LÉSION VITALE ET ALTÉRATION ANATOMIQUE
nos moyens d'investigation, est l'un des problèmes les plus étranges et en même temps l'un des faits les mieux avérés dans les sciences médicales. On pourrait, en se plaçant à ce point de vue, diviser les maladies en deux grandes classes : les premières trouvant leur raison d'être dans les désordres anatomiques révélés par l'autopsie^ les secondes paraissant être complètement dépourvues de lésions de tissus.
Or, les agents toxiques sur l'action desquels nous avons appelé votre attention se trouvent absolument dans le même cas lorsqu'on fait l'autopsie longtemps après la mort; mais, comme vous le savez, il n'en est plus de même quand on examine les propriétés physiologiques de ces tissus immédiatement après la cessation de la vie.
Je vous ai déjà cité l'exemple du curare, qui ne laisse point de lésions matérielles appréciables chez les animaux empoisonnés; je vous ai montré, sans présenter une lésion anatomique visible, sans perdre aucune de leurs propriétés physiques, les nerfs moteurs se trouvaient complètement paralysés par l'emploi de cette substance.
Le pouvoir électro-tonique dont M. du Bois-Reymond a démontré l'existence dans les nerfs est même parfaitement conservé en pareil cas ; et cependant la propriété physiologique est perdue, et l'irritation galvanique et l'impulsion de la volonté ont cessé de produire sur les filets moteurs leurs elTets accoutumés.
Mais si le curare détruit la vie par une action dont l'analyse anatomique ne peut pas saisir le dernier terme, un grand nombre de poisons se trouvent dans le même cas;
148 PA.THOLOGIE EXPÉRIMENTALE.
il en est ain^i, vous le savez, pour la sli'yclinine dont l'action se porte également sur le système nerveux, mais en s'adressant d'abord aux nerfs sensitifs, pour ébranler ensuite par leur intermédiaire les nerfs moteurs. Il existe donc, comme vous le voyez, une différence essentielle enire les effets physiologiques de ces deux poisons, bien que certains observateurs aient supposé qu'il existait entre eux une certaine analogie. Une expérience fort simple suffit pour démonlrer le contraire. Elle consiste à lier les vaisseaux du train postérieur en respectant les nerfs, chez deux grenouilles que l'on empoisonne simultanément, en injectant sous la peau du dos, au-dessus de la ligature, une solution de curare dans le premier cas, une solution de strychnine dans le second. Le procédé opératoi/e est le suivant : on soulève le sacrum et l'on passe un fil au-dessous des nerfs lombaires de manière à comprendre dans une ligature unique tout ce qui se trouve au-dessous d'eux. Le poison ne peut donc pas circuler ailleurs que dans le tronc et les membres supérieurs dans l'un et l'autre cjs, et ne peut pas dépasser la ligature pour se répandre dans le train postérieur. Malgré cet obstacle, les membres postérieurs sont frappés de convulsions, aussi bien que les autres parties du corps chez la grenouille soumise à l'action de la strychnine ; tandis que rien de semblable n'a lieu sur l'animal empoisonné par le curare. Cette différence tient à ce que la strycbnine, en excitant les nerfs de sentiment et la moelle épinière, a rendu son action générale, comme cela a lieu, ainsi que nous l'avons déjà démontré,, pour toute action portée sur le système nerveux sensitif; tandis que l'action du curare s'étant portée sur les nerfs