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EXPÉRIMENTATION SCIENTIFIQUE

et, contrairement à l'empirisme, elle doit être rationnelle. La vérité ne peut être illogique ; tout ce qui est vrai est nécessairement rationnel; tout remonte finalement à la raison, le grand critérium selon Kant.

Nous repoussons donc énergiquement l'empirisme comme état définitif de la recherche scientifique; c'est une période qu'il faut traverser, mais n'y pas rester; il faut arriver le plus tôt possible au rationalisme, qui est la forme scientifique. Eu un mot, l'empirisme constate les faits, et la science rationnelle les coordonne et les élève à l'état de théories.

La seconde période de la science de rexpérimentation consiste donc à quitter l'empirisme pour revêtir la forme scientifique. La médecine expérimentale ne pourra se fonder comme science que lorsque l'expérimentation ellemême sera parvenue à un état scientifique assez avancé. Aussi est-ce le but que nous poursuivons d'une manière constante.

Je vous ai cité un médecin et physiologiste français dont les travaux mettent parfaitement en évidence les avantages et les inconvénients de l'empirisme expérimental, c'est Magendie.

Nous avons déjà dit qu'il laissait ces expériences à l'état brut et refusait de raisonner sur elles ou même de les grouper pour chercher à les compléter, à en faire disparaîlre les contradictions et à les éclairer l'une par l'autre. Aussi Magendie a-t-il été vivement critiqué parce qu'on ne l'a pas compris; et je dois dire qu'il était difficile de le comprendre. Son empirisme était en quelque sorte instinctif, inconscient; il ne l'érigeait point en système.

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Moi-même, qui ai vécu longtemps avec Magendie, je ne l'ai compris que fort tard.

De lois physiologiques, Magendie n'en parlait jamais et ne voulait pas qu'on en parlât. Il n'y croyait pas, puisqu'il ne croyait pas la science faite; il ne croyait qu'au fait d'expérimentation brute.

Pendant un voyage que Tiedemann fit à Paris, Magendie lui parlait de ses récentes expériences sur le liquide céphalo-rachidien : il lui dit que ce liquide ne se trouvait pas dans l'arachnoïde, et qu'il avait observé ses mouvements en dehors de cette cavité. Tiedemann lui répondit aussitôt : « Cela n'est pas possible, car la loi des séreuses de Bichat nous apprend que le liquide sécrété par les séreuses est toujours contenu dans la cavité que forment ces membranes. »

Je ne vous parle pas de lois des séreuses, lui répUqua Magendie; je vous dis que le liquide céphalo-rachidien est situé au-dessous de l'arachnoïde et non dans sa cavité; et, si vous voulez, je vous le montrerai sur un animal vivant. Je ne m'occupe pas de la loi, parce que cela ne saurait rien changer au fait.

On a, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, bien des fois critiqué les expériences de Mageudie en leur reprochant leur désaccord et les contradictions qui en résultaient; on lui reprochait d'être un mauvais expérimentateur, puisqu'il ne s'occupait pas de mettre ses expériences d'accord. Mais ceux qui l'ont critiqué se sont souvent trompés eux-mêmes en voulant les mettre d'accord, parce qu'ils manquaient de critérium pour cela. En elTet, pour critiquer des expériences, il faut avoir un

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eriterium ; et c'est précisément la découverte de ce critérium qui fait passer l'expérimentation de l'état empirique à l'état scientifique. Or, ce critérium, indispensable dans la physiologie comme il l'est dans les sciences des corps bruts, je le trouve dans le déterminisme des conditions de chaque phénomène. C'est donc ce déterminisme qu'il faut chercher avant tout, et, tant qu'on n'y est pas arrivé, la critique reste inféconde, parce qu'elle manque de sa base nécessaire.

Je vais vous citer à ce sujet un exemple devenu célèbre et que j'ai fort souvent rappelé, parce qu'il est très instructif pour les expérimentateurs, et qu'il démontre bien l'importance du déterminisme des conditions opératoires, quand on veut fonder une bonne critique expérimentale. 11 s'agit de la discussion sur la sensibilité récurrente entre Magendie et M. Longet, et des diverses péripéties qu'a subies la question.

Magendie avait découvert, en 1822, les fonctions distinctes des racines antérieures et postérieures des nerfs rachidiens; mais il ne s'expUqua point très catégoriquement sur la sensibilité ou l'insensibilité de ces racines. Plus tard, il reprit ses expériences, et fit de nouvelles observations qu'il ne chercha pas à concilier avec les premières, se bornant toujours à exposer empiriquement ce qu'il constatait.

Magendie ne s'inquiétait jamais des lois physiologiques; il ne pouvait donc pas se laisser ici influencer par elles^ et ses opinions suivirent toutes les fluctuations de ses expériences.

Or, en 1839, il obtint des résultats encore différents

(le ceux qu'il avait observés jusqu'alors. Dans ses premières expériences, les racines antérieures lui avaient bien donné quelquefois des marques de sensibilité, mais trop faibles et trop peu constantes pour qu'il ait osé en affirmer clairement l'existence. Celte fois, au contraire, il trouvait ces racines antérieures très sensibles, et, pendant tout un semestre^ il montra à ses auditeurs, dans cette chaire, les manifestations de cette sensibilité qu'il nomma sensibilité en retour ou récurrente, à cause de la manière dont elle se comporte. En effet, cette sensibilité des racines antérieures leur venait des racines postérieures, car elle disparaissait quand on coupait ces dernières racines; et, si l'on sectionnait la racine antérieure entre la moelle épinière et la réunion des deux racines, c'était le bout périphérique seul, séparé de la moelle, mais resté en rapport avec les racines postérieures par la périphérie, qui continuait à manifester de la sensibilité ; le bout central au contraire était devenu complètement insensible.

Il s'éleva alors, entre Magendie et M. Longet, une discussion de priorité dans laquelle nous n'avons pas besoin d'entrer ici, si ce n'est pour constater que M. Longet avait vu, à cette époque, la sensibilité récurrente, et y croyait d'une manière complète. Mais M. Longet^, voulant étudier lui-même cette question, reprit les expériences de Magendie, et il trouva, quant à lui, que les racines antérieures restaient complètement insensibles. Il critiqua alors les travaux de Magendie, montra que ses expériences de 1839 étaient en contradiction avec celles de 1822, et il le pressait de déclarer quelles étaient

les bonnes expériences, celles de 1822 ou celles de 1839. Où était la vérité et à quel résultat Magendie voulait- il s'arrêter ?

Quant à Magendie, son esprit sceptique et empirique s'inquiétait peu de ces divergences; toutes ses expériences étaient pour lui des faits qu'il acceptait également sans prétendre les concilier.

Mais M. Longet avait des dispositions d'esprit très différentes, et un tel résultat ne pouvait le satisfaire. Il répéta donc avec constance et avec soin un grand nombre d'expériences. Après de longues recherches, il finit par se décider pour la négative, et par conclure que Magendie s'était totalement trompé en 1839, lorsqu'il avait cru voir dans les racines antérieures une sensibilité qui n'y existait pas.

Par ces études, M. Longet aspirait sans doute à sortir de l'empirisme expérimental et voulait arriver à des résultats identiques. Mais cependant, de quel droit condamnait-il certaines expériences au nom d'autres expériences qui leur étaient contradictoires? Il est certain que toutes étaient également des faits. On ne peut pas trier les expériences, garder les unes et exclure les autres ; il faut les mettre chacune à sa place en déterminant leurs conditions propres d'existence. C'est ainsi qu'on ne fait de la critique expérimentale, féconde et décisive, qu'à la condition d'avoir un critérium soUde puisé dans le déterminisme absolu des conditions de chaque phénomène.

Quoi qu'il en soit, la sensibilité récurrente était niée, et M. Longet présenta son travail aux concours de l'Académie des sciences. Il répéta, devant la commission, ses

expériences qui réussirent parfaitement, et il obtint un prix pour avoir démontré que la sensibilité récurrente n'existait pas. Ce jugement prouvait simplement que les faits négatifs existaient ; mais il ne pouvait démontrer que les faits négatifs détruisaient les faits positifs.

Du reste, la question devait encore passer par d'autres péripéties. Magendie, qui pendant plusieurs mois avait montré à volonté dans ses cours les phénomènes de la sensibilité récurrente, devait être étonné de ces dénégations. Il voulut donc reprendre ses expériences ; mais il arriva ce fait singulier qu'il ne parvint pas à retrouver cette sensibilité récurrente qu'il obtenait autrefois d'une manière si constante et si aisée. Je participai moi-même à ces essais avec Magendie, sans comprendre la raison de cette disparition singulière de la sensibilité récurrente, mais ne pouvant renoncer toutefois à mes souvenirs, qui me l'avaient montrée de la façon la plus claire quand l'assistais aux premières expériences ds Magendie, en 1839.

Je faisais des cours particuliers de physiologie expérimentale, j'avais souvent occasion de répéter ces expériences, qui me donnèrent pendant longtemps les mêmes résultats négatifs. Cependant la préparation de l'expérience paraissait bien simple, et elle était la même dans tous les cas : on ouvrait le canal vertébral pour mettre la moelle épinière à nu, et l'on examinait les racines des nerfs qui en sortent. Où avait donc pu se glisser l'erreur dans cette série d'opérations qui semblaient si parfaitement identiques quant à leurs conditions opératoires? Personne ne pouvait le dire pour le moment, et la

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question en était arrivée à ce point, vers 1840 et 1841, que les racines rachidiennes antérieures n'étaient plus sensibles après l'avoir été pendant quelques mois, en 1839. Était-ce là une conclusion admissible? Pour ma part, je ne pouvais l'accepter parce que j'avais été, ainsi que je l'ai dit, personnellement témoin des expériences faites autrefois au cours de Magendie. Je gardais donc dans Tesprit cette conviction que les deux ordres de résultats existaient également, mais qu'il devait y avoir une condition propre à chacun d'eux qui avait échappé dans les expériences.

C'est alors que j'entrepris des recherches nouvelles sur la sensibilité récurrente, pour tâcher de découvrir la cause de ces singulières vicissitudes de l'expérimentation.

En y réfléchissant beaucoup, je finis par me rappeler que dans les premières expériences de Magendie il s'écoulait toujours un certain temps, une heure ou pluSj entre le moment où l'on ouvrait le canal rachidien et celui où l'on recherchait la sensibilité récurrente sur les racines antérieures. En eff'et, l'animal était préparé un peu avant la leçon dans le laboratoire, et c'était seule« ment pendant la leçon qu'on opérait sur lui pour examiner la propriété de ses racines. Je remarquai au contraire que, dans les expériences plus récentes qui n'étaient plus faites en vue d'un cours, Magendie et M. Longet avaient examiné les racines antérieures immédiatement après avoir ouvert le canal vertébral. Il y avait donc là une question de temps dont on n'avait pas tenu compte.

Je supposai que cette circonstance pouvait avoir exercé une certaine influence sur la diiférence des résultais. Pour m'en assurer, je répétai les deux expériences en me plaçant successivement dans les deux conditions. Je vis en effet que, si je pinçais les racines antérieures immédiatement après avoir largement ouvert le canal vertébral, je n'obtenais aucune marque de sensibilité chez l'animal affaibli et épuisé par la douleur de l'opération ; mais que, si j'attendais une heure ou deux pour renouveler ensuite cette excitation, la sensibilité récurrente se manifestait d'une manière fort nette, parce que l'animal reposé était dans d'autres conditions.

Il était donc démontré que les anciennes expériences et les nouvelles n'avaient pas été faites dans les mêmes conditions, ce qui expUquait tout naturellement qu'elles ne fournissent pas le même résultat.

Il fallait maintenant discuter chacun des résultats et déterminer celui des deux qui devait être accepté comme normal ou comme répondant aux conditions physiologiques. 11 est évident que c'était le résultat obtenu chez l'animal reposé, bien que cependant la sensibilité récurrente se développe et s'exagère sous l'influence de la dénudation des nerfs.

D'ailleurs, en ne faisant qu'une ouverture très limitée du canal vertébral, et en chloroformisant les animaux, on peut obtenir la sensibilité récurrente aussitôt après l'opération, et sans laisser reposer longtemps les animaux. On obtient également la sensibilité récurrente sur le nerf facial, qui peut être mis à découvert sans grande mutilation et par une simple incision de la peau. Donc,

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la sensibilité récurrente se manifeste dans les conditions physiologistes, et ne saurait être considérée comme un résultat pathologique. Mais ici, comme partout, le cas pathologique et physiologique se confondent, puisqu'ils ne sont en quelque sorte qu'un degré du phénomène dans une condition donnée. Ce qui était important, c'était de déterminer cette condition.

On voit donc que, s'il faut s'efîorcer de ne pas laisser les expériences physiologiques à l'état brut de l'empirisme, s'il faut chercher à les comprendre, c'est en expliquant leurs divergences, en les conciliant entre elles mais non en faisant de l'exclusivisme et en niant les unes au profit des autres.

J'ai dit autrefois qu'il n'y a pas de mauvaises expériences : toutes sont bonnes dans leurs conditions respectives. Tant que les expériences ne sont pas d'accord, c'est qu'il y a une ou plusieurs conditions du phénomène qui ont échappé à l'expérimentateur; c'est qu'on n'est pas arrivé au déterminisme expérimental, c'est-àdire qu'on ne connaît pas encore toutes les circonstances dans l'ensemble desquelles se produit ce phénomène. C'est là le problème, car la science, selon l'expression de Léonard de Yinci, n'est au fond que l'élude des circonstances des choses. C'est la connaissance de toutes ces circonstances que j'appelle le déterminisme. Nou5 devons donc toujours avoir présent à l'esprit ce priacipe du déterminisme absolu et nécesiaire des phénomène? pour nous guider dans la critique expérimentale, car, je le répète encore, chez les êtres vivants aussi bien que chez les corps bruts, il est impossible que dans des circon-

stances identiques il ne se produise pas des phénomènes identiques.

Mais le déterminisme doit posséder uue qualité philosophique essentielle : c'est d'être rationnel. Je vais encore vous citer un exemple de critique expérimentale qui vous fera bien comprendre ma pensée.

M. Yulpian avait entrepris une série d'expériences fort intéressantes sur le venin du crapaud. En inoculant ce venin à divers animaux, il avait constaté qu'ils étaient empoisonnés, et il avait obtenu une mort très prompte, notamment en opérant sur des grenouilles. M. Yulpian avait même déterminé le mode d'action de ce venin, en montrant que le mécanisme de la mort résultait de l'arrêt du cœur : c'était donc ce qu'on appelle un poison du cœur. Mais en inoculant ce venin du crapaud sur le crapaud lui-même, M. Yulpian observa que l'animal n'était pas empoisonné et ne paraissait rien ressentir par l'action de son propre venin. Ainsi, la conclusion des expériences à laquelle on arrivait, c'était que le venin de crapaud était toxique pour la grenouille et ne l'était pas pour le crapaud.

Dans le cas de M. Yulpian comme dans celui de M. Longet, je connaissais l'habileté des expérimentateurs, et je ne songeais pas à contester ces expériences en elles-mêmes ; mais, tout en admettant les expériences de M. Yulpian comme faits bruts, je ne pouvais cependant accepter les conclusions qu'il en tirait, quoiqu'elles parussent n'être que le résultat des faits ; je ne pouvais accepter ces conclusions parce qu'elles étaient irrationnelles. Par conséquent, elles ne pouvaient être l'exprès-

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