existence et l’énergie de son activité ; les autres opposant à ces affirmations des résultats négatifs qu’ils auraient vus constamment se produire sous leurs yeux.
Y a-t-il une relation entre cette maladie qui procède de l’inoculation du mucus recueilli dans la bouche d’un enfant enragé et la rage elle-même? Jusqu’à présent, ce sont bien plus les dissemblances qui frappent que les similitudes. La nouvelle maladie n’a pas d’incubation; les effets de son inoculation se manifestent très rapidement. Ils se traduisent sur les cadavres par une tuméfaction hémorrhagique des ganglions lymphatiques dans la circonscription du siège de l’inoculation et même en dehors ; par la présence dans les poumons de noyaux apoplectiques; la forte congestion de la muqueuse trachéale ; l’état agglutinatif du sang, comme dans le charbon; l’état emphysémateux aux points où l’inoculation a été pratiquée. Voilà des caractères très distinctifs, auxquels il faut ajouter cette particularité
très différentielle que , chez le lapin mort de la rage véritable, le sang n’est pas inoculable; et cette autre qui a aussi une grande importance, au point de vue de la différenciation, que le chien auquel on inocule le nouveau virus contracte en très peu de temps une maladie qui se caractérise par de tout autres symptômes que ceux de la rage furieuse ou muette. Il en est de même pour le lapin : la maladie déterminée chez lui par le nouveau microbe n’est pas la même, symptomatiquement, que celle qui résulte de l’inoculation du virus rabique.
Et, cependant, ce virus vient de la salive d’un enfant mort de la rage, et la salive des lapins et des chèvres atteints de la nouvelle maladie est virulente !
Ainsi, cette maladie nouvelle, paraissant issue de la rage, mais qui en est si différente par sa marche, par son expression symptomatique et par ses caractères anatomiques a, cependant, avec la rage cette ressemblance essentielle que l’inoculation de son virus rend virulente, comme le virus rabique, la salive de ranimai à qui on l’a inoculé. Il y a là un rapport trop frappant d’analogie entre les deux maladies pour que, malgré les différences qui les séparent, toute idée de rapport de nature doive être, dès maintenant, écartée.
La question ne pourra être éclairée et résolue que par de nouvelles recherches; et à supposer qu’elles aboutissent à établir entre les deux maladies une complète différence de nature, la constatation d’un microbe nouveau, isolable, cultivable et dont on peut étudier
les effets avec certitude et constance par des inoculations successives, n’en constituera pas moins un fait d’une extrême importance, qui demeurera avec ce qu’il signifie intrinsèquement, quels que soient les résultats des expériences qui se poursuivent actuellement sur le nouveau microbe. S’il n’est pas celui de la rage, il n’en existera pas moins pour cela, avec ses caractères propres, bien déterminés par les effets qu’il produit quand on l’inocule; et alors on devra éviter de confondre ses effets avec ceux du virus de la rage même et de considérer les premiers comme une preuve de la transmission par inoculation de la rage humaine à des animaux.
Le fait actuel est une nouvelle preuve de l’utilité du concours que l’expérimentation peut donner à la clinique pour l’éclaircissement des faits de la pathologie.
La rage humaine est-elle contagieuse? La solution de cette question présente, on le comprend , le plus haut intérêt. Dans ce cas particulier, des expériences d’inoculation avaient été faites sur le lapin, avec la salive de l’enfant dans la bouche duquel le nouveau microbe a été constaté. Il est clair que si cette constatation n’avait pas été faite, on se serait et très logiquement cru autorisé à conclure que la maladie transmise au lapin était la rage humaine , puisque , aussi bien, on aurait vu cette maladie se manifester à la suite de l’inoculation d’un mucus puisé dans la bouche d’un enfant mort de la rage ; et cette conclusion aurait paru d’autant plus fondée qu’en poursuivant l’expé-
rience par des inoculations successsives du lapin au lapin , la bave des animaux aurait témoigné incessamment la virulence par des transmissions successives. Eh bien, ces conclusions, à l’appui desquelles les résultats des expériences purement cliniques auraient semblé apporter des preuves si convaincantes, elles eussent été trop hâtives, car la question est justement pendante de savoir si le nouveau microbe est bien celui de la rage. Et si cette question reçoit une solution négative, les expériences que je viens de rappeler auront alors une tout autre signification que celle qu’on leur aurait donnée, à coup sûr, si le microbe nouveau n’avait pas été découvert, car elles n’exprimeront rien autre chose que la contagiosité de la maladie dont ce microbe est l’instrument, et ne devront pas être enregistrées dans les annales et invoquées comme des preuves démonstratives des propriétés contagieuses de la rage humaine.
Maintenant, s’il était permis de formuler des vœux en pareille matière, j’exprimerais volontiers celui que le microbe nouveau fût le microbe rabique , c’est-àdire qu’il constituât le virus de la cruelle et indomptable maladie, car du moment qu’un virus est reconnu microbe, l’espérance peut être légitimement conçue de réduire par une culture appropriée son énergie trop puissante et de le transformer en vaccin. La méthode en est trouvée, et ce que l’on a fait pour le charbon jusqu’à présent toujours mortel, et aujourd’hui vaccinifiable, on pourrait le faire pour la rage. Quel immense progrès réalisé ! Le chien vacciné dès son jeune
âge, rendu invulnérable à la rage, et l’homme, exempté désormais des dangers si redoutables auxquels l’expose l’animal qui fait partie, on peut le dire, de la société humaine, tant il lui est intimement incorporé.
Voilà ce que la grande découverte delà méthode de l’atténuation des virus peut produire! Une expérience qui s’est faite accidentellement dans le laboratoire de M. Pasteur, et dont il a entretenu, ces jours-ci, la société d’agriculture, pourra fournir un premier élément pour P éclaircissement de cette question de la prophylaxie de la rage par l’inoculation du microbe trouvé dans le mucus buccal d’un enfant enragé. Un chien guéri de la maladie très grave, qu’il avait contractée à la suite de l’inoculation de ce microbe, vivait en bonne intelligence, dans une cage commune, avec un autre chien qui se trouvait à la période de l’incubation de la rage. Ce chien, étant devenu enragé, infligea à son camarade de cage des morsures féroces. Voilà l’expérience faite. Ce dernier chien deviendrat-il enragé? Si oui, ce sera la preuve que la maladie du microbe de l’enfant ne lui avait pas conféré l’immunité contre la rage. Dans le cas contraire, un premier fait sera acquis, non pas démonstratif de l’immunité, mais qui pourra en autoriser la présomption.
Attendons les résultats.
Je vais considérer, maintenant, l’inoculation dans ses rapports avec une autre maladie contagieuse pour laquelle elle n’est pas encore très usuelle, quoiqu’il semble, cependant, que la pratique doive retirer de son application des avantages économiques très réels.
Cette maladie est la fièvre aphteuse, à laquelle on donne assez communément dans la pratique le nom de cocotte.
Ce qui la caractérise symptomatiquement, c’est l’éruption, sous forme vésiculeuse, qui se manifeste sur la muqueuse buccale, sur la peau de l’intervalle interdigital et même sur les mamelles. Considérée en soi, abstraction faite de ses conséquences économiques, la fièvre aphteuse n’est pas une maladie grave ; elle ne donne pas lieu, comme la péripneumonie, à une lésion viscérale qui compromet la vie par l’empêchement d’une fonction d’importance supérieure; elle n’est pas susceptible des complications de la variole ovine; voire de celles de la gourme; elle n’est pas constituée, comme le charbon, la septicémie, le choléra des poules, par un microbe avide qui , par ses affinités puissantes, rompt l’équilibre de la composition organique, soit dans les tissus, soit dans le sang, et exerce sur le système nerveux son action stupéfiante. Rien de tout cela dans la fièvre aphteuse; à vrai dire , ce n’est qu’une maladie dont le prinçipe est éphémère, car il disparaît quand il a manifesté ses effets par une éruption vésiculaire, c’est-à-dire par la plus superficielle et la moins tenace des éruptions.
Si cette éruption s’effectuait dans une région où elle ne gênerait l’exécution d’aucune fonction, sur la peau de l’encolure par exemple, sur celle du ventre ou de la face interne des membres, il est bien probable que l’animal y resterait indifférent, comme on le voit pour la vaccine, et qu’aucun dépérissement ne résulterait
de sa manifestation. Mais l’éruption buccale, par laquelle la fièvre dite aphteuse se caractérise généralement, a pour conséquence de mettre obstacle, pendant une assez longue série de jours, à la préhension des aliments et à la mastication franche ; de là , pour la fonction digestive une condition d’empêchement à son accomplissement dans la mesure complète que réclament les besoins organiques et les dépenses fonctionnelles. De fait, cet empêchement a pour effet de réduire à un minimum la sécrétion lactée, voire de la tarir complètement, et de déterminer un amaigrissement considérable, car l’animal ne pouvant plus s’assimiler, en quantité suffisante, les éléments de sa réfection journalière, consomme par absorption, pour son usage actuel, les réserves de graisse et de sucs musculaires dont l’accumulation constituait une partie principale de sa valeur vénale.
Si l’animal affecté de la cocotte est producteur de force, il est rendu impropre à son usage, tout à la fois par les suites de l’éruption buccale qui l’empêchent de manger, et par celles de l’éruption interdigitale qui l’empêchent de marcher, et par la fièvre de réaction que détermine communément la douleur produite par l’expansion de l’inflammation jusque sur les tissus sous ongulés. En sorte que si la fièvre aphteuse, considérée au point de vue de sa nature, doit être rangée parmi les maladies bénignes, en ce sens qu’elle ne compromet pas la vie dans le plus grand nombre de cas^ elle 11e laisse pas cependant de constituer un mal très sérieux au point de vue économique, puisqu’eli défini-
tive les pertes qu’elle entraîne, quand elle sévit sous forme épizootique, se mesurent par des millions.
Ces prémisses posées, on peut en conclure qu’il y aurait de grands avantages à prévenir l’éruption propre à la fièvre aphteuse, dans les régions où elle s’opère ordinairement, en déterminant sa manifestation ailleurs par une inoculation méthodique. L’inoculatiou variolique avait ce résultat, et l’a encore dans les pays où l’on continue à la pratiquer, comme en Afrique par exemple, de concentrer l’effort éruptif aux points des piqûres, et de prévenir ainsi l’éruption généralisée, ou tout au moins, de la modérer considérablement, au double point de vue du nombre et du développement des pustules. Ne pourrait-on pas obtenir les mêmes résultats pour La fièvre aphteuse, en pratiquant son inoculation par un autre mode que celui qui a été préconisé, dans ces derniers temps, par un vétérinaire de Melun, M. Rossignol, devant la société de médecine vétérinaire pratique. Ce procédé consiste à imprégner la muqueuse buccale de liquide salivaire virulent, par l’intermédiaire d’un linge fin qu’on a fortement imbibé de bave, en l’introduisant dans la bouche d’un animal malade. Porté dans la bouche des animaux qu’on veut inoculer, le liquide virulent dont ce linge est chargé, est étalé sur une grande surface et rapidement absorbé , grâce à l’état d’humidité et de pénétrabilité de la fine couche épithéliale avec laquelle il a été mis en rapport. On réalise, par ce mode d’inoi culation sur-épithéliale , ce résultat qui a son impor- | tance économique de donner la maladie au même
moment à tout le groupe des animaux destinés à la contracter par la force même des influences contagieusesqu’ilsontsubies, etderaccourcirainsi le temps de sa durée dans l’étable et sur tout le troupeau. Mais l’inoculation pratiquée de cette manière ne réalise pas l’un des avantages principaux de cette mesure prophylactique, considérée d’une manière générale : celui de transmettre une maladie atténuée dont l’organisme bénéficie tout autant que de la maladie grave , au point de vue de l’immunité consécutive. La maladie communiquée par l’imprégnation de la muqueuse buccale est identique, par l’intensité de l’éruption aphteuse et par ses conséquences, à celle que les animaux auraient contractée par les chances de l’inoculation accidentelle : même étendue de la dénudation de la muqueuse buccale, une fois l’éruption accomplie ; mêmes difficultés qui en résultent pour la préhension et la mastication des aliments ; mêmes influences sur l’état général; mêmes pertes par la réduction du poids de l’animal qui vit sur ses réserves, dans l’impossibilité où la maladie l’a mis et le maintient de les entretenir par une alimentation suffisante.
Je me demande si on ne préviendrait pas l’éruption buccale en inoculant la fièvre aphteuse ailleurs que dans la bouche, par une injection de liquide salivaire dans le tissu cellulaire sous-cutané, à l’aide de la seringue dePravaz, dans la région du cou, par exemple. On peut, en effet, se poser la question de savoir si la bouche est, pour l’éruption, un lieu de nécessité , ou, autrement dit, si l’apparition des aphtes sur la muqueuse
buccale procède d’une évolution fatale, commandée par la nature même du mal, ou bien si elle n’exprime pas simplement que c’est par la bouche que l’élément de la virulence a pénétré. Dans les conditions de la pratique les animaux contractent communément la fièvre aphteuse en mangeant des aliments souillés par la bave des malades, soit à l’étable, soit dans les prairies. Ne serait-ce pas la raison pour laquelle l’éruption se manifeste avec tant de constance dans la bouche, comme elle se montre aux points des piqûres dans les inoculations artificielles de toutes les maladies contagieuses? De même, si l’éruption apparaît si fréquemment sur la peau de l’espace interdigital, la raison ne s’en trouve-t-elle pas dans les inoculations accidentelles dont la peau de cette région est le siège lorsque les animaux marchent sur des herbes, des litières, des fumiers, des boues, des poussières sur lesquelles se sont répandus soit la bave virulente qui tombe incessamment de la bouche des animaux malades, soit le liquide séreux ou séropurulent qui s’échappe des vésicules de l’espace interdigital ou qui suinte des surfaces cutanées, dépouillées de leur épiderme à la suite du mouvement éruptif vésiculaire dont elles ont été le siège? Peut-être aussi que, sur les malades eux-mêmes, l’éruption des doigts pourrait dépendre, dans une certaine mesure tout au moins, d’une sorte d’auto-inoculation, résultant du piétinement des animaux sur les litières ouïes fumiers imprégnés de leur propre bave ? Je n’émets , bien entendu, ces différentes propositions que sous forme interrogative.
A supposer, maintenant, que ces éruptions de la bouche et des pieds fussent de nécessité , c’est-à-dire fussent des phénomènes évolutifs, procédant non pas du contact direct de la matière virulente, mais d’un mouvement intérieur, comme celui qui, dans la variole par exemple, détermine l’éruption sur la surface tégumentaire externe, la question se poserait encore de savoir si l’inoculation faite en dehors des lieux qui seraient le siège nécessaire de l’éruption, n’aurait pas pour conséquence d’atténuer l’intensité de l’éruption, comme il arrive par l’inoculation variolique, et d’en rendre ainsi les conséquences moins sérieuses et moins durables.
Ces questions sont de grande importance pour les intérêts agricoles, car si la fièvre aphteuse n’est pas une maladie meurtrière, c’est une maladie, je veux le répéter, qui ne laisse pas d’être ruineuse dans une assez grande mesure, quand elle sévit épizootiquement. N’entraîne-t-elle pas, en effet, dans une très grande proportion la perte des valeurs que représentent la graisse accumulée d’une part, et de l’autre, le lait et le travail qui ne sont pas produits pendant la durée des semaines, voire même des mois, où se trouve empêché le fonctionnement organique régulier des animaux que la maladie a mis hors d’état d’accomplir leur service comme producteurs de viande, de lait ou de travail ?
Il serait donc essentiellement utile que les questions que je viens déposer devinssent l’objet d’une étude expérimentale qui donnerait de promptes solutions. Ne
disposant pas encore, au Muséum, des moyens qui me permettent de les entreprendre, je vais demander leur concours à mes col lègues d’Alfort et faire appel , en même temps, à mes confrères de la pratique afin de pouvoir réunir, dans un court délai, le plus de faits possibles. Aussi bien, les expériences à entreprendre ne présentent pas de grandes difficultés; elles ne peuvent être compromettantes pour la vie des sujets sur lesquels on les pratiquera et, si mes suppositions sont reconnues exactes, elles pourraient être productives de grands avantages économiques, puisqu’en définitive, l’inoculation faite en dehors de la bouche, par injection sous-cutanée, permettrait de réduire, dans des proportions considérables, les pertes de valeurs qu’entraîne la fièvre aphteuse, lorsque, suivant sa marche naturelle, elle est contractée par les voies ordinaires de la contagion.
J’espère que l’appel que je vais adresser aux vétérinaires qui sont à même d’observer la fièvre aphteuse sera entendu et que, grâce aux expériences qui vont être entreprises de concert, à Alfort et dans la pratique, je ne tarderai pas à réunir tous les éléments de la solution de cette importante question de pathologie et de prophylaxie.