DES SYMPTOMES GÉNÉRAUX DE L'ÉTAT MORBIDE
SOMMAIRE : Les effets généraux des médicaments et des poisons sont toujours en rapport avec l'activité des vaisseaux et des nerfs, — Il en est de même pour les symptômes généraux de l'état morbide. — Les causes diverses qui peuvent produire la mort ne méritent pas toujours le nom de maladie. — Les lésions purement locales sont de ce nombre. — Le mot maladie ne doit réellement s'appliquer qu'aux affections générales. — Pour devenir générales, les affections locales doivent emprunter le secours des vaisseaux ou des nerfs. — Rôle des veines dans l'empoisonnement. — Expérience de Magendie. Rôle des artères. — Les poisons ne peuvent agir sur les tissus qu'en traversant les vaisseaux artériels. Ils sont quelquefois éliminés avant d'y parvenir. — L'hydrogène sulfuré en fournit un exemple. — L'élimination se fait alors habituellement par les poumons. — Importance de l'appareil pulmonaire à cet égard. Activité extraordinaire des poisons lorsqu'ils sont absorbés par la surface pulmonaire. — De faibles quantités de poisons peuvent circuler dans le sang sans mettre la vie en danger. — Les effets des poisons peuvent souvent se rapporter à l'intervention directe du système nerveux. — Injections de sable dans les artères. — Résultat do cette expérience. — Les symptômes généraux qui succèdent à l'opération sont supprimés par la section des nerfs sensitifs. — Différences du mécanisme par lequel agissent les nerfs et lesvaisseaux en pareil cas. — Les nerfs moteurs peuvent quelquefois produire des symptômes généraux. — Effet de l'irritation des nerfs sensitifs sur la circulation générale. — Effets produits par des causes d'irritation permanente. Effets produits par une plaie ouverte. — Modifications que subissent les nerfs exposés au contact de l'air.
Messieurs,
Ainsi que nous vous l'avons dit, dans la leçon précédente, les vaisseaux et les nerfs sont, dans tous les
cas, la voie par laquelle les médicaments et les poisons, lorsqu'ils ont pénétré dans l'économie, peuvent produire des effets qui l'envahissent dans son ensemble. Le rôle qu'ils jouent dans le mécanisme des maladies n'est pas moins important. Les manifestations de l'état morbide sont entièrement placées sous leur dépendance ; car^ après tout, les afTections purement locales méritent à peine de prendre le nom de maladies aussi longtemps qu'elles ne s'accompagnent point de symptômes généraux et qu'elles restent cantonnées dans une région limitée du corps.
Parmi les innombrables agents qui possèdent le pouvoir de détruire la vie, il en est un grand nombre que le médecin philosophe ne saurait regarder comme des agents morbides. Qui songerait en effet à donner ce nom au boulet qui renverse un soldat sur le champ de bataille, ou bien à la foudre qui frappe le laboureur au milieu des champs ? On pourrait en dire autant de toutes les autres causes de mort violente. Or, si nous raisonnons par analogie, ne pourrait-on pas classer dans le même ordre un grand nombre de soi-disant maladies ? Une tumeur située de manière à comprimer la trachée et qui, par ses progrès incessants, finit par suffoquer le malade ; un rétrécissement de l'œsophage qui s'oppose au passage des aliments et finit à la longue par produire la mort par inanition; ce sont là des obstacles mécaniques qui s'opposent à l'accomplissement des fonctions les plus importantes de la vie et déterminent une mort lente, mais inévitable. 11 serait superflu de rapporter ici d'autres faits du même genre.
Le mot maladie doit donc s'apphquer à des désordres d'une nature plus générale dont l'existence se manifeste
par des phénomènes qui retentissent sur la totalité d& l'organisme. Les résultais des affections locales peuvent^ toutefois, se généraliser ; l'expérience journalière nous^ l'apprend, et il suffit de vous rappeler les effels bien connus des plaies et des blessures pour vous convaincre que les causes locales peuvent être souvent le point de départ de maladies générales. Les résultats de nos expériences physiologiques sont à cet égard parfaitement d'accord avec l'observation clinique. Si, par exemple, vous introduisez un poison sous la peau d'uu animal, son action, pendant quelques instants, sera limitée à un point donné, mais, dans un court espace de temps, ses effets se feront sentir dans toute l'étendue de l'économie. Comment exphquer de pareils faits? tel est le problème dont nous allons chercher la solution. Là question, comme vous le voyez, a été nettement posée.
Il est incontestable que les substances toxiques ne peuvent agir sur les tissus qui composent l'organisme sans avoir été préalablement absorbées; mais lorsque, sou& leur influence, des phénomènes généraux se produisent, les vaisseaux ouïes nerfs ont évidemment joué un certain rôle. Les systèmes vasculaires et nerveux, comme vous le savez, jouissent seuls du privilège de former une chaîne non interrompue dans le corps vivant, et la physiologie fournit dans ce cas un appui direct aux déductions tirées de nos connaissances anatomiques. Les expériences bien connues de Magendie ont démontré qu'après avoir injecté un poison quelconque dans un membre, on peut en suspendre indéfinimoBl les effets généraux en liant les veines qui mettent la partie empoisonnée en rapport avec
le reste de l'économie. On pourrait de cette manière prolonger presque indéfiniment la vie de l'animal. Mais, dès que les ligatures sont retirées, le poison pénètre dans le torrent circulatoire et donne lieu à une série de phénomènes généraux qui se terminent par la mort. Le fait est 'bien connu aux habitants '^des pays tropicaux qui, lorsqu'ils ont été mordus par un serpent venimeux, appliquent une ligature serrée sur le membre pour s'opposer à la pénétration du poison dans le sang jusqu'au moment où des remèdes convenables ont été appliqués.
Les veines sont les organes qui absorbent et transsportent au centre circulatoire les substances vénéneuses aussi bien que les éléments ordinaires de la nutrition ; mais les vaisseaux qui les distribuent dans les profondeurs ■de nos tissus et de nos organes appartiennent, comme vous le savez, au système artériel. Nous voyons donc que, ■lorsque des symptômes généraux ont été développés de cette manière, les deux grandes divisions du système vasculaire ont pris une part égale à la production de ces désordres. Il peut se faire, cependant, qu'un principe nuisible qui circule dans les veines soit éliminé pendant le trajet. C'est ce qui se produit, par exemple, pour l'hydrogène sulfuré, l'un des gaz les plus dangereux qui nous soit connu. Injecté dans les veines, il s'échappe par les poumons, et ne pénètre pas, par conséquent, dans le courant artériel. Aussi l'animal n'éprouve-t-il aucun accident par suite de cette expédence; le poison a été expulsé avant de parvenir aux tissus dont son contact aurait troublé les fonctions.
La surface interne des ponmons est peut-être la plus
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énergique de toutes les surfaces absorbantes, et les poisons qui sont directement mis en contact avec elle produisent un eifet plus instantané que lorsqu'ils sont déposés sur tout autre point : pénétrant en quelque sorte au cœur même du système artériel, ils arrivent immédiatement dans la circulation sans qu'il soit possible de les expulser. C'est ainsi que l'hydrogène sulfuré, lorsqu'il est introduit dans les poumons^ détruit la vie en quelques secondes, tandis que le même gaz existe en quantités considérables dans diverses parties du tube intestinal et circule même dans les veines sans produire aucun inconvénient. Il faut, bien entendu^ se rappeler que la présence d'un poison dans le corps vivant ne crée aucun danger aussi longtemps qu'il n'en existe pas une quantité suffisante à un moment donné. De faibles doses des substances les plus dangereuses peuvent être successivement injectées dans les vaisseaux à des intervalles suffisamment éloignés avec l'impunité la plus absolue. Pour apprécier les propriétés délétères des substances vénéneuses, il ne faut absolument tenir compte que de la quantité contenue à un moment donné dans le sang.
Mais il existe un autre système organique par lequel le pouvoir de ces agents peut se faire sentir à toute l'économie, nous voulons parler du système nerveux. La différence essentielle qui distingue les nerfs sensitifs des nerfs moteurs a été établie dans notre leçon précédente. Les fibres centripètes destinées à transmettre aux parties centrales les impressions produites à la surface du corps, sont également douées du pouvoir de communiquer des impulsions morbides à l'organisme tout entier. Les
GÉNÉRALISATION DES ÉTATS iMORBIDES. 95
preuves expérimentales ne font pas défaut ici; nousavon s injecté un jour du sable fin dans l'artère fémorale d'un chien ; celte poussière déliée parvint naturellement aux vaisseaux capillaires et les obstrua de manière à s'opposer au passage du sang. Une sensation de douleur aiguë se développa sur-le-champ, et bientôt on vit apparaître une réaction générale très énergique. Le système veineux n'avait pas été dans ce cas la voie de transport de l'action morbide, le sable ne pouvant pas traverser les capillaires. Nous voyons donc que dans ce cas la fièvre, la perte d'appétit, le malaise général, et d'autres efifets physiologiques ont été exclusivement produits par l'influence du système nerveux; et une autre expérience vient compléter la démonstration ; quand les racines antérieures qui se distribuent au membre affecté ont été coupées, une paralysie complète du mouvement en est le résultat naturel. Mais, la sensibilité ayant été entièrement conservée, la douleur est perçue comme toujours et les conséquences demeurent exactement les mêmes. Que l'on coupe au contraire les racines postérieures, et l'on verra disparaître tous les symptômes généraux. Le mouvement pourra être conservé, mais la douleur a disparu et des phénomènes d'un ordre purement local tels que l'œdème partial du membre, un certain degré de refroidissement et les autres signes d'une circulation interrompue senties seuls phénomènes constatés. Quand les nerfs sensilifs ont élé respectés, l'intensité de la réaction fébrile qui se produit est quelquefois assez énergique pour déterminer la mort.
Les affections locales sont donc entièrement distinctes
des vraies maladies, et, lorsqu'elles se géaéralisent, l'impulsion morbide a été communiquée à l'économie par l'un des deux grands systèmes vasculaire ou nerveux qui en parcourent toute l'étendue ; mais par cette portion de chacun de ces deux systèmes qui s'étend de la surface au centre et non par celle qui va du centre aux extrémités. Les veines transportent la substance nuisible e?z ^personne dans la circulation, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi, tandis que les nerfs ne transmettent que leur état, ou autrement dit des impressions d'une espèce particulière.
Nous venons de dire que les fibres sensitives jouissent seules de ce pouvoir ; cependant, dans quelques cas, les branches motrices paraissent en jouir à leur tour. Ce fait singulier mérite une explication. Lorsqu'un nerf sensitif a été coupé, son extrémité centrale conserve ses propriétés spéciales, tandis que la portion périphérique du nerf est entièrement privée de sentiment, et demeure insensible en présence des excitations les plus énergiques. Le contraire a Ueu par rapport aux fibres motrices ; après avoir divisé le tronc nerveuv, l'extrémité périphérique conserve seule le pouvoir d'arracher des cris de douleur lorsqu'elle est irritée ; tandis que la partie centrale demeure privée de tout sentiment. Cette propriété extraordinaire des fibres motrices a reçu le nom de sensibilité récurrente; on l'attribue en général à certaines fibres sensitives qui, s'inclinant de nouveau pour rejoindre leur source, suivent le trajet des nerfs moteurs, ^mais en sens opposé; car, aussitôt que la racine correspondante a été détruite, toute sensibilité disparaît
-dans les fibres motrices. Tel est le procédé, pour ainsi dire, qui permet aux nerfs moteurs de s'emparer des propriétés de leurs congénères et de réunir entre elles, à l'état morbide, des régions fort éloignées du corps. Il resterait à se demander comment les impressions transmises par les nerfs sensitifs peuvent déterminer un désordre assez profond pour donner naissance sur plusieurs points à des lésions anatomiques ; mais la physiologie nous en donne encore la clef.
Après avoir mis à nu l'artère carotide primitive chez un chien, si l'on introduit un cardiomètre dans le vaisseau et si l'on excite un nerf sensitif, l'élévation immédiate du liquide dans le tube et l'augmentation soudaine de la rapidité du pouls viennent démontrer l'influence générale exercée par les nerfs sensitifs sur l'économie tout entière. Mais, si nous supposons qu'il existe une cause permanente d'excitation, ce qui a lieu par exemple dans les inflammations locales, il en résultera une accélération <îonstante du pouls, et la fièvre ne tardera pas à se développer avec toutes ses conséquences. Quand il existe des plaies et des surfaces ouvertes, on y trouve une nouvelle cause d'irritation; vous savez certainement qu'un nerf exposé pendant quelque temps au contact de l'air se gonfle, devient dur et brillant, et jouit pendant un certain espace de temps d'une exagération notable de la sensibihté. Telle est sans doute la cause réelle de ces douleurs exquises qui, dans le cours de certaines maladies, attaquent les tendons, les hgaments, les membranes fibreuses et d'autres parties également dépourvues de sensibilité à l'état normal. Un travail analogue se produit,
c. BERNARD, Palli . exp. 7
sans doute, dans les plaies récentes qui sont exposées au contact de l'air. Pendant les premiers instants, les lèvres delà plaie n'ayant pas été modifiées encore par l'irritation extraordinaire dont elles sont devenues le siège, aucune augmentation de la douleur ne se manifeste, aucune réaction fébrile ne se montre. Mais lorsque après un court espace de temps — quelques heures, dans certains cas, quelques minutes dans d'autres — les extrémités des nerfs coupés sont devenues irritables et se sont tuméfiées, tous les symptômes d'une maladie générale se développent à la fois.
DIXIÈME LEÇON
DES EFFETS LOCAUX DES MALADIES GÉiNÉRALES.
SOMMAIRE : Influence du système nerveux sur les symptômes ganéraux de toutes les maladies. — Les glandes sont de deux espèces. — Celles qui séparent du sang les matériaux de leur sécrétion, et celles qui versent leurs produits dans le milieu circulatoire. — L'influence nerveuse agissant sur la sécrétion peut empoisonner la masse totale du sang. -^ Les maladies doivent toujours être considérées comme la conséquence de lésions matérielles. Les propriétés vitales ne sont que les propriétés physiques et cliimiques de la matière vivante. — Doctrine de Pinel et de Broussais sur les fièvres. — Tendances actuelles de la science. — Impossibilité de décider la question si les altérations morbides sont la cause ou l'effet des maladies. — Les fièvres éruptives sont un exemple de lésions locales consécutives à une maladie générale. — Rapports intimes entre les symptômes généraux et locaux. — Rôle du grand sympathique dans l'inflammation. — Ce rôle paraît se rapporter à la pathologie vasculaiie. — Modifications inflammatoires de la fibrine. — Effets de ce changement sur les globules du sang. — Formations de dépôts putrides dans les vaisseaux. — Leurs effets sur l'économie tout entière. — La fièvre n'est pas le seul seul mode par lequel les affections générales produisent des lésions locales. — Injections de carbonate d'ammoniaque dans les veines. Ses effets comparés à ceux des fièvres éruptives. — Nature de senoblables lésions, — Elles doivent être considérées comme purement mécaniques.
Messieurs,
Dans notre dernière leçon nous avons voulu établir que les affections, lorsqu'elles ne sont pas accompagnées de symptômes généraux, ne peuvent pas être envisagées comme de vraies maladies, et que les vaisseaux et les nerfs sont invariablement le chemin par lequel des afïec-
lions engendrées sur un seul point parviennent à s'emparer ele l'organisme tout entier.
Les diverses glandes disséminées dans toute l'étendue du corps doivent être divisées en deux grandes classes : celles qui retirent du sang certains principes particuliers qui communiquent à chaque sécrétion ses propriétés individuelles, et celles qui paraissent au contraire sécréter le sang lui-même, si je puis me servir de cette expression, ou qui sont destinées en d'autres termes à enrichir le fluide circulatoire de produits élaborés à l'intérieur de leur tissu. Telles sont les glandes hémopoétiques au nombre desquelles il faut ranger la rate, le thymus, les capsules surrénales, et d'autres organes riches en vaisseaux qui ne possèdent aucun canal excréteur. Les poumons, au sein desquels s'opère le grand travail de l'oxygénation du sang, représentant le type le plus complet des glandes de cette espèce, et le foie, qui, si nous considérons la sécrétion biliaire, appartient à la première classe, se rattache également à la seconde par la glycose qu'il produit. Or l'influence directe des fibres motrices sur la sécrétion est bien démontrée, tandis que les fibres sensitives ont la propriété de réagir indirectement en portant d'abord les effets sur les nerfs moteurs. Nous sommes donc naturellement amenés à conclure que des affections limitées au début à un point particulier de l'organisme peuvent souvent empoisonner le sang par une sécrétion vicieuse, qui porte ensuite ses effets délétères sur le système tout entier.
Mais les maladies, quelque générale que soit leur nalure^ doivent toujours se rattacher à des altérations matérielles se produisant dans nos organes. Nous devons
regarder les propriétés vitales non comme des puissances indépendantes de la matière, mais comme les résultats naturels des propriétés physiques et chimiques de la matière. C'est ainsi que la force contractile dans les muscles reconnaît pour cause une propriété matérielle déterminée; et, de la même manière, les propriétés générales du système nerveux se rattachent aux propriétés physicochimiques que possède individuellement chaque fibre. Les notions physiologiques anciennes différaient sur ce point de celles qui sont admises aujourd'hui. Pinel soutenait encore la doctrine des fièvres essentielles. Broussais s'efforça de prouver que des lésions anatomiques en étaient invariablement la cause, bien qu'il soit souvent difficile de les constater, et la science marche aujourd'hui dans la même voie. C'est exclusivement dans les propriétés physico-chimiques de la matière que siègent les causes des phénomènes, que cette matière appartienne au monde organique ou inorganique. C'est là que s'arrête notre investigation, la cause première des propriétés dont jouit la matière nous sera toujours inconnue ; le problème dépasse les bornes de Tentendement humain.
Il n'existe donc aucune maladie qui ne se rattache à une lésion locale des propriétés vitales; mais, ce grand principe une fois étabh, nous sommes souvent embarrassés pour savoir si les désordres qui se présentent à nous dans les organes des sujets qui succombent à de certaines affections sont la cause ou la conséquence de la maladie. Ainsi, pour en donner quelques exemples, l'hypertrophie de la rate, qui accompagne habituellement la fièvre intermittente, et les ulcérations intestinales, qui coïncident avec la fièvre
typhoïde, sont considérées par quelques médecins comme la cause et par d'autres comme la conséquence de la maladie. La physiologie nous montre que dans un grand nombre de cas les lésions anatomiques sont les effets de l'état morbide au lieu d'être les sources latentes qui lui ont donné naissance ; mais cette cause latente n'en existe pas moins, et elle ne peut être qu'une modification matérielle. Rappelons-nous un instant les symptômes de la maladie artificiellement produite par l'injection du sable dans les capillaires ; une fièvre intense se développe bientôt, par le simple effet de la sensibilité nerveuse. Or, dans ce cas, la fièvre n'est pas essentielle : une cause que nous connaissons l'a mise en action ; mais, dans ces conditions, quelle modification s'est produite dans le système nerveux ? Nos moyens d'investigations sont encore impuissants à nous montrer la différence entre un nerf à l'état normal et un nerf profondément irrité par des agents extérieurs. Ne nous affligeons pas trop de notre ignorance à cet égard, ce n'est point une honte pour les sciences médicales. En effet, aucune branche des connaissances humaines n'est exempte de semblables difficultés ; un physicien ne peut pas saisir la différence matérielle entre l'état moléculaire d'un aimant et celui d'une simple barre d'acier. La seule conclusion à déduire des considérations qui précèdent, c'est que nous n'avons jamais le droit, même dans les cas les plus embarrassants, d'admettre l'existence d'un symptôme physiologique qui ne résulterait d'aucune cause matérielle; seulement les imperfections de nos connaissances actuelles d'un côté, celles de l'esprit humain de l'autre, nous mettent dans l'impossibilité de saisir
dans tous les cas les rapports mutuels qui les unissent.
Les conséquences de la maladie sont donc des lésions anatomiques fort diverses;, qui ne doivent pas toutes être envisagées comme le point de départ de la série morbide. Dans les fièvres éruptives, la seule lésion caractéristique qui nous soit connue est un exanthème cutané. Personne, toutefois, ne songerait à décrire les pustules de la variole comme la source cachée de cette affection générale. Nous sommes donc amenés par une série de raisonnements naturels à nous demander comment les maladies générales deviennent des lésions locales, après nous être préoccupé de la manière dont les affections locales se généralisent. Ces deux questions présentent en effet les rapports les plus intimes.
Lorsqu'on introduit un poison dans l'économie et que l'animal meurt, il se produit une série de phénomènes morbides qui ne nous laissent pas de traces par des produits pathologiques visibles au moment de Tautopsie. Mais dans le cas le plus simple de tous en apparence — celui de la fièvre — ne savons-nous pas qu'une plaie souvent insignifiante suffit pour amener la formation de produits pathologiques, et si l'animal se trouve dans de mauvaises conditions, ne succombe-t-il pas quelquefois à la réaction générale? Et ne voit-on pas alors des altérations locales se produire, une pneumonie, par exemple? La localisation de ces états morbides tient, selon nous, à une grande modification nerveuse, et nous nous sommes assuré qu'il suffit en pareil cas, pour localiser la maladie sur un organe déterminé, de couper les rameaux correspondants du grand sympathique. Nous trouvons
donc deux termes séparés dans cette évolution morbide : d'abord, une affection locale qui se généralise, et ensuite une affection générale qui se fixe sur un point particulier.
Mais maintenant comment des lésions locales, la congestion, l'inflammation, h\ suppuration, peuvent-elles s'expliquer lorsqu'elles se développent sur un point sous l'influence de causes générales? La circulation a été évidemment troublée en cet endroit, et l'on peut supposer que le grand sympathique, qui présente des rapports si intimes avec la pathologie vasculaire, a été l'élément organique qui a développé les conditions morbides. Les ramifications du système ganglionnaire suivent, les vaisseaux dans tous les organes auxquels ils se distribuent, et, dans l'inflammation, les capillaires deviennent le siège de phénomènes spéciaux. La circulation est d'abord accélérée par l'élargissement des vaisseaux, puis retardée par leur obstruction ; la fibrine s'accumule dans les petits vaisseaux et finit par oblitérer leur lumière. Le point sur lequel l'oblitération s'est développée est reconnu comme le siège primitif de l'inflammation. La couenne fibrineuse qui se forme à la surface du caillot, après une saignée, est un symptôme regardé comme caractéristique dans les maladies inflammatoires. Mais comment expliquer la formation de cette couenne? Pourquoi le sang ne se coagule-t-il pas comme à l'état normal? Une modification dans la densité de la fibrine que le plasma sanguin contient a dû évidemment se produire, puisqu'au lieu d'emprisonner dans ses mailles les globules sanguins, comme à l'ordinaire, elle s'élève à la
surface du liquide par suite de la diminution de son poids spécifique. On peut supposer que telle est la cause des caractères que présente le caillot, car il est admis que la fibrine dissoute dans le sang, dont elle augmente la densité, est destinée à maintenir en suspension les corpuscules sanguins. Nous les voyons, en effet, tomber au fond d'un vase qui contient du sang défibriné, laissant au-dessus d'eux le sérum complètement incolore. Il est donc permis de croire que dans les inflammations la fibrine du sang est modifiée, et que l'altération des parois vasculaires détermine sa facile coagulation.
Quand nous examinons sous le microscope la circulation capillaire, nous voyons les globules occuper diverses positions ; les uns adhèrent aux parois vasculaires, les autres se meuvent rapidement dans le torrent sanguin. Après avoir injecté dans les artères une quantité considérable de sang défibriné, M. Poiseuille a vu les globules former en quelque sorte un précipité dans les petits vaisseaux comme s'ils obéissaient aux lois ordinaires de la pesanteur ; des obstructions plus ou moins étendues se produisaient rapidement de cette manière. En supposant qu'il n'y eût aucune prédisposition spéciale dans l'économie, les poumons et le foie deviendraient nécessairement le siège principal de ces oblitérations, grâce à l'organisation si vasculaire de leur parenchyme. Par ce raisonnement, nous pouvons aisément comprendre la formation de dépôts vasculaires, sur divers points du corps, sous l'influence d'une simple modification des propriétés physiques de la fibrine, quand il existe de l'inflammation. Mais, lorsque le sang cesse de circu-
1er au sein de nos tissus, dont la température est toujours assez élevée pour favoriser l'action des affinités chimiques, une décomposition putride des globules ne tarde pas à se produire. On le prouve aisément en laissant reposer du sang défibriné dans un vase à la température de 35 degrés centigrades. Les globules s'accumulent au fond du vase; le sérum qui en occupe les parties supérieures ne subit encore aucune altération, mais que l'on retire à l'aide d'une pipette une certaine quantité de ce liquide du voisinage immédiat des globules, et Ton y trouvera de l'hydrogène sulfuré et d'autres produits de décomposition.
Cherchons maintenant ce qui doit probablement résulter de l'accumulation de ces dépôts putrides au sein des principaux organes. Il en résulte d'abord une irritation locale, et cette irritation locale, réagissant à son tour sur l'ensemble de l'économie par les nerfs sensitifs, détermine de nouveau des troubles généraux. Si nous ajoutons qu'il en résulte encore l'appauvrissement du sang, et une nutrition imparfaite laissant manquer les tissus d'éléments réparateurs, personne ne saurait s'étonner de voir une réunion aussi imposante de phénomènes morbides aboutir à la mort. Nous concevons donc une série complète de symptômes pathologiques se développant souvent à la suite d'une irritation purement locale et poursuivant son cours naturel, le point de départ étant une fois donné.
Mais on peut voir des maladies générales se manifester sans être précédées par des troubles locaux. Qu'on injecte, par exemple, une forte dose de carbonate d'ammoniaque dans les veines d'un chien; après avoir éprouvé un ma-
laise considérable pendant un certain temps, l'animal se rétablit par l'élimination graduelle de la substance nuisible. Dans ce cas, nous trouvons un exemple d'une afTection générale sans aucune manifestation locale préalable ; mais les effets locaux, quand il y en a, arrivent consécutivement. Dans les fièvres éruptives, ainsi que nous l'avons déjà dit, un processus analogue pourrait avoir lieu; une substance irritante est éliminée par la peau, en y laissant les traces de son passage. Ce serait donc là une action d'ordre purement mécanique qui nous présenterait des analogies avec les faits que nous avons étudiés dans une des leçons précédentes.
Il nous reste, messieurs, à examiner l'influence des agents venus de l'extérieur sur les éléments histologiques des tissus vivants et les modifications qui en sont la conséquence; et, en poursuivant cette étude, nous serons frappés de la différence que présentent les divers organes considérés soit aux divers degrés de l'échelle animale, soit chez des animaux de la même espèce, soit enfin chez le même individu lorsque nous comparerons un appareil à un autre. Lorsque nous aurons constaté dans quelle étendue et avec quelle intensité ces éléments peuvent être modifiés par les agents médicamenteux, nous serons prêts à étudier les procédés par lesquels la médecine pa rvient à lutter contre la maladie et quelquefois à la vaincre.
ONZIÈME LEÇON