‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 107 sur 145 · EMPIRISME ET RATIONALISME · texte numérisé non relu

EMPIRISME ET RATIONALISME

sion d'un déterminisme scientifique ; elles ne pouvaient être que des résultats empiriques.

Comment, en efifet, admettre qu'un poison qui arrête immédiatement le cœur de la grenouille n'arrête pas celui du crapaud? C'était évidemment conclure que ces deux cœurs avaient une nature différente, puisqu'ils possédaient des propriétés tellement distinctes, que ce qui était poison pour l'un ne l'était pas pour l'autre. Or , sur deux animaux si rapprochés par leur nature, une pareille conclusion était absolument irrationnelle et antiscientifique ; et s'il y avait de pareilles différences entre deux animaux aussi voisins à tous égards que le crapaud et la grenouille, quel sens pourraient donc conserver, relativement à la physiologie de l'homme, les expériences faites sur des animaux assurément bien plus différents de lui?

Au lieu du déterminisme que nous cherchons et qui peut seul constituer la science, nous arriverions ainsi à un indéterminisme absolu. La science cesserait d'être possible^ et les mots eux-mêmes n'auraient plus de sens. Que signifierait-il, en effet, de parler de fibres musculaires, si cette expression englobait des éléments jouissant de propriétés absolument différentes par leur nature physiologique? Si un pareil résultat était jamais acquis, les professeurs de physiologie n'auraient qu'à donner leur démission, car la science qu'ils poursuivent ne serait qu'une chimère.

Je répétai donc les expériences de M. Vulpian sur le crapaud ; je les repris en me plaçant exactement dans les mêmes conditions que l'auteur, et j'obtins en effet les

résultats qu'il avait annoncés. Comme lui, j'inoculai au crapaud la même quantité de venin avec laquelle on tue la grenouille à coup sûr, et le crapaud ne mourut pas ; mais en forçant la dose de venin, j'arrivai à empoisonner le crapaud tout aussi bien que la grenouille.

Le crapaud pouvait donc être empoisonné par son propre venin comme la grenouille, mais il fallait pour cela une quantité de venin plus considérable. Yoilà toute la différence. Sans doute, ceci est encore bien une différence, mais c'est une différence d'un tout autre ordre, et qui n'a plus les mêmes conséquences que celle qui découlait des conclusions de M. Yulpian : au lieu d'être une différence dans la nature des propriétés, c'est une simple différence de degré. Les éléments anatomiques doivent nécessairement avoir des propriétés identiques par leur nature dans toute la série animale. Si Ton trouvait, par exemple, qu'une certaine fibre musculaire n'a pas toutes les propriétés essentielles des autres fibres, ou en possède de spéciales que celles-ci n'ont pas, il faudrait cesser de la considérer comme une fibre musculaire pour en faire un élément organique distinct. Mais de ce que les propriétés d'un élément anatomique doivent rester partout identiques par leur nature, il n'en résulte pas qu'elles soient nécessairement identiques par leur intensité. Ceci n'est plus du tout la même chose, et nous savons très bien, au contraire, que l'intensité de ces propriétés varie beaucoup, non seulement d'un animal à un autre, mais aussi chez le même animal, sous l'influence d'une foule de causes diverses. La dose d'une substance active quelconque qui Cbt capable de produire un certain effet peut

donc changer dans des limites très considérables, par suite de l'intensité différente des propriétés de l'élément anatomique dans les diverses conditions où l'on opère ; mais la nature de l'effet reste toujours la même, et, faible ou fort, il doit toujours exister, puisque la propriété à laquelle il correspond existe toujours.

Yous devez maintenant comprendre, après les deux exemples intéressants que je vous ai rapportés, la manière dont il faut concevoir la critique expérimentale. La vraie critique n'est pas la critique d'exclusion : c'est celle qui ne détruit rien et concilie tout par un déterminisme rationnel des phénomènes. Quand on en est arrivé là, toute discussion cesse forcément. Aussi, aujourd'hui, les questions litigieuses dont je vous ai parlé sont-elles définitivement jugées. M. Longet, M. Yulpian et moi nous sommes tous d'accord maintenant, et tout le monde peut se rendre compte des faits. S'il y a d'autres questions de physiologie sur lesquelles on discute (et il y en aura toujours), il faut donc bien savoir qu'on ne pourra s'entendre que lorsqu'on aura d'abord fixé le déterminisme exact de chaque expérience qui donne à chacune d'elles sa signification et sa valeur. C'est là qu'est le vrai progrès de la science expérimentale.

On invoque souvent l'influence de la vie, sans spécifier son mécanisme, pour expliquer les contradictions des expériences. Mais c'est tout à fait à tort : cette influence ne doit jamais intervenir dans les discussions expérimentales. Ce n'est pas que je veuille nier l'influence de la vie : assurément cette influence existe, mais simplement comme cause première qui préside à la fonction des élé-

ments des Ussué et des organes. C'est elle, si l'on veut, qui leur donne les propriétés qui les caractérisent et dont nous étudions les manifestations ; c'est d'elle que leur viennent les forces spéciales qui les animent, et que nous ne trouvons pas dans les corps bruts. Mais, une fois ces propriétés créées sous l'influence de la vie, elles fonctionnent de la même manière que celles des corps bruts. La vie n'y est plus pour rien, et il n'y a pas à la faire intervenir dans le déterminisme des phénomènes. Les propriétés des corps vivants sont plus délicates que celles des corps bruts, mais c'est là toute la différence quant à leur manifestation.

Sansdoute, cette délicatesse des phénomènes de la vie engendre les difficultés les plus grandes, parce que nous n'avons, pour les étudier, que des instruments relativement fort grossiers et des méthodes fort imparfaites ; mais, pour nous orienter au milieu de ces difficultés de tout genre, il faut poser fermement hors de toute discussion le principe même de notre méthode : le déterminisme. Dans l'étude d'un phénomène quelconque, il faut toujours prendre pour but la détermination absolue et rationnelle de ses conditions d'existence, de manière à devenir absolument maître du phénomène et à le produire ou à l'empêcher à notre gré.

Quand nous serons arrivés à connaître ce déterminisme parfait, nous saurons toujours exactement ce que nous faisons, non seulement en physiologie, mais aussi en médecine, c'est-à-dire en pathologie et en thérapeutique.

HISTOIRE DE L'EXPÉRIMENTATION PHYSIOLOGIQUE. — L'ART D'EXPÉRIMENTER SUR LES ÊTRES VIVANTS (I).

Messieurs,

Pour étudier les phénomènes des êtres vivants et découvrir les lois qui les régissent, il n'est pas nécessaire, comme on le pensait jadis, de connaître l'essence même de la vie. Nous n'avons donc pas à nous occuper de Tessence de la vie^ pas plus que de celle de la pesanteur, de la combustion ou de tout autre phénomène physique ou chimique ; ce qui ne nous empêche pas d'étudier ces phénomènes, de mesurer leur intensité, de déterminer leurs conditions, et même de nous en rendre maîtres au point de les produire ou de les empêcher à notre gré. L'essence des choses nous échappera toujours, non seulement en physiologie, mais dans tous les ordres de sciences possibles. Nous ne devons pas prétendre à saisir la nature intime de la matière; ses propriétés seules tombent sous nos sens, et nous ne pouvons étudier que leurs manifestations. Mais cela nous suffit, car le savant ne doit pas aspirer à connaître autre chose. Nous ne cherchons à déterminer que les conditions des phénomènes,

(1) Re vue des cours scientifiques, 11 février 1869.

c; BEnxARD. Path. exp. 34

leurs causes secondes ou immédiates, sans nous inquiéter de leur cause première, qui n'est pas du domaine de la science, et dont la poursuite serait tout à fait chimérique en même temps qu'inutile à noire but.

Pour atteindre les conditions d'existence des phénomènes, nous avons vu qu'il fallait les analyser en poussant cette analyse aussi loin que possible. Ainsi, en chimie, on est parti des corps les plus complexes, et d'analyse en analyse, de progrès en progrès, on est arrivé jusqu'aux corps simples, aux éléments, dont la combinaison en nombres et en proportions diverses forme toutes les substances de la nature brute. En physiologie, il faut de même pousser l'analyse jusqu'aux éléments organiques dont la réunion constitue les êtres vivants.

Ce que nous disons de la physiologie s'applique également à la médecine expérimentale, car ces deux sciences ne sont qu'une seule et même chose : ce sont toujours les phénomènes de la vie que nous avons à considérer dans des conditions diverses. La pathologie de Thomme malade et la physiologie de l'homme sain ne sont que deux faces de la physiologie de l'homme : d'un cas à l'autre les lois ne sauraient varier. Les conditions au milieu desquelles se développent les maladies ne peuvent introduire dans l'organisme des forces qui n'y fussent pas avant elles, ni créer une physiologie pathologique opposée à la physiologie normale. Les conditions morbides dérangent la marche normale des fonctions de l'organisme, mais toujours en se conformant à ses lois ordinaires, comme les perturbations des astres sont le résultat des lois mêmes qui règlent leur cours normal. L'homme

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ne peut tomber malade et mourir qu'en vertu des lois mêmes qui le faisaient vivre en bonne santé.

La physiologie et la médecine expérimentale, étudiant des phénomènes de même nature, doivent donc procéder analytiquement d'une manière identique. Mais l'analyse de l'organisme ne pouvait être que progressive ; il était impossible d'arriver du premier coup aux grandes délicatesses sans avoir d'abord pour ainsi dire dégrossi le sujet et séparé les parties principales, qu'il était plus facile de distinguer les unes des autres. Les premières expériences devaient donc nécessairement être fort grossières : on a commencé par opérer sur les organes en masse; plus tard, on est arrivé aux tissus, et l'on a poussé enfin jusqu'aux éléments organiques, car il était impossible de débuter par des expériences perfectionnées avant d'avoir passé par des expériences imparfaites.

L'origine de l'expérimentation physiologique remonte très loin. On la trouve déjà chez les Grecs; Galien nous en a laissé un assez grand nombre d'exemples. Ses expériences consistaient généralement à supprimer des organes pour examiner les troubles qui en résultaient, et conclure ainsi aux fonctions des organes enlevés. Par exemple, il avait coupé les nerfs laryngés et vu leur influence sur la voix. Galien, et avant lui Erasistrate, savaient également qu'une piqûre entre l'occipital et l'atlas déterminait la mort ; seulement ils l'attribuaient^ dans ce cas, à la lésion des membranes cérébrales, etc. Plus tard, appuyé sur les travaux des anatomisles itahens, et surtout de son maître, Fabrice d'Acquapendente,

Harvey découvre la circulation du sang et étudie son mécanisme. On n'en est encore qu'aux organes. Plus tard encore, on avance un peu plus, on fait la topographie du système nerveux et Ton détermine l'ensemble de ses prooriétés ; puis on dislingue les nerfs en deux classes, les nerfs moteurs et les nerfs sensitifs, avec des propriétés toutes différentes ; enfin on dislingue ces nerfs sensitifs de divers genres par les fonctions qu'ils remplissent, les nerfs des sens spéciaux par exemple. Par une analyse de plus en plus profonde, on a, plus récemment encore, distingué de nouvelles catégories de nerfs, tels que les nerfs vaso-moteurs, etc.

L'anatomie suit une marche parallèle. On a débuté par l'anatomie topographique et par l'anatomie descriptive, qui examinent les organes dans leur ensemble et par systèmes. Plus tard arrive l'anatomie générale, qui détermine les tissus dont sont formés tous les organes, et qui devient enfin l'histologie, en découvrant, par l'analyse de ces tissus, les éléments organiques qui les constituent.

Ainsi, de progrès en progrès, d'analyse en analyse, l'anatomie et la physiologie en sont arrivées maintenant aux éléments organiques eux-mêmes. Tel est l'état actuel de la science. Pour ne pas rester en arrière de son temps, il faut donc aujourd'hui, toutes les fois qu'on étudie un phénomène, chercher à parvenir jusqu'aux éléments organiques dans lesquels il réside. C'est là que doit être l'objectif final du travail scientifique. Tous les phénomènes de la vie s'accomplissant dans les éléments organiques, les agents extérieurs ne peuvent agir sur l'orga-

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