‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 120 sur 145 · MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE

n'existe pas plus deux sciences de la vie qu'il n'y a deux ordres de mécanique. Chez l'homme en santé comme chez l'homme malade, on retrouve toujours les mêmes lois organiques; elles ne sont modifiées que dans leurs manifestations. De là il résulte que jamais il ne sera possible de comprendre l'état pathologique sans la connaissance préalable de l'état physiologique.

Appuyer la médecine sur la physiologie n'est pas,, dira-t-on, une idée nouvelle. Depuis longtemps on a compris que la vie à l'état normal ne pouvait être séparée de la vie à l'état morbide, et depuis longtemps aussi des médecins ont eu l'idée d'établir la médecine sur une base physiologique. Parmi les hommes plus rapprochés de nous qui ont fait cette tentative, nous citerons Broussais, qui, pour ne laisser aucune équivoque dans les esprits, avait donné à son système médical le nom de médecine physiologique. Il a même fait précéder sa théorie médicale de sa théorie physiologique pour montrer qu'il unissait indissolublement l'une et l'autre.

Sous ce rapport, la médecine physiologique ne daterait pas seulement de Broussais : car on peut dire qu'à toutes les époques de la science les médecins ont adopté sciemment ou insciemment les idées physiologiques régnantes pour en déduire leur pratique médicale. Mais nous vous prouverons tout à l'heure que ces théories médicales physiologiques qui se présentent à nous, dans l'histoire, sous la forme de systèmes qui se sont succédé et ont duré un temps plus ou moins long, n'ont rien de commun avec ce que nous appelons la médecine expé^ rimentale.

La physiologie expérimentale, en effet, n'est point une physiologie faite pour s'adapter à un système médical quelconque. Les systèmes, dans leur généralisation, ne laissent rien en dehors d'eux, parce qu'ils sont créés tout d'une pièce par une vue de l'esprit. Les sciences expérimentales, au contraire, ne s'appuyant que sur l'expérience, ont pour caractère d'offrir une évolution progressive et indéfinie; elles se développent lentement et successivement, de manière à n'être jamais achevées et à représenter un édifice toujours en voie de con struction.

De tout ce que je viens de vous exposer, nous devons tirer cette conséquence que la physiologie expérimentale est la première base de l'édifice médical scientifique. Comment pourrait-il en être autrement, car ici la connaissance des phénomènes physiologiques, relativement plus simples, est absolument nécessaire pour expliquer les phénomènes pathologiques, qui sont beaucoup plus complexes?

Il faudra donc qu'un médecin qui veut coopérer à la fondation de la médecine expérimentale soit physiologiste expérimentateur. Il devra être à même de concevoir, d'instituer et d'exécuter au besoin les expériences physiologiques qui seront de nature à résoudre un problème pathologique ou à expliquer un état morbide donné. C'est pourquoi je recommande aux jeunes médecins de se mettre au courant de la pratique expérimentale de la physiologie. Sans cet ordre de connaissances, il leur deviendrait impossible de suivre les progrès du mouvement médical scientifique actuel.

Mais parmi les médecins physiologistes, il en est qui se sont crus obligés d'admettre deux physiologies : la physiologie normale, à laquelle appartient l'étude des fonctions de la vie en état de santé, et la physiologie pathologique, qui explique les phénomènes à l'état pathologique, l'une étudiant, par exemple, la digestion, la circulation, et l'autre expliquant la fièvre, la pneumonie et les diverses maladies. Je ne verrais pas d'inconvénient, pour mon compte, à employer les mots physiologie normale et pathologique, si l'on voulait simplement dire par là qu'on analyse tantôt des phénomènes pathologiques, tantôt des phénomènes physiologiques ordinaires ; mais je repousserais ces dénominations si l'on voulait leur faire exprimer cette idée qu'il y a deux ordres de lois vitales, les unes régissant l'état pathologique, les autres gouvernant l'état physiologique. Non, les deux ordres de phénomènes se confondent, et il y a des limites où l'on ne peut pas distinguer la pathologie de la physiologie. Il n'y a, en un mot, qu'une physiologie, qui est l'analyse des phénomènes de la vie sous toutes les formes qu'ils peuvent se manifester.

Il y a dix ans déjà, nous avons fait ici un cours de pathologie expérimentale, dans lequel nous avons essayé de démontrer que tous les phénomènes pathologiques ont leurs racines dans les phénomènes physiologiques correspondants (I).

L'histoire des sciences nous apprend que toutes les idées nouvelles trouvent toujours des fanatiques ou des

(1) Voyez la première partie de ce volume.

détracteurs également nuisibles à leur développement. Il n'est donc pas étonnant que al tendance médicale physiologique expérimentale, que nous considérons comme la seule direction capable de fonder une médecine scientifique, ait été acceptée aveuglément par ses partisans trop zélés, ou proscrite d'une manière systématique par ses adversaires exagérés.

Il est en effet des médecins qui, au nom de ce qu'ils appellent les saines doctrines, ont repoussé l'expérimentation physiologique comme inutile ou dangereuse. Ils ont soutenu que V observation suffit en médecine, et que c'est méconnaître les grandes traditions médicales que d'y substituer V expérimentation. En poursuivant l'explication physiologique des maladies, disent-ils, on perd de vue le malade, on abandonne la clinique et l'on substitue le laboratoire à Ihôpital. Ces reproches ne peuvent reposer que sur des malentendus qu'il est très important de faire disparaître.

D'abord, jamais personne^ parmi les médecins expérimentateurs, n'a pu avoir la pensée de soutenir qu'il fallait supprimer ou négliger la clinique. L'objet de la médecine est évidemment le malade^ et c'est précisément l'observation clinique qui nous le fait connaître. Il faut donc, avant tout, observer au lit du malade; mais, quant à moi, je soutiens que cette simple observation clinique du malade ne suffît pas, et qu'il faut absolument recourir à \ expérimentation, si l'on veut arriver à l'explication scientifique des phénomènes morbides et parvenir à une thérapeutique efficace et rationnelle. En un mot, pas plus en pathologie qu'en physiologie, nous ne pouvons

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