OBSERVATION CLINIQUE ET EXPÉRIMENTATION
comprendre les phénomènes de la vie par la simple observation extérieure de ces phénomènes. La cause réelle de leurs manifestations nous échappe, et ne peut être alors que l'objet d'hypothèses qu'enfante notre imagination. Avant d'avoir expérimenté sur la digestion pour en déterminer exactement les conditions organiques et physico-chimiques, on invoquait une force vitale digestive, une archée pylorique imaginaire. Il en est de même aujourd'hui en pathologie ; on suppose, pour expliquer les maladies, des génies morbides, des diathèses, etc. Ce ne sont là que des mots dont nous couvrons notre ignorance, en attendant que le flambeau de l'expérimentation ait porté la lumière sur la cause véritable de ces phénomènes.
Ainsi, en recommandant l'expérimentation en médecine, on ne veut donc pas substituer la physiologie des laboratoires à la chnique de l'hôpital. On ne propose pas non plus de détrôner l'observation et de ne recourir qu'à l'expérimentation, ce qui serait un non-sens qu'on a été cependant jusqu'à vouloir m'attribuer. C'est là un procédé de critique très connu, qui consiste à prêter des absurdités à ses adversaires pour avoir le mérite facile de les réfuter.
Si, dans le cours de médecine d'un Collège de France, je ne vous parle que d'expérimentation, je n'admets pas que toute la médecine ne consiste qu'en cela ; je suppos e seulement que l'observation clinique vous est connue : car ici nous n'avons en définitive pour but que d'expliquer les phénomènes que la clinique nous a fait connaître. J'ajouterai même qu'en suivant cette voie expé-
rimentale, c'est toujours à l'observation clinique qu'il faut venir se retremper, si l'on ne veut pas se laisser égarer et faire fausse route.
En un mot, je ne vous dis pas : pour fonder la médecine scientifique, l'observation est inutile, l'expérimentation seule est efficace. Je vous dis seulement, et je le soutiendrai toujours, que pour fonder la médecine scientifique, l'observation est insuffisante; il faut y ajouter l'expérimentation. L'observation clinique ne peut nous donner que l'expression morbide, c'est-à-dire la forme extérieure des maladies et les lois de leur évolution. L'expérimentation nous fait remonter à la cause même de la maladie, nous en explique les mécanismes et nous apprend comment nous pouvons agir rationnellement sur eux.
D'ailleurs n'a-t-on pas compris que l'observation clinique était insuffisante, puisqu'on a eu recours aux autopsies des cadavres ? Mais les autopsies elles-mêmes sont bien souvent stériles^ comme je vous le prouverai plus tard, et ce n'est vraiment qu'à l'aide de l'expérimentation pathologique sur le vivant, qu'on peut arriver à la connaissance de la cause intérieure des maladies.
En résumé, nous pouvons conclure d'une manière générale, qu'en médecine, comme dans toutes les sciences, l'observation nous apprend la forme des phénomènes, et que l'expérimentation nous fait remonter à leurs causes. Toutefois je n'entends point établir par là des définitions scolastiques de l'observation et de l'expérimentation. Une distinction absolue entre ces deux procédés de recherches n'est jamais vraie, parce que, dans la nature.
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il y a toujours des transitions même entre les choses les plus opposées.
On comprend, en effet, que, toutes les fois que la cause des phénomènes siège dans la profondeur du corps, nous soyons obligés de recourir à l'expérimentation pour décomposer l'organisme, pour découvrir la cause qui se dérobait à la simple observation. Mais si, au contraire, la cause des phénomènes morbides est tout extérieure et n'est pas profondément cachée à .nos regards, on conçoit aussi que l'observation puisse suffire dans ces cas pour la découvrir.
Pour vous faire saisir ma pensée, je vais vous citer un exemple tiré de la médecine et s'appliquant à une maladie des plus connues.
La gale est une affection dont la cause réelle est aujourd'hui bien déterminée, et la découverte de sa cause est une conquête de la science moderne. Avant d'en être arrivé là, on avait pourtant observé et décrit la gale ; on connaissait son évolution et l'on avait constaté sa transmissibilité d'un individu à l'autre. Mais, relativement à sa cause, alors inconnue, on faisait les hypothèses les plus diverses. On imaginait un vice herpétique donnant naissance à la maladie cutanée, à l'altération des humeurs. On supposait des métastases de ce virus ou de ces humeurs viciées sur divers organes. En un mot, on créait de toute pièce une entité morbide, à laquelle on rattachait tous les phénomènes observés. Quant au traitement de la gale, il était et devait être absolument empirique, puisqu'il s'adressait à une cause imaginaire et inconnue. On avaitvété conduit naturellement à employer diverses pom-
mades comme moyen topique ; on soutenait que les unes agissaient plus ou moins efficacement, mais sans pouvoir s'en rendre compte. Chacun, médecin ou non, préconisait sa pommade comme la meilleure. Je me souviens avoir connu, dans la campagne que j'habitais étant enfant, des paysans qui avaient le secret de composer des pommades soi-disant merveilleuses contre la gale.
On pouvait alors faire de la statistique sur la guérison de la gale, soutenir que tel traitement ou tel médicament topique guérissait un nombre de malades sur cent plus considérable que tel autre. Enfin on raisonnait dans ce temps-là sur la gale comme nous raisonnons encore maintenant sur les maladies dont nous ne connaissons pas expérimentalement la cause.
Mais quand la cause vraie de la gale a été découverte, on a reconnu qu'elle résidait dans un acarus qui éhsait domicile sous l'épiderme humain, y creusait ses terriers, y vivait, y pullulait et déterminait par sa présence l'irritation de la couche sous-épidermlque de la peau et tous les symptômes extérieurs de la gale. On a étudié les mœurs de cet acarus, ses habitudes, sa manière de vivre, et l'on a expérimenté les agents capables de lui donner la mort. Après ces études, tout s'est expliqué clairement, et l'on est devenu maître de la cause morbide. Depuis ce temps, il n'y a plus d'hypothèses à faire sur les causes occultes de la gale ; il n'y a plus de statistique à dresser sur la valeur comparative de ses traitements empiriques. Quand l'acare est bien attaqué et bien détruit, la maladie disparaît à coup sûr. Aussi les galeux qui entrent aujourd'hui à l'hôpital Saint-Louis pour s'y faire traiter sortent