‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 115 sur 145 · DES VIVISECTIONS ANIMALES · texte numérisé non relu

DES VIVISECTIONS ANIMALES

principe de la médecine expérimentale. Au prix de quelques souffrances imposées aujourd'hui aux animaux, elle premettra de pénétrer dans le mécanisme des maladies, de les guérir ou de les soulager, et elle évitera ainsi plus tard une bien plus grande somme de douleurs que celle qu'elle aura produite. C'est comme une opération chirurgicale, souvent douloureuse, mais qu'on supporte cependant volontiers pour ne plus souffrir ensuite.

D'ailleurs, le physiologiste ne fait guère que profiter pour ses expériences d'une situation qu'il n'a point créée €t qui n'en existerait pas moins sans lui. Dans une grande ville comme Paris, il y a une foule d'animaux qu'il est indispensable d'abattre pour satisfaire aux exigences de l'hygiène publique et même pour rendre possible la continuation de la vie sociale. On a calculé que si l'on interrompait pendant un mois seulement ces sacrifices quotidiens, nous serions envahie et bientôt presque dévorés par ces êtres qui pulluleraient autour de nous. C'est donc en quelque sorte une véritable lutte pour l'existence. Eh bien, le physiologiste ne fait que sacrifier dans ses expériences une très petite partie des animaux dont il est indispensable de débarrasser la ville, et qu'il faudrait tuer de toutes façons d'une manière ou d'une autre. Ainsi les chiens de la fourrière, que nous utilisons pour nos recherches, seraient pendus le jour même.

n'était pourtant à coup sûr ni un moraliste relâché; ni un esprit antichrétien, ni un caractère violent; mais il comprenait que chaque chose a ses nécessités propres, ses lois particulières, auxquelles il faut d'abord obéir quand on la fait, sous peine de la stériliser complètement et de tout perdre. La physiologie a ses exigences indispensables : il faut s'y soumettre ou renoncer à la ••voir faire des pi'ogrès.

Enfin les nécessités de notre alimentation n'obligentelles pas à sacrifier tous les jours d'immenses quantités d'animaux que nous élevons même tout exprès pour cela ? A côté de ces hécatombes, qu'est-ce que le nombre imperceptible de victimes que la physiologie est obligée de faire, dans un but utile, non moins nécessaire ? Et cependant, serait-il possible que nous renoncions à tuer les animaux pour nous en nourrir ? qui songerait à le proposer !

Quant à la douleur qui peut accompagner la mort dans les expériences physiologiques, on l'exagère beaucoup; elle est souvent moindre que celle que les animaux subiraient en périssant d'une autre manière, ou dans les rudes services que nous leur imposons. D'ailleurs^ l'emploi des anesthésiques, dont nous nous occuperons bientôt, permet de la faire disparaître presque entièrement.

Nous pouvons donc expérinienter sans scrupules, sinon sur l'homme, du moins sur les animaux. Mais obtiendrons-nous ainsi des résultats qu'il soit permis d'appliquer à la médecine expérimentale, ce qui est toujours notre but ?

Il y a sans doute des expériences qu'on ne saurait faire utilement pour l'homme sur les animaux.

Il est bien certain que pour les questions d'appUcation immédiate à la pratique médicale, les expériences faites sur l'homme sont toujours plus concluantes (1). Mais

(1) On raconte que des rois de Perse livraient des condamnés à mort aux médecins afin qu'ils fissent sur eux des vivisections utiles à la médecine. Au dire de Galien, Attale III Philométor, qui régnait à Pergame, 137 ans avant J.-C, expérimentait les poisons et les contre-poisons sur des criminels con-

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quand on met simplement en jeu les propriétés générales de la matière vivante, ces propriétés doivent se retrouver partout, aussi bien chez l'homme que chez les animaux, sauf à voir s'il n'y a pas quelque particularité spécifique qui ait pu modifier la manifestation des phénomènes généraux.

Mais il ne suffit pas de dire que nous expérimenterons sur des animaux, il faut encore examiner quels sont ceux qu'il convient de choisir.

Galien opérait sur des porcs ou sur des singes, et il en donne pour raison que ces animaux sont ceux qui se rapprochent le plus de l'homme ; mais il paraît qu'il ne faisait pas d'expériences sur des singes en public, parce que la vue de ces animaux, leurs grimaces pendant les opérations et la manière dont ils expriment leurs souffrances, produisaient une impression pénible sur l'assistance. J'ai moi-même expérimenté, une seule fois, sur un singe, et j'ai éprouvé aussi une émotion désagréable. Ces animaux vous prennent les mains, ils gémissent, leur visage se contracte de mille manières en exprimant la douleur;

damnés à mort. Celae rappelle les vivisections d'Hérophile et d'Erasistrate pratiquées sur des criminels, avec le consentement des Ptolémées. Il n'est pas cruel, dit-il, d'imposer des supplices à quelques coupables, supplices qui doivent profiter à une multitude d'innocents pendant le cours de tous les siècles. Le grand duc de Toscane fit remettre à Fallope, professeur d'anatomie à Pise, un criminel avec permission qu'il le fît mourir et qu'il le disséquât à son gré. Le condamné ayant une fièvre quarte, Fallope voulut expérimenter l'influence des effets de l'opium sur les paroxysmes. Il administra deux gros d'opium pendant l'intermission; la mort survint à la deuxième expérimentation. De semblables faits se sont présentés plusieurs fois, et l'on connaît l'histoire de l'archer de Meudon qui reçut sa grâce parce qu'on pratiqua sur lui la néphrotomie avec succès.

ao2 PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE

«en un mot, ils ressemblent trop à l'homme, ef les expé dences qu'on voit faire sur eux^ sont par conséquent un spectacle trop émouvant et Irop pénible. Il est vrai qu'autlrefois on ne connaissait pas l'emploi du chloroforme qui diminuerait beaucoup ces inconvénients.

Aujourd'hui, on expérimente surtout sur les animaux domestiques, particuHèrement les chiens et les lapins, parce qu'on les a pour ainsi dire sous la main. Il ne faut pas en effet se créer des embarras inutiles, et l'on ne gagnerait rien à faire venir un lion pour ses expériences; il ne vaudrait pas mieux qu'un chien, et il serait de plus ibeaucoup moins commode à manier.

Outre les animaux domestiques, il en est un qu'on emploie pour ainsi dire journellement, celui que l'on qualifie de souffre-douleurs des physiologistes et qui a Tendu les plus grands services à la science, c'est la greinouille. Cet animal est pour ainsi dire le réactif physiologique ordinaire. Ona dit qu'ilétait placé trop loin de nous .dans l'échelle zoologique pour être le sujet d'expériences 'dont on ait le droit d'appliquer les résultats à la physiologie de l'homme : c'est là une erreur complète.

Sans doute, si l'on expérimentait toujours sur le même ^animal, on ne pourrait pas construire l'édifice physiologique sans avoir des doutes sur la solidité de sa base, parce •qu'on ne serait pas certain de n'avoir pas pris pour un phénomène général ce qui ne serait qu'une particularité propre à l'espèce ; mais ce n'est point ainsi que l'on a fait. Si le plus souvent on a commencé par expérimenter sur la grenouille, on a expérimenté aussi sur d'autres minimaux, et l'on a vérifié chez eux les phénomènes ob-

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serves d'abord chez la grenouille. En comparant divers animaux entre eux, on peut ainsi se convaincre qu'on n'a point affaire à des phénomènes particuliers à telle ou telle espèce, et l'on n'a plus dèà lors de raison pour soutenir qu'ils ne se retrouvent pas également chez l'homme. Nous pouvons répéter, au point de vue physiologique, ce que Buffon disait d'une manière philosophique : s'il n'y avait pas d'animaux, l'homme serait encore plus incompréhensible.

Si l'on expérimente si souvent avec des grenouilles, ce n'est point par un choix arbitraire. Le motif de cette prédilection des physiologistes, c'est que, de tous les animaux à sang froid, la grenouille est celui qu'il nous est le plus facile de nous procurer en grande quantité et à peu de frais. Or, les animaux à sang froid présentent, pour les expériences physiologiques, des avantages considérables : chez eux les phénomènes vitaux sont beaucoup plus lents, ce qui les rend plus facilement observables, et ils persistent à se reproduire longtemps enc ore après l'ouverture du corps et la séparation des organes. Ainsi un cœur de grenouille continue à battre, quoique l'on ait ouvert le thorax, et ses tissus conservent longtemps leurs propriétés vitales, ce qui permet de les étudier facilement. De plus, cet animal résiste sans peine à des opérations considérables ou à des ligatures qui seraient tout à fait impossibles sur d'autres animaux.

Chez les animaux à sang chaud et par conséquent chez l'homme, il serait loin d'en être de même. Les propriétés vitales des tissus disparaissent très vite quand on a détruit la vie de l'ensemble : si l'on ouvrait la poitrine

5S4 PATHOLOGIE EXPÉRLMEjNTALE.

on tuerait immédiatement l'animal, dès que le cœur cesserait de battre, etc. Mais cela veut-il dire que les choses se passent autrement chez l'homme et chez les animaux à sang chaud ? Non, assurément. La persistance des propriétés vitales qu'on observe chez les animaux à sang froid lient simplement à des conditions particulières, qu'on peut reproduire artificiellement chez les animaux à sang chaud.

Ainsi j'ai transformé le lapin en un véritable animal à sang froid, soit en le soumettant à une réfrigération énergique et continue très longtemps prolongée, soit en coupant la presque totalité des nerfs respiratoires, de manière à ralentir énormément la respiration, et par suite, la circulation du sang et tous les phénomènes chimiques de l'organisme qui sont la source de la chaleur animale. Quand un lapin est placé dans cet état, il prend tous les caractères des animaux à sang froid ; la vitalité de ses tissus acquiert la même persistance, et l'on peut répéter sur lui les expériences qu'on fait d'ordinaire sur la grenouille. Cependant c'est bien toujours un lapin, et, quand il a été simplement refroidi, on peut le faire retourner à son état normal en le replaçant dans les conditions ordinaires de température. On observe les mêmes phénomènes chez la marmotte, dont les tissus, pendant l'hibernation, présentent tous les caractères de ceux des animaux à sang froid, tandis que pendant le réveil ils présentent les caractères ordinaires de tissus des animaux à sang chaud.

On voit donc que les animaux à sang froid ne diffèrent pas en réalité des animaux à sang chaud par la

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