EXPÉRIMENTATION SUR LHOMME
êtres vivants, c'est le clioix des animaux sur lesquels oni fera ces expériences. Certaines personnes ont soutenu que pour obtenir des résultats qui fussent applicables à' l'homme, — et n'oublions pas que c'est là notre but principal, — il fallait absolument opérer sur l'homme lui-même. Aujourd'hui encore, lorsqu'on parle à bien des médecins d^opériences sur des grenouilles, ils répondent sans hésiter que cela peut être intéressant au point de vue de la grenouille, mais que c'est absolument sans valeur pour la physiologie de l'homme. Comme l'expérimentation sur les animaux est le fondement même de toute la science biologique actuelle, physiologie normale en médecine expérimentale, il ne faut pas laisser subsister le moindre doute sur la solidité de ce fondement,, et il est indispensable d'examiner brièvement la question. Celse avait déjà soulevé cette difficulté; il s'était demandé s'il fallait faire des expériences sur l'homme, et même, d'une manière générale, s'il fallait faire des expériences sur le vivant. L'idée d'expériences sur l'homme lui-même inspirait alors moins de répugnance qu'elle n'en soulèverait aujourd'hui, parce qu'il y avait à cette époque des esclaves, qui étaient bien des hommes comme les autres au point de vue physique, mais qui n'étaient pas traités tout à fait de même au point de vue légal, et dont les souffrances n'inspiraient ni les mêmes sentiments, ni les mêmes scrupules, par suite de l'habitude oii l'on était de s'en servir librement comme d'un animal domestique (1).
(l) C'est ainsi, par exemple, — sans pai-ler du droit de vie et de mort quec. BEiiJiARD. Palli. exp. 35
Aussi fit-on quelquefois des expériences sur des esclaves dans l'antiquité, et Celse lui-même rappelle qu'Érasistrate, le petit-fils d'Aristote, en avait exécuté plusieurs. Dans les opérations chirurgicales et dans les cas de blessures profondes, le médecin ne se faisait pas non plus scrupule de prolonger les souffrances du malade, pour faire à ses élèves quelques démonstrations d'anatomie humaine d'autant plus utiles à leur instruction, qu'on ne disséquait pas alors de cadavres humains et qu'on n'étudiait l'anatomie que sur les singes.
Quoi qu'il en soit, il est très remarquable que Celse ait pensé à se poser cette question; mais il la résout d'une manière inattendue, en déclarant qu'il ne faut faire aucune espèce d'expérience sur les êtres vivants, ni sur l'homme ni sur les animaux. Ce ne sont pas du reste des raisons de sentiment ou de morale qui lui inspirent cette conviction ; il en donne un motif scientifique, c'est que la souffrance de l'être que l'on mutile peut altérer les phénomènes ordinaires de la vie et entraîner ainsi à de graves erreurs.
Sans doute la réponse de Celse est sérieuse ; l'expérimentation sur les êtres vivants est entourée de nombreuses difficultés; mais c'est au physiologiste à savoir se conduire au milieu de ces difficultés, à débrouiller le
ne disparut qu'assez tard, ni des cruels châtiments corporels qui restèrent toujours en usage, — qu'on torturait tous les esclaves lorsque le maître était accusé d'un crime, et que bien souvent un citoyen, pour purger les soupçons qu'on répandait contre lui, offrait spontanément ses esclaves à la torture. On s'en servait donc comme d'une matière inerte pour résoudre une question légale ; n'était-il pas aussi naturel de s'en servir de la même manière pour résoudre une question scientifique?
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chaos qui se présente à son observation, à distinguer ce qui est sûrement un phénomène normal de l'organisme, et ce qui pourrait être un produit artificiel de l'expérience elle-même. C'est une tâche difficile sans doute ; mais il faut bien l'accepter, puisqu'il n'y a moyen de rien apprendre autrement.
Quant aux expériences sur l'homme, nous venons de dire qu'on en avait essayé quelquefois dans l'antiquité. On en a fait aussi au moyen âge, et même au commencement des temps modernes (1).
A des époques plus récentes, on a fait encore des expériences sur l'homme, mais des expériences innocentes ; ainsi on a fait avaler des œufs de vers intestinaux à des condamnés à mort, ou même à des phthisiques qui devaient certainement mourir de leur maladie au bout d'un temps très court, afin d'étudier ensuite l'évolution de ces vers en faisant l'autopsie du patient. Bien des fois aussi on a fait des observations et des expériences de divers genres sur des suppliciés, peu de temps après la mort. Il est clair que tout cela ne peut avoir d'inconvénients. Mais aujourd'hui la morale condamnerait avec raison, d'une façon absolue, toute expérience sur l'homme, qui pourrait nuire au patient ou qui n'aurait pas pour but son utilité directe et immédiate.
Puisque nous ne devons pas opérer sur Thomme, c'est donc sur les animaux qu'il faut expérimenter. Mais ici même
(1) Par exemple, lors que Henri II eut reçu dans un tournoi, de son capitaine des gardes Montgommery, le coup de lance dans l'œil qui le fit mourir en quelques heures, ses médecins prirent quatre accusés de crimes capitaux qu'ils soumirent à la même blessure, afin de pouvoir létudier à leur aise.
on a voulu arrêter encore la physiologie au nom du sentiment. La question des vivisections a passionné autrefois bien des gens, et donné lieu quelquefois aux idées les plus inexactes. Il n'y a pas encore un bien grand nombre d'années que les physiologistes expérimentateurs passaient pour des hommes à part dont on ne comprenait pas les sentiments et qu'on aurait presque redoutés. Je me souviens qu'ici même, du temps de Magendie, les expériences physiologiques étaient vues du plus mauvais œil.
Il est certain que la vivisection a soulevé et soulève encore beaucoup de préjugés sans fondements sérieux,, parce qu'on ne se rend pas assez compte de ses motifs,, de son but, de ses résultats et des conditions dans lesquelles elle s'exerce. On oublie trop d'abord que chaque science, chaque ordre de choses a son point de vue distinct, lequel n'est pas toujours parfaitement d'accord avec d'autres points de vue spéciaux. Est-ce à dire qu'il faudra, dans un ordre de choses donné, sacrifier le point de vue qui leur est propre à un point de vue qui leur est étranger? Non assurément, car il n'y aurait plus rien alors qui pourrait se développer suivant ses lois (1).
Or, même en se plaçant au point de vue du sentiment^ quel avantage trouverait-on à supprimer les expériences en physiologie? N'oublions pas qu'elles sont la base, le
(1) Dans une de ses campagnes, le duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin, écrivit à Fénelon pour lui demander s'il pouvait faire camper son armée à côté d'un monastère de femmes, malgré les inconvénients d'un tel voisinage au point de vue de la morale, en ajoutant que le choix de ce campement était du plus grand intérêt pour le succès de ses opérations militaires. « Brûlez,, s'il le faut, le monastère, lui répondit Fénelon, et gagnez la bataille. » Fénelon