C. BERNARD. Patll. CXp
aussi précis que dans toute autre maladie. L'empoisonnement par l'arsenic ou par les sels de plomb ne se distingue-t-il pas aussi bien de toute autre action toxique que la pneumonie ou le typhus de toute autie maladie? Nous retrouvons donc ici ce que l'on a toujours considéré comme le caractère essentiel d'une affection nettement définie. Nous donnons effectivemenl ce nom à une série logique de symptômes morbides ayant pour point de départ une lésion anatomique déterminée et se suivant dans un ordre régulier pour aboutir, soit à la mort par la cessation des fonctions les plus importantes de la vie, soit à la guérison par leur rétablissement.
Mais on pourrait ici nous adresser une objection spécieuse : rempoisonnement,dira-t-on, n'est pas une maladie, car nous pouvons le créer à volonté chez un sujet bien portant, tandis que les agents pathologiques sont entièrement en dehors de notre puissance. Nous répondrons à cet argument que dans un grand nombre de cas nous pouvons créer à volonté des maladies, surtout dans les cas où il existe un virus particulier. C'est ce que prouvent l'inoculation de la petite vérole, la syphilisation, etc. D'ailleurs n'avons-nous pas déjà prouvé qu'il nous est possible de créer par de smiples lésions chirurgicales des affections fébriles chez des animaux parfaitement sains?
La rapidité surprenante avec laquelle se développe souvent l'empoisonnement ne doit pas non plus nous empêcher de le considérer comme une véritable maladie ; car la durée de la série morbide dépend entièrement de la nature du poison et de l'état de concentration plus ou moins grande dans lequel il est administré. Si
l'acide prussique anhydre produit une mort instantanée, on peut en réduire les propriétés toxiques jusqu'au plus faible degré par des dissolutions successives. Un grand nombre d'autres poisons (les sels métalliques, par exemple) ne produisent la mort qu'avec une certaine lenteur et peuvent être assimilés par leurs effets aux maladies chroniques, lorsqu'ils sont administrés à faible dose.
L'absence de toute lésion appréciable après la mort, que nous constatons si souvent chez des sujets qui ont succombé à l'empoisonnement, et la possibilité d'un rétablissement complet quand la substance nuisible a été éliminée, sont des preuves nouvelles à l'appui de notre manière de voir. Enfin, pour signaler une dernière analogie, nous trouvons dans certains empoisonnements une période d'incubation qui peut durer plus ou moins longtemps. L'agent délétère ne manifeste pas toujours son action destructive du premier coup, il peut rester pendant un certain temps à l'état latent dans l'organisme. En somme, messieurs, les phénomènes de la vie, qu'ils appartiennent à la physiologie, à la pathologie ou à la toxicologie, obéissent aux mêmes lois naturelles et doivent être étudiés simultanément. Or, dans les cas d'empoisonnement, l'observateur se trouve placé dans les conditions les plus favorables qui se puissent imaginer : il administre l'agent toxique à doses parfaitement déterminées, il observe les phénomènes dès le début de l'affection qu'il a produite — ce qui ne peut jamais se réaliser dans l'observation clinique ; — enfin, il se place dans des conditions fixées à l'avance par rapport à l'âge de l'animal, à sa taille, à son état de santé, enfin à l'espèce
particulière clans laquelle il convient de le choisir. Il se trouve donc entouré de toutes les garanties possibles pour conduire l'expérience à bonne fin.
Une tendance naturelle à l'esprit huraain nous porte à ne jamais nous contenter de l'observation pure et simple des faits, sans en rechercher les causes primitives. Sous ce rapport, il existe une ressemblance complète entre le médecin observateur et le physiologiste expérimentateur. Ils s'efforcent tous deux de grouper les faits de manière à en tirer des conclusions générales. On a dit que l'observation se bornait à constater sans intervention de moyens artificiels tout ce qui se produit sous nos yeux; l'expérimentation, au contraire, selon la définition de La Place, consisterait à troubler par une intervention directe l'évolution naturelle des phénomènes. De sorte que l'observation, dans certaines sciences, serait la seule méthode possible, car si les phénomènes qui attirent notre attention sont complètement en dehors de notre portée, nous ne pouvons en modifier l'évolution naturelle dans un but scientifique, et la méthode expérimentale ne peut plus s'appliquer à leur étude. Tel est le cas, par exemple, en astronomie : les mouvements des corps célestes sont livrés à nos observations, mais il nous est impossible de les détourner de leur cours.
Lorsqu'on envisage ces définitions à un point de vue général, on ne saurait en contester la justesse ; mais, transportées dans les sciences médicales, elles perdent jusqu'à un certain point leur exactitude. L'observation clinique n'est-elle pas troublée à chaque instant par l'intervention des médicaments? Et la physiologie expérimentale ne se