‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 13 sur 145 · DES EFFETS GÉNÉRAUX DES MÉDICAMENTS · texte numérisé non relu

DES EFFETS GÉNÉRAUX DES MÉDICAMENTS

SOMMAIRE : Les diverses explications qu'on a jusqu'à présent données relativement à l'action des médicaments sont complètement insuffisantes. — Tentatives pour résoudre la question rationnellement. — Les effets des médicaments doivent être considérés comme des phénomènes physiologiques. — Les divers tissus qui font partie du corps jouissent individuellement de propriétés distinctes et spéciales. — Il existe deux appareils généraux qui sont en rapport avec tous les tissus, à savoir les vaisseaux et les nerfs. — Le sang est le milieu dans lequel existent tous nos éléments. — Le sang transporte]des substances nutritives à leur destination. — Le sang est encore le véhicule des médicaments et des poisons. — Les médicaments doivent être envisagés comme des agents physiologiques d'une •nature particulière. — Ils agissent sur nos tissus d'une manière entièrement physiologique. — L'action de l'oxygène en est une preuve. — Les -propriétés des divers éléments histologiques sont différentes. — Les •agents qui peuvent les modifier sont également différents. — Action •de la strychnine, du curare, de la digitale, de l'oxyde de carbone, de l'arsenic. — Différence entre les nerfs sensitifs et moteurs. — Les mé- 'dicaments aussi bien que les poisons n'agissent point sur les organes, mais sur les éléments de tissus. — Différence entre les animaux de diverses espèces relativement à l'intensité avec laquelle certains poisons agissent sur eux. — Cette différence existe également par rapport à des tissus homologues chez le même animal. — Le fait s'explique par la vitalité supérieure

! 'de certains'animaux et de certains organes. — La digitale arrête l'action •du cœur longtemps avant de paralyser les autres muscles. — Le galva- ■nisrae agit plus puissamment sur les muscles volontaires que sur ceux qui sont involontaires. — Les effets généraux des médicaments s'expliquent rationnellement par leur action sur les éléments histologiques.

Messieurs,

Dans la leçon précédente, j'ai examiné avec vous les 'explications qu'on a données relativement à l'action des

c. BERNARD, Patli. exp. 6

substances médicamenteuses. Comme vous l'avez pu voir, malgré les vues ingénieuses proposées par un grand nombre d'observateurs, aucune solution satisfaisante de la difficulté n'a été jusqu'à présent formulée.

Pour réussir dans cette tentative, et parvenir enfin à une conception rationnelle des elTets produits par ces agents, lorsqu'ils ont pénétré dans l'économie, il est indispensable, je le crois du moins, de les rapprocher des actes physiologiques, en écartant absolument les doctrines qui reconnaissent soit à la maladie, soit aux médicaments le pouvoir de modifier radicalement les conditions de la vie, de façon à créer dans l'organisme de nouvelles forces biologiques.

En étudiant les divers tissus ou éléments de tissus qui font partie de l'être vivant, on peut aisément s'assurer que chacun d'eux possède des propriétés spéciales, et que c'est ainsi qu'ils parviennent à remphr les diverses fonctions qui leur sont dévolues. Nous constatons en même temps qu'il existe des appareils destinés à réagir sur les tissus élémentaires qui font partie du corps ; ce sont, par exemple, les appareils vasculaires et nerveux. Le sang, transporté par les vaisseaux à toutes les parties du corps, est indispensable à l'existence normale de tous les tissus vivants. Ils périssent rapidement lorsqu'ils sont privés de ce fluide réparateur et vivifiant. Le sang doit donc, comme je l'ai établi depuis longtemps, être considéré comme le milieu intérieur dans lequel vivent tous nos tissus. Il les met en contact avec un nombre immense de substances diverses, provenant de sources différentes,

les unes tirées de l'atmosphère par la respiration, les autres de la nourriture consommée par l'animal et assimilée par les organes digestifs ; d'autres enfin peuvent pénétrer dans l'économie par d'autres surfaces absorbantes, et toutes concourent à la conservation des conditions physiologiques de la vie.

Ce ne sont point là, toutefois, les seules substances que le fluide circulatoire mette en contact avec les éléments primitifs dont se composent nos organes. Le sang est en même temps le véhicule qui transporte à l'intérieur des tissus vivants et au sein même de leur parenchyme des agents médicamenteux destinés à modifier autrement leurs propriétés ; il faut donc nous habituer à considérer les médicaments comme des agents physiologiques d'une nature exceptionnelle : ils pénètrent dans l'économie par les mêmes voies que les aliments; ils révèlent leur présence en donnant naissance à une série de phénomènes qui, dans chaque cas, sont propres à chacune de ces substances en particulier. Mais une autre question s'élève ici, c'est de savoir comment ces substances étrangères peuvent agir sur nos tissus? Ce n'est point par leurs propriétés physico-chimiques propres, comme ^je vous l'ai montré dans la séance précédente, mais par des propriétés dites physiologiques, parce que ce sont des propriétés physiques et chimiques provoquées dans la matière organisée et dans les éléments vivants. Lorsque l'oxygène, par exemple, se trouve en contact avec des fibres élémentaires, soit nerveuses, soit musculaires, il y détermine des conditions physico-chimiques qui en augmentent l'activité et maintiennent toutes leurs propriétés

essentielles ; privées de ce stimulant énergique, les fibres nerveuses et musculaires ne tardent pas à mourir; il est probable que dans son essence intime cette action de Foxygène est d'un ordre physique ou chimique, mais, tant qu'il nous sera impossible d'en préciser la nature^ Fobservateur devra lui donner le nom d'action phy~ siologique.

Les éléments histologiques, je vous l'ai déjà dit, possèdent dans chaque tissu des propriétés spéciales, et plus te rang de l'animal est élevé^ plus il existe de difTérences entre les propriétés de ses éléments de tissus. Dans les espèces élevées, des organes spéciaux sont adaptés à chaque fonction spéciale, et dans aucun animal leur nombre n'est aussi grand que chez l'homme. Nous sommes donc pleinement autorisé à dire que dans les organismes supérieurs la fibre musculaire diffère à tous îes égards de l'élément nerveux et de la cellule glandulaire, et que des agents qui ne sauraient exercer aucune influence sur les unes peuvent agir très énergiquement sur les autres. Nous sommes convaincu qu'au fond les médicaments aussi bien que les poisons n'agissent primitivement que sur certains éléments histologiques ?pédaux, même dans le' cas où ils paraissent produire un trouble général de toute l'économie. C'est ainsi que la strychnine localise son action sur les nerfs sensitifs à l'exclusion de tous les autres appareils nerveux. D'un autre côté, le curare concnetre son action sur les nerfs moteurs et les paralyse partout où ils existent ; c'est ainsi qu'il arrête^es fonctions les plus indispensables à la vie, sans déterminer la moindre lésion des glandes,

(les muscles, des vaisseaux ni des autres tissus de l'économie. Mais l'action des poisons qui circulent dans le sang ne se dirige pas toujours sur le système nerveux; tous les autres tissus, sans en excepter le sang lui-même, ont leurs poisons particuliers, qui modifient leurs propriétés vitales. Ainsi, la digitale et l'upas antiar paralysent la contractilité musculaire ; toutefois il existe une différence marquée entre les divers degrés d'intensité que présente l'action de ces poisons sur les diverses espèces de muscles. Nous avons déjà rencontré une différence analogue à l'occasion des propriétés excitantes de l'électricité qui agissent avec une grande puissance sur certains groupes de muscles, et dont l 'influence est presque nulle sur des muscles différents. Mais lorsque ces poissons musculaires ont pénétré dans l'économie, le système nerveux peut demeurer absolument intact, et c'est uniquement par l'arrêt du cœur qu'ils arrivent à produire la mort. Une substance d'un genre bien différent, l'oxyde de carbone, respecte à la fois les muscles et les nerfs, elle n'agit que sur les globules du sang qui doivent sans doute être considérés comme des cellules organiques, à l'instar des autres éléments histologiques. L'oxyde de carbone arrivé dans les poumons se fixe sur les globules qui circulent dans les vaisseaux pulmonaires, et telle est son affinité pour eux qu'il se produit un composé chimique stable et que la présence de l'oxygène ne suffit plus à détruire. Voilà comment la fonction si importante qui est dévolue aux globules du sang se trouve abolie d'un seul coup. Yoici donc une influence aussi générale, aussi complète que possible et qui s'exerce sur l'économie

tout entière par suite d'une action qui n'atteint qu'un élément unique ; il suffit de modifier ainsi un élément histologique particulier pour priver tous les autres tissus d'un stimulant indispensable. Nous trouvons ici un exemple remarquable du mécanisme par lequel les effets de l'empoisonnement d'un élément finissent par envahir tout l'organisme; la substance vénéneuse circulant librement dans le sang s'empare de son tissu de prédilection partout où elle le rencontre. Pour en donner un exemple de plus, nous citerons l'action de l'arsenic qui ressemblerait beaucoup^ dit-on, à celle que nous venons d'étudier; l'arsenic se combinerait aux globules comme l'oxyde de carbone, mais sans les priver entièrement de leurs propriétés normales ; il tendrait seulement à diminuer l'activité des échanges qui s'opèrent, entre l'oxygène et l'acide carbonique, par leur intermédiaire. Un pareil état de choses maintenu dans de certaines limites n'est pas entièrement incompatible avec la santé, et peut alors déterminer l'apparition de certains principes en excès dans les tissus, la graisse, par exemple.

L'action des médicaments en général ne doit être envisagée que comme une action élective et spéciale sur les éléments organiques. Les nerfs, les muscles, les globules du sang et tous les autres éléments des tissus sont doués de certaines propriétés vitales que l'intervention de la médecine a pour but de modifier, tantôt pour en accroître, tantôt pour en diminuer l'intensité : et l'action des médicaments ou des poisons ne peut se généraliser que par l'intermédiaire des systèmes vasculaire ou nerveux.

Nous avons déjà dit qu'il existe une profonde différence

entre les fibres motrices et les fibres sensitives, que les vivisections ont mises en pleine lumière ; cette différence existe aussi pour les médicaments ou poisons. Si vous Injectez du curare dans les veines ou si vous l'introduisez sous la peau d'un animal après avoir lié les vaisseaux d'un membre,, les nerfs moteurs seront empoisonnés sur tous les points, et la contractilité musculaire ne pourra plus se réveiller sous leur influence. 11 n'y aura d'exception que pour les nerfs moteurs du membre sur les vaisseaux duquel une ligature a été jetée ; ils conserveront leurs pro priétés physiologiques et provoqueront des contractions toutes les fois qu'on les aura galvanisés ou soumis à l'action de tout autre excitant. Il est évident par là que les nerfs moteurs ne donnent naissance qu'à "-des phénomènes purement locaux, et sont incapables de générahser leur action et d'agir les uns sur les autres par l'intermédiaire de l'axe central qui les réunit. Il en est tout autrement pour les nerfs seiisilifs. Qu'on fasse pénétrer dans le torrent circulatoire de la strychnine ou tout autre poison qui les tient sous son influence, après avoir lié, comme dans l'expérience précédente, les vaisseaux d'un membre ; et l'on verra que l'opération est demeurée impuissante à prévenir les effets du poison ; des convulsions se produiront dans le membre opéré, comme sur tous les points où le poison a pénétré directement.

Les diverses substances dont le médecin fait usage n'agissent donc pas sur l'organisme entier; elles n'agissent pas sur les organes ni sur les appareils pris dans leur ensemble, mais sur quelques-uns des éléments histologiques dont ils se composent ; ce serait une erreur,

par exemple, de croire que la digitale paralyse le cœur seul ; ce n'est point sur le cœur lui-même, mais sur les fibres musculaires en général, que s'exerce l'action du poison ; seulement cette action est plus grande sur les fibres musculaires de cet organe. Les nerfs, les vaisseaux, et les autres tissus qui entrent dans la composition du cœur demeurent parfaitement intacts.

Il n'y a point lieu, d'ailleurs, de s'étonner de l'énergie foudroyante que manifestent certains poisons, lorsqu'ils sont administrés aux animaux supérieurs, ni de la faiblesse de leur action chez les espèces inférieures. Un oiseau est presque immédiatement frappé de mort par une dose de digitaline qui tue lentement un mammifère de la même taille et ne suffît point pour faire mourir un reptile. Le fait est bien démontré, comme vous le savez, pour d'autres agents toxiques ; les éléments histologiques subissent en effet l'influence des agents extérieurs en raison directe de leur délicatesse ou de leur énergie vitale.

Mais nous voyons non seulement les tissus de divers animaux présenter de grandes différences à cet égard, il en est de même lorsqu'on considère des tissus homologues chez le même individu ; c'est ainsi, comme nous venons de le dire, que la digitaline, longtemps avant de paralyser la contractilité des autres muscles, arrête les mouvements du cœur; ce résultat peut s'expUquer sans doute par l'incessante activité du muscle cardiaque. Ses fibres, qui de toutes les fibres musculaires sont incontestablement les plus actives dans l'exercice de leurs fonctions^, doivent être naturellement celles qui subissent

les premières l'influence nuisible des poisons. Nous savons d'ailleurs, comme je crois vous l'avoir déjà dit, qu'une inégalité frappante se manifeste dans l'impressionnabilité des divers ordres de muscles en présence d'une foule d'excitants divers.

En résumé, vous voyez, messieurs, que les effets généraux des médicaments s'expliquent par les modifications qu'ils impriment aux éléments primitifs dont se composent nos tissus. Il nous reste maintenant à étudier leur action intime.

NEUVIÈME LEÇON

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