RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE M. PASTEUR
« Messieurs,
« M. Dumas , juge si compétent des travaux de M. Pasteur, se trouve empêché d’assister à notre réunion et il m’en exprime les motifs et les regrets dans une lettre dont je suis heureux de vous donner communication, parce qu’elle témoigne de la hauteur d’estime où il tient le savant illustre à qui la science
est redevable de tant de découvertes si belles et si fécondes.
« Voici la lettre de M. Dumas :
« Paris, 21 février 1881.
« Mon cher confrère,
« La Comoùssion administrative de l’Académie est convoquée pour aujourd’hui, à l’heure même où vous vous réunirez à l’hôtel Continental, pour offrir une médaille à M. Pasteur. Soyez assez bon pour excuser mon absence et témoigner de mes regrets. J’aurais voulu montrer par mon empressement à me joindre à vous, combien je m’associe de cœur à irotre admiration pour celui que vous n’honorerez jamais au niveau de son mérite, de ses services et de son dévouement passionné pour la vérité et pour la patrie.
« Recevez, mon cher confrère, l’assurance de mes sentiments les plus affectueux.
« Dumas. »
Je ne pouvais, vous le voyez, Messieurs, placer sous une meilleure invocation le rapport dont je vais maintenant vous donner lecture :
« Messieurs,
« Parmi les hommes d’élite qui, de notre temps, ont le plus contribué à agrandir le champ des conquêtes
du génie humain sur la nature , il en est un auquel l’agriculture de tous les pays doit être plus particulièrement reconnaissante : c’est celui à qui nous devons la découverte étonnante du rôle que remplit, sur notre globe , tout un monde infini d’êtres infiniment petits qui partout, invisibles et présents, constituent, par les manifestations de leur incessante activité, l’une des plus grandes forces qui commandent à la matière et déterminent ses changements d’état.
J’ai nommé M. Pasteur.
En appliquant toutes les facultés de son esprit profondément investigateur à l’étude de ces infiniment petits, bien plus puissants que les monstres des temps antéhistoriques , et souvent bien plus redoutables, M. Pasteur est parvenu à les voir à leur œuvre , à saisir le jeu de leurs fonctions et à établir leurs rapports avec les phénomènes des fermentations dont ils sont les agents nécessaires.
Oui, ces grands mouvements moléculaires que l’on voit se produire dans les liquides sucrés, comme le moût de raisin, par exemple, et qui donnent lieu à leur transformation en liquides de tout autre nature, de tout autre aspect et de toutes autres propriétés, ces mouvements si longtemps mystérieux que l’on connaît sous le nom de fermentations , ils ont pour moteurs des agents de ce monde invisible des infiniment petits que M. Pasteur a soumis, on peut le dire, à l’empire de son esprit. Ce sont eux qui, pour les besoins de leur propre existence, rompent les liens qui attachaient entre eux les éléments de la composition sucrée, leur
rendent leur liberté, s’emparent de ceux qui leur sont nécessaires pour leur propre usage et leur pullulation à l’infini, et laissent les autres libres de s’associer dans des combinaisons nouvelles d’où résulte le liquide nouveau, si différent de celui dans lequel le mouvement de fermentation s’est produit.
Autant de fermentations , autant d’agents spéciaux qui en sont les moteurs , et toujours par le même mode : la rupture des anciennes affinités par la force des activités vitales des petits organismes qui, présents dans , le liquide apte à fermenter, s’emparent, pour leur propre fonctionnement, d’une partie de l’oxygène de composition des matières fermentescibles , et deviennent ainsi causes déterminantes de nouvelles associations moléculaires.
Les phénomènes de la putréfaction sont du même ordre. Ce sont toujours les agents du monde invisible qui vont délivrer les molécules constituantes de la matière organique, d’où la vie s’est retirée, de leurs combinaisons désormais inutiles, et leur rendent la liberté de rentrer dans le grand circulus de la matière, où les attendent des combinaisons nouvelles.
Est-ce un rêve cela ?
Non : c’est la réalité démontrée et démontrable toujours et partout. Ces moteurs invisibles des fermentations* on a pu les saisir, les mettre en captivité, les étudier dans leurs formes , dans l’exercice de leurs fonctions physiologiques si puissantes qu’elles commandent ces grandes transformations moléculaires par lesquelles les fermentations se traduisent.
Tout liquide fermentescible soustrait à leur influence se conserve indéfiniment dans le vase où on le tient enfermé , à l’abri de l’air qui sert de véhicule au microbe agitateur , tout à la fois infiniment petit et infiniment grand : petit par ce peu de matière qui le constitue, et grand par sa puissance.
L’urine si putrescible, le sang, les matières organiques molles ou liquides, si instables dans leur composition : toutes ces substances restent fixes et inaltérées, tant que le branle n’est pas donné à leurs molécules constituantes par la présence de l’agent de leur fermentation. Telles on les met dans leurs récipients, telles on les retrouve, à part les phénomènes de cristallisation ou d’oxydation d’ordre purement chimique qui peuvent s’y produire, mais qui 11e modifient pas sensiblement la composition moléculaire. Et elles peuvent rester dans cet état de stabilité pendant des mois, des années , des siècles même. Mais qu’on permette à l’air chargé de ses microbes de se mettre en rapport avec ces substances dont les molécules sont demeurées si longtemps enchaînées les unes aux autres, et quelques heures ne se sont pas écoulées qu’on les voit s’agiter, la masse s’échauffe, des gaz s’en dégagent, produits par des combinaisons nouvelles et le changement d’état s’opère.
Et toujours, et partout, dans les mêmes conditions, les mêmes phénomènes se manifestent avec une constance et une fidélité qui ne peuvent laisser aucun doute sur leur cause déterminante.
Un progrès, Messieurs , entraîne toujours un autre progrès ; toujours une découverte est grosse d’une dé-
couverte nouvelle. Quand une fois une déchirure a été faite à la robe d’Isis , c’en est fait de la résistance de la déesse; toujours et nécessairement la déchirure s’élargira, et il faudra bien qn’elle finisse par laisser exposé à tous les regards ce qu’elle s’était obstinée à tenir caché si longtemps.
L’histoire de l’œuvre que j’analyse actuellement témoigne par chacune de ses pages que les découvertes s’engendrent d’elles-mêmes, par une sorte de gemmation, sous le souflle de l’esprit.
Il y a longtemps que , par un sentiment comme instinctif procédant de certaines analogies entre les manifestations objectives des phénomènes, on avait été conduit à établir un rapport de nature entre ceux qui caractérisent la fermentation et ceux qui sont propres aux maladies contagieuses. Robert Boyle , un célèbre philosophe anglais du xvne siècle , se faisait l’interprète de cette pensée lorsqu’il écrivait, avec un sentiment réel du sens profond des choses, que «celui qui pourra sonder jusqu’au fond la nature des ferments et de la fermentation sera , sans doute , beaucoup plus capable qu’un autre de donner une juste explication de divers phénomènes morbides (aussi bien des fièvres que d’autres affections), phénomènes, dit-il, qui ne seront peut-être jamais bien compris, sans une connaissance approfondie de la théorie des fermentations ».
C’est là, Messieurs, une vue de génie.
M. Pasteur connaissait-il cette pensée de Boyle? Je n’en sais rien. Mais on peut dire avec assurance qu’il
n’avait pas besoin d’en être inspiré pour s’appliquer à l’étude des phénomènes qui, dans les choses de la pathologie, ont des rapports de ressemblance avec ceux de la fermentation. Sa grande découverte du rôle, dans les fermentations, de ces petits êtres du monde invisible, de ces microbes , comme Sédillot les a appelés avec justesse pour exprimer qu’ils sont les représentants de la vie sous son plus petit format, cette découverte merveilleuse, absolument inattendue, car rien ne l’avait préparée, devait conduire M. Pasteur, par la plus logique des inductions, à se demander si elle ne donnerait pas l’explication de certains phénomènes pathologiques qui sont caractérisés, eux aussi, par un grand développement de chaleur, et pendant le cours desquels se forme une humeur différente par ses caractères et ses propriétés des humeurs physiologiques.
Autre caractère de similitude : ces phénomènes pathologiques, il suffit pour les déterminer sur des animaux en santé, d’une parcelle infiniment petite de cette humeur anormale ; comme il suffît pour agiter du mouvement de la fermentation une masse liquide apte à la subir, d’une gouttelette infiniment petite, tenant en suspension le microbe générateur de ce mouvement.
Quel rapprochement! Quelles fortes analogies! et quelles grandes probabilités que les phénomènes sont du même ordre et procèdent de causes identiques dans leur mode d’action !
Mais si M. Pasteur se sert de l’analogie et de l’hy-
pothèse pour se diriger, il n’accepte et ne donne pour vrai que ce qu’une longue série d’expériences, constantes dans leurs résultats et qu’il sait pouvoir reproduire constantes devant tous les observateurs, lui ont démontré être tel.
Il se mit donc à l’œuvre de ses nouvelles recherches et déjà celles auxquelles il s’est livré, de concert avec de jeunes aides, tout pleins de son esprit, MM. Chamberland et Roux, dont il se plaît, avec un grand sentiment de la justice, à associer les noms au sien propre, car étant avec lui au danger, il veut qu’ils soient à l’honneur; déjà les recherches que font, dans l’ordre de ses idées, un certain nombre d’expérimentateurs, qui se sont inspirés de sa pensée et de ses méthodes; déjà tout cet ensemble d’efforts, dirigés vers un but commun, ont produit les plus beaux résultats ; et voilà que, dans le domaine de la pathologie, la clarté commence à se faire sur des- phénomènes tout aussi mystérieux, tout aussi obscurs et demeurés jusqu’à présent tout aussi impénétrables que l’étaient les fermentations.
Je veux parler des contagions.
Avant la découverte de la fonction cosmique des microbes, on disait que la fermentation était un mouvement moléculaire , transmis d’une parcelle matérielle qui en était animée à une masse susceptible de le recevoir. Comment? On ne l’expliquait pas; mais on se servait d’un mot qui semblait une explication. C’était, disait-on, une action de présence, ce que l’on appelait une force catalytique H dont l’intervention invo^
quée laissait l’esprit dans une indécision tout aussi complète, à l’endroit de la nature des choses, que si l’on n’avait rien dit.
De même en pathologie : les virus agissaient eux aussi par catalyse, c’est-à-dire par action de présence : explication qui n’ôtait rien à l’obscurité du fait.
Combien différente et bien autrement féconde l’explication que donne M. Pasteur du phénomène de la contagion! Sans doute qu’au point où les choses en sont aujourd’hui, on n’est pas encore autorisé à dire que cette explication s’adapte à toutes les contagions; mais elle s’adapte à un certain nombre déjà, car, pour celles-ci, la preuve est faite et n’est plus à faire. Il a été démontré par M. Pasteur , et il faut admettre aujourd’hui comme absolument vrai, que la contagion d’un certain nombre de maladies, tout au moins, est fonction des infiniment petits du monde invisible : chaque maladie spéciale dépendant d’une espèce de microbe qui lui est particulière, et dont elle exprime les manifestations d’activité.
L’agent de la transmission de chacune de ces maladies est ce microbe lui-même qui, après avoir pullulé à l’infini dans l’organisme qu’il a infesté , transporté dans un organisme sain de la même espèce, ou d’espèces différentes, y pullule à son tour et donne lieu aux mêmes troubles morbides, aux mêmes désordres, aux mêmes accidents fatals.
Voilà donc le virus, cet agent mystérieux de l’ancienne pathologie, qui a pris un corps sous lequel on peut le voir, quand on proportionne, avec un instru-
ment, la puissance de la vue à son infinie petitesse ; on peut le voir clans la principale manifestation de son activité, s’allongeant, se fragmentant, engendrant des spores douées d’une grande ténacité de vie, qui sont les instruments de la perpétuité de son espèce et, par une conséquence nécessaire, les instruments aussi de la perpétuité du mal dont cette espèce est la cause, puisque ce sont ces spores, construites pour résister à la destruction, qui en recèlent le devenir.
Il y a plus : l’agent de la virulence, si mystérieux autrefois, devenu aujourd’hui visible sous la forme d’un microbe, on peut le cultiver, en dehors de l’organisme, dans des liquides appropriés aux exigences de sa nutrition; le reproduire par une longue série de générations passant successivement dans une masse si énorme de liquides qu’il n’est pas possible d’admettre que la virulence toujours active, immanente aux portions de liquides dans lesquelles les cultures se sont succédé, puisse dépendre d’une autre cause que du microbe lui même.
Il y a plus encore, car nous allons , on peut le proclamer ici sans emphase, de merveille en merveille, dans ce domaine, jusqu’à présent inconnu, où M. Pasteur et les pionniers dont il a pris la conduite viennent de faire de si belles étapes, il y a plus : ces microbes ennemis, dont la plupart sont pour les organismes qu’ils infestent une cause presque fatale de mort, ils peuvent être, pour ainsi dire, domptés; et l’on peut arriver à atténuer leur énergie jusqu’au point de les transformer en leur propre vaccin, c’est-
à-dire de ne conserver de leur puissance que juste ce qui est nécessaire pour que la maladie qu’ils donnent, tout en restant bénigne, dote cependant l’organisme auquel on l’a communiquée de ce privilège singulier de l’immunité, en vertu duquel l’agent de la virulence, même doué de toute son énergie, reste désormais, ou tout au moins pendant un assez longtemps, sans prise sur lui. Cet organisme demeure stérilisé comme un vase de laboratoire dont le liquide de culture a été épuisé des éléments nutritifs propres aux microbes par une première pullulation, et ne peut plus servir, faute de ces éléments nécessaires, à une deuxième culture des vibrions de la même espèce.
Il y a plus enfin : quand le microbe, par un procédé donné de culture , est arrivé à un certain degré d’atténuation, il est possible de transmettre à ses descendants cette énergie réduite , dans la mesure même où on l’a arrêtée chez les ascendants , et de créer ainsi dans le règne de ce monde invisible, que l’on peut bien appeler la microbie , des races spéciales de microbes, j’allais presque dire domestiqués , que l’homme peut utiliser pour son propre avantage, en bénéficiant de ce qu’ils ont conservé de puissance, sans qu’il ait à en redouter les excès.
En sorte, Messieurs, qu’on est autorisé à espérer, d’après les résultats déjà obtenus, qu’un jour la science s’emparera des virus de toutes les maladies, sur toute la surface de la terre , et les transformera en leur propre vaccin. Et alors, au lieu d’attendre les coups des maladies contagieuses , les populations humaines
et les populations animales pourront être prémunies contre elles par des inoculations préalables de leurs virus atténués, devenus préservateurs.
Voilà, Messieurs, les perspectives de l’avenir; voilà les justes espérances qu’il est permis de concevoir, car elles ont déjà pour garanties les réalisations du passé, de ce passé si court encore, au moment où je parle, et déjà si fécond.
Notons bien, en effet, que déjà pour le virus ou, autrement dit, pour le microbe du choléra des poules, le problème est résolu scientifiquement. Ce virus, le plus subtil, le plus énergique à la dose la plus infinitésime, le plus certainement mortel , M. Pasteur a réussi à l’atténuer, en le maintenant, pendant un temps plus ou moins prolongé, au contact de l’air pur, dans son liquide de culture. C’est là son mode de domestication. Atténué, il ne donne plus qu’une maladie sans gravité à la suite de laquelle l’animal est désormais invulnérable aux coups du virus, même dans toute sa puissance.
Ce que M. Pasteur a obtenu pour le choléra des poules, un jeune expérimentateur, qui marche dans la voie ouverte par le Maître et s’inspire de ses idées, M. Toussaint, de l’Ecole vétérinaire de Toulouse, est arrivé par une autre méthode , celle de l’application de la chaleur ou d’un acide modificateur, à destituer la bactéridie charbonneuse de l’excès de son énergie et à ne lui laisser que la propriété bienfaisante de garantir contre ses propres atteintes l’organisme qu’elle a infesté.
D’autre part, depuis que M. Pasteur a attiré l’at-
tention sur cette grande question des microbes comme agents de la contagion, les recherches se sont multipliées en vue de la vérification de cette idée. A l’Ecole vétérinaire de Lyon, trois jeunes expérimentateurs, dont deux professeurs de cette École, MM. Arloing et Cornevin, et le troisième, vétérinaire dans le Bassigny, M. Thomas, se sont appliqués à l’étude expérimentale de la maladie de nature charbonneuse qui sévit dans le Bassigny, depuis un temps immémorial, et ils en ont découvert le microbe, différent par ses caractères et ses propriétés de celui qui est propre à la fièvre charbonneuse : si différent que tandis que la bactéridie, d’où cette fièvre dépend, cause infailliblement la mort quand on l’injecte dans les veines, le microbe du charbon du Bassigny ne détermine, lui, introduit par la même voie, qu’une maladie bénigne, éphémère et qui, cependant, a cette heureuse conséquence de doter l’organisme d'une immunité certaine contre ses propres attaques, toujours mortelles lorsqu’il est inoculé dans le tissu sous-çutané.
Dans ces intéressantes expériences, on arrive à la vaccination par le virus lui-même, non plus en 1 atténuant directement, mais en l’introduisant dans un milieu, celui du sang, qui n’est pas favorable à sa pullulation dangereuse.
A l’École de Toulouse, c’est le virus de la clavelée qui est actuellement l’objet des investigations de M. Toussaint et il vient d’y signaler un microbe spécial qu’il a soumis à des cultures successives, afin d’en atténuer l’énergie et de réduire ainsi les dangers dont
la pratique de la clavelisation serait suivie, actuellement, paraît-il, dans nos provinces méditerranéennes.
Enfin, à l’École d’Alfort, c’est le virus de la fièvre aphtheuse, celui de la péripneumonie et celui de la gourme, sur lesquels on expérimente pour tirer de l’inoculation tous ses avantages en la destituant , le plus possible, de ses chances malheureuses.
Tout ce grand mouvement procède de M. Pasteur; il en est le promoteur; et l’histoire , qui comprendra mieux son œuvre que ne la comprennent ses contemporains, lui assignera une part principale , sinon la première, dans les progrès si considérables de la médecine au xixe siècle.
Mais est-il donc besoin d’attendre pour cela le témoignage de l’avenir? Est-ce que, dès maintenant, les résultats ne font pas foi, et en grand nombre, de ce que les idées et les travaux de M. Pasteur ont eu de fécond tout à la fois, pour la science et pour l’art de la médecine?
Quelques exemples vont me suffire à le prouver.
Quand M. Pasteur annonça que l’air qui nous enveloppe, si translucide, et si pur en apparence, servait de véhicule à des êtres infiniment petits, doués de propriétés vitales énergiques et manifestant leur activité parles grands mouvements moléculaires dont, à un moment donné, les matières fermentescibles se trouvaient agitées, on n’accueillit généralement cette proposition, en apparence si étrange, que par l’incrédulité. Quoi! l’air, ce pabulum vitœ , comme l’appelaient les anciens, serait infesté par une multitude de germes,
n’attendant que l’occasion d’un milieu favorable pour déterminer dans les corps les changements d’état divers dont ils peuvent être les moteurs !
Il fallut bien se rendre, cependant, lorsque la démonstration fut donnée irréfragable de la puissance d’action des germes aériens, par des expériences où les effets dont ils sont susceptibles se produisaient ou étaient empêchés à volonté, suivant qu’on permettait leurs rapports avec des matières fermentescibles, ou qu’on y opposait un obstacle absolu.
Alors un certain nombre des témoins de ces expériences se laissèrent convaincre; et dans le domaine de la chirurgie et de la médecine, des méthodes furent instituées pour mettre les malades, particulièrement les femmes en couches et les opérés , à l’abri de ces ennemis invisibles et partout présents, que l’air tient en suspension, et qui peuvent avoir d’autant plus de prise sur les malades que l’épuisement par la maladie ou par de mauvaises conditions hygiéniques antérieures, peut avoir transformé leur corps en un milieu de culture plus favorable à l’action des microbes.
De là, la méthode de pansement des plaies de M. Alphonse Guérin; de là cette grande méthode, préventive de l’infection microbienne, à laquelle le professeur Lister, d’Edimbourg, a donné son nom ; méthode qui consiste à pratiquer les opérations dans un milieu aérien rendu incompatible avec la vie des microbes parle dégagement des vapeurs phéniquées; à ne toucher les malades qu’avec des mains et des instruments phéniqués; à ne les panser, enfin, qu’avec
des éponges, des linges, des bandages, des charpies, des enveloppements phéniqués, de façon que les microbes ennemis , prêts à donner le mouvement des fermentations, ou putrides ou septiques, aux humeurs des plaies ou des sécrétions muqueuses, trouvent les accès où ils pourraient pénétrer, défendus par le poison qui les tue. Excellente méthode, dérivantdes idées de M. Pasteur, et si démonstrative de leur justesse, que l’Académie des sciences, ayant à décerner le prix de 6,000 francs que Boudet avait institué, par son testament, pour l’auteur qui aurait fait l’application la plus utile des idées de M. Pasteur à la pratique de la médecine ou de la chirurgie, n’a pas cru pouvoir mieux faire , pour répondre aux intentions du testateur, que d’attribuer à M. Lister l’honneur de ce prix, consacrant ainsi, tout à la fois, la découverte du Maître et l’excellence de la méthode que la grande sagacité du chirurgien en a fait dériver.
Cette filiation, que consacre le prix Boudet, M. Lister a été le premier à la reconnaître et à l’affirmer dans une lettre, à la date du 10 février 1874, qu’il écrivait à M. Pasteur : « Si jamais vous venez à Edimbourg, lui disait-il, ce serait, je crois, une vraie récompense pour vous que de voir cà notre hôpital dans quelle large mesure le genre humain a profité de vos travaux. Ai-je besoin d’ajouter quelle grande satisfaction j’éprouverais à vous montrer ici ce dont la chirurgie vous est redevable ».
Quelle joie ce dut être pour M. Pasteur de recevoir un pareil hommage de la part d’un savant qui, s’effa-
4t4 COURS DE PATHOLOGIE COMPARÉE.
çant avec la modestie propre au génie, devant celui qui avait inspiré sa méthode, se plaisait à lui rapporter une grande part du bien qu’il avait accompli. Ce n’est que justice, Messieurs, de confondre ici ces deux noms dans un commun honneur!
Le propre des doctrines vraies, c’est-à-dire qui sont assises sur des faits rigoureusement observés, est de se montrer fécondes en applications utiles. Quand la nature d’une maladie est dévoilée, on peut, en s’attaquant à sa cause, prévenir, réduire, annuler même les désastres qu’elle inflige.
Quoi de plus démonstratif à cet égard que l’histoire de la maladie des vers à soie, universellement connue aujourd’hui sous le nom de pébrine , nom proposé par M. de Quatrefages et adopté par M. Pasteur?
Que pouvait-on contre ce fléau qui ruinait l’une de nos plus belles industries agricoles, quand on ignorait les conditions de ses manifestations et de son développement sur les individus, et celles de sa propagation sur les groupes qu’elle infeste? Rien : on se sentait désarmé et impuissant.
Mais lorsque M. Pasteur eut découvert la signification et le rôle de ces corpuscules, dits de Cornalia, qui donnent à la pébrine ses caractères objectifs si frappants sur le corps du ver, pendant la vie et après la mort, tout changea de face. Cette fois encore, la nature s’était laissé arracher son secret. Ce génie mystérieux dont on invoque toujours l’influence dans les épidémies, quand on ne sait où se prendre pour se rendre compte des choses, il avait été donné à M.Pas-
teur de le saisir et de le voir à son œuvre, grâce à la méthode rigoureuse dont il s’était servi pour le chercher et pour le poursuivre, une fois mis sur sa piste, si obscure d’abord et si difficile à trouver.
Ce génie dans l’épidémie des magnaneries n’est autre que le corpuscule de Cornalia qui, doué d’une énergique fécondité, à la phase première de son évolution, se multiplie avec une activité effrayante dans le ver où il a pénétré, envahissant tous les tissus, nerfs, muscles, organes de la soie, appareil digestif, et étouffant sous son nombre, incessamment accru , les éléments normaux de l’organisme dont le développement est arrêté et toutes les activités éteintes.
C’est par les voies digestives, avec les aliments, que les corpuscules pénètrent dans les vers dont ils deviennent les parasites. Ils peuvent aussi être introduits par une inoculation accidentelle; les voies qu'ils suivent alors ne sont autres que les piqûres que les vers, agglomérés dans l’étroit espace où on les élève, se font les uns aux autres, avec les crochets aigus dont leurs pattes sont armées.
Le secret de la manifestation et de la propagation de la maladie était trouvé :
La pébrine est une maladie contagieuse.
L’instrument de sa contagion est le corpuscule de Cornalia, véritable germe, dont l’activité se manifeste par son effrayante pullulation dans les individus infestés.
Mais cette contagion qui s’attaque aux générations actuelles, elle est susceptible d’être transmise par les
œufs aux générations futures, et, en s’attaquant à l’espèce jusque dans ses racines, d’en déterminer l’extinction. Voilà ce que M. Pasteur a démontré avec une étonnante sûreté de vue !
Plus rien de mystérieux maintenant dans l'histoire de la pébrine.
La pébrine c’est le corpuscule; c’est par lui qu’elle se propage dans l’espace, c’est par lui qu’elle se propage dans le temps ; c’est donc à lui qu’il faut se prendre pour tarir la maladie dans sa source.
Tout le secret consiste à sauver de ses menaces les générations à venir, en ne permettant de concourir à leur formation que des graines issues de papillons non corpusculeux.
C’est là une affaire de sélection méthodique dont M. Pasteur a indiqué les moyens très pratiques d’application.
Quelle belle démonstration de ce que peut la méthode expérimentale pour l’éclaircissement des faits de pathologie et pour la découverte des mesures prophylactiques auxquelles conduit la connaissance de la cause !
Quel beau modèle aussi à étudier et à suivre que ce 1 ivre « Des études des maladies des vers à soie » où se trouve tracée, par la main du Maître, l’histoire de sa découverte de la cause si longtemps introuvée de la pébrine; et celle des expériences si bien instituées et si concluantes, par lesquelles la réalité de cette cause, exclusive de toute autre, se trouve si admirablement démontrée.
Ce livre, Messieurs, marque une date dans l’histoire de la science expérimentale ; il doit en marquer et il en marquera une, tout particulièrement dans l’histoire de la médecine, car dans les choses de celte science, à quelque objet que s’applique l’esprit, maladies de l’homme ou des animaux, il n’y a qu’une méthode qui conduise, avec certitude, à la découverte de la vérité, c’est la méthode expérimentale, dont M. Pasteur a fait une application si rigoureuse, si juste et si féconde dans son Etude sur lapébrine et sur la flacherie des vers, qu’on ne saurait trop en recommander la lecture approfondie à tous ceux qui se proposent la solution des problèmes, si souvent obscurs, de l’étiologie des maladies.
La fécondité de cette méthode, entre les mains de M. Pasteur, ressort non moins éclatante de ses études sur le charbon.
Qu’est-ce que cette maladie redoutable qui cause tant de ruines à l’agriculture dans les localités dont c’est le destin de la subir? 11 n’y a que bien peu d’années que son génie , pour employer le langage médical, était encore enveloppé de ses ténèbres.
M. Davaine, il ne faut pas cesser de lui rendre celte justice, comme le fait M. Pasteur, puisque, aussi bien, l’histoire à cet égard a été faussée par des prétentions étrangères, M. Davaine, le premier, mit sur la piste du génie inconnu du charbon, en découvrant, dans le sang des animaux atteints de cette maladie, des corpuscules, sous forme de baguettes extrême-
ment ténues, auxquelles il devait donner plus tard le nom de bactéridies.
Mais quelle en était la signification ? Quel rapport y avait-il entre ces corpuscules et la maladie où leur présence était signalée? La lumière ne se fit, sur ce point, dans l’esprit de M. Davaine que lorsque les travaux de M. Pasteur sur la fermentation butyrique lui eurent fait concevoir une analogie possible de rôle entre le vibrion de cette fermentation et le corpuscule filiforme du sang du mouton charbonneux. Les expériences instituées par M. Davaine pour vérifier cette idée sont des plus ingénieuses : elles tendent à assigner à la bactéridie le rôle qui est reconnu aujourd’hui lui appartenir essentiellement dans le développement du charbon, c’est-à-dire à démontrer qu’elle en est la cause exclusive et que, sans elle, le charbon n’existe pas. Mais, malgré l’habileté de M. Davaine, un point restait douteux dans ses expériences et servait de base à des objections : la preuve n’était pas faite, d’une manière absolue, qu’il n’inoculait que la bactéridie et, conséquemment, qu’elle seule était cause des effets produits.
Cette preuve, M. Pasteur l’a fournie par ses procédés de culture au moyen desquels il fait voir la bactéridie toujours active et toujours fidèle à son œuvre, même lorsque la goutte du sang d’où elle procède primitivement a été diluée dans une masse d’eau qu’on a pu calculer égale au volume de la terre.
Donc le charbon est la maladie de la bactéridie au même titre que la gale est la maladie de l’acare.
Mais la bactéridie, ce microbe dont le charbon procède à coup sûr, n’a pas en elle une grande ténacité de vie. La substance molle dont elle est constituée est détruite facilement par l’action des agents extérieurs, ou dans les mouvements de la fermentation putride. Et cependant l’observation des faits de la pratique ne laisse pas de doute sur la ténacité du virus charbonneux. Après des jours, des mois, des années écoulées, on le retrouve vivace et manifestant son énergie conservée par la mort qu’il inflige aux animaux sur lesquels il peut exercer son action !
Gomment ces faits incontestables de la pratique peuvent-ils être conciliés, d’une part, avec les résultats des démonstrations expérimentales, si positives, sur la nature bactéridienne du charbon; et, de l’autre, avec la vitalité si peu durable des bactéridies? Un expérimentateur de Breslau, le professeur Koch, a fourni les premiers éléments de la solution de ce problème. S’inspirant des travaux de M. Pasteur sur les modes de reproduction des vibrions de la flacherie des vers à soie, par fragmentation et par génération de spores sous forme de corpuscules brillants, le professeur de Breslau reconnut que ce dernier mode de reproduction était propre aussi aux bactéridies charbonneuses.
S’inspirant à son tour de cette découverte qui procédait des siennes et en était la confirmation, M. Pasteur en fit le point de départ de ses expériences si curieuses de culture des bactéridies ; il les fit voir se développant dans l’urine et y engendrant des spores
innombrables qui résistent à une température même de 90 à 95 degrés ; à l’action de l’alcool, à celle de la putréfaction, à celle des pressions de plusieurs atmosphères ; il montra enfin qu’elles se conservent dans la terre comme dans un milieu de culture, et qu’elles sont les agents de la dissémination du charbon dans l’espace, et de sa perpétuité dans le temps.
Mais ces spores des bactéridies charbonneuses qui recèlent le charbon et sont prêtes toujours à lui laisser prendre son essor par les bactéridies qu’elles engendrent dans l’organisme où elles ont pénétré, ces spores n’ont pas de facultés locomotrices. Comment donc se fait-il qu’elles puissent émerger des fosses profondes de 2 mètres où les cadavres des animaux charbonneux ont été enfouis? C’était là un autre problème que posait la pratique. M. Pasteur l’a résolu de la manière la plus inattendue. Si les spores sont immobiles, les vers de terre leur servent de moyens de transport.
Dégluties avec les matières terreuses où les vers trouvent les éléments de leur nourriture, les spores reviennent avec eux des profondeurs du sol à la surface, et rejetées de leurs corps, avec les matières terreuses qu’ils expulsent, elles se retrouvent à la portée des moutons qui viennent paître sur les fosses d’enfouissement; et, chez ceux de ces animaux qui ont pu se les inoculer par les voies digestives, elles reconstituent des colonies bactéridiennes qui y pullulent à l'infini et traduisent leur présence par la manifestation de la maladie charbonneuse. Puis
de nouvelles spores, engendrées de ces bactéridies, sortent un jour de la terre où ont été enfouis les cadavres qui les recélaient et sont, pour d’autres troupeaux, une nouvelle cause d’infection et de mort. Et toujours ainsi, dans la série des temps, à moins que, éclairé par les expériences si concluantes de la science expérimentale, on ne sache rompre cet éternel circulus qui est la condition de la perpétuité de la maladie.
Les indications, on le voit, sortent toutes tracées des faits que la science expérimentale a découverts : semez le charbon, en disséminant les fosses d’enfouissement à la portée des troupeaux, et vous le récolterez à l’infini. Ayez soin d’en détruire les germes par l’action de la chaleur, s’exerçant par la crémation ou par l’ébullition, et vous pourrez être sûr qu’il ne pourra plus renaître de ses spores.
Tout est complet, vous le voyez, Messieurs, dans cette étude du charbon; la cause, si longtemps mystérieuse, est dévoilée et la connaissance de la cause mène, comme pour la pébrine, à l’indication des mesures qu’il convient de prendre pour qu’elle ne puisse pas être productive de ses conséquences. L’expérience a déjà démontré que les résultats prophylactiques que l’on obtient sont exactement en rapport avec les efforts que l’on tente pour conformer la pratique aux indications certaines que la science a fournies.
Voilà, n’est-ce pas, Messieurs, de bien vives clartés, jetées par le flambeau de la science expérimentale sur
ces grands mystères d’autrefois : les fermentations et les contagions !
Et il n’y a encore que bien peu d’années qu’on est entré dans la voie que M. Pasteur vient d’ouvrir si largement pour la médecine, et avec une aussi grande sûreté de vue.
Que sera-ce donc quand l’idée nouvelle ne rencontrera plus devant elle la résistance de ceux qui ne peuvent y accommoder leur esprit; et lorsque les jeunes, y conformant le leur, marcheront dans sa clarté ?
C’est l’avenir cela?
Oui, sans doute, et prochain.
En attendant, le passé est assez beau et le présent aussi, et tous deux sont trop pleins d’espérances, pour que la Société des agriculteurs de France ne soit pas grandement applaudie par le monde savant et par tous les amis du progrès pour avoir conçu le projet, qu’elle réalise aujourd’hui, de consacrer par une médaille commémorative tout ce que M. Louis Pasteur a fait de grand pour la science, pour l’agriculture et pour l’honneur du pays. »
L’INOCULATION (Suite)