‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 26 sur 145 · CURARE ET STRYCHNINE COMPOSÉS · texte numérisé non relu

CURARE ET STRYCHNINE COMPOSÉS

moteurs, reste limitée à leurs troncs et ne se généralise pas dans les membres où le torrent circulatoire ne se transporte plus. Les résultais ultérieurs de l'expérience viennent pleinement confirmer cette manière de voir; une fois les effets du poison produits, la grenouille empoisonnée par la strychnine ne présente plus de mouvements réflexes soit dans le train postérieur, soit dans les autres parties du corps ; et si l'on découvre les nerfs pour en exciter les fibres motrices à l'aide du galvanisme, on constate que tantôt ils sont encore doués d'une certaine excitabilité, et que tantôt, au contraire, ils en sont complètement privés. C'est ce qui arrive lorsque l'empoisonnement a été fait à forte dose et pendant les chaleurs de l'été; mais cette perte d'excitabilité est générale ; elle est toujours consécutive à la perte de sensibilité, c'est-à-dire à l'abolition complète des mouvements réflexes par suite de la paralysie des nerfs sensitifs.

Les choses se passent bien diff'éremment chez la grenouille empoisonnée par le curare ; les nerfs sensitifs ont partout conservé leurs propriétés, et les nerfs moteurs sont paralysés dans toute l'étendue du corps, au-dessus de la ligature, tandis qu^au-dessous les mouvements persistent; cela est tellement vrai qu'en jetant la grenouille dans un bassin d'eau, elle se met à nager avec les pattes postérieures, bien que la partie antérieure du corps soit complètement paralysée. Rien d'analogue ne se présente pour la strychnine ; vous voyez donc, messieurs, combien est grande la différence entre l'action de ces deux substances.

Mais ce n'est pas des poisons qui dirigent leur influence

sur les nerfs que je me propose de vous entretenir aujourd'hui ; je veux vous parler de quelques-uns des agents qui détruisent les propriétés physiologiques de la fibre musculaire ; ils sont excessivement nombreux. Yous connaissez déjà parmi les substances de cette classe la digitaline et l'upas antiar; car l'upas tieuté n'est au fond qu'une préparation à base de strychnine. Je vous présente ici deux autres substances de provenance organique, le corowal et le vao, dont les propriétés ont été fort bien étudiées par M. Milchell de Philadelphie ; ces deux poisons jouissent de propriétés analogues; ils néghgent, pour ainsi dire, le système nerveux pour diriger toute leur énergie sur le système musculaire. Je ne prétends point assurément confondre des corps dont la provenance et la composition chimique sont différentes. Je dis seulement qu'elles se ressemblent par un caractère commun; c'est la fibre musculaire qu'elles attaquent spécialement et invariablement. Il existe un grand nombre d'agents qui jouissent de la même propriété; la vératrine, par exemple, est dans le même cas, et d'autres poisons dont la nature est plus imparfaitement connue, méritent aussi une place parmi celte série de substances.

Yoici, par exemple^ des flèches qui m'ont été remises par M. Boussingault ; elles proviennent de l'Amérique du Sud. Je ne sais nullement quelle est la nature du poison qu'elles renferment. Ce n'est point du curare, comme on l'avait supposé : car c'est sur les muscles et non sur les nerfs que s'exerce son action toxique. Je serais tenté de croire qu'il s'agit ici du venin de ces crapauds qui abondent dans le pays où ces flèches sont fabriquées ; le venin

de crapaud jouit en effet d'une action fort énergique sur la fibre musculaire. Mais il faut convenir que la substance inconnue dont il s'agit ici de déterminer la nature présente des caractères fort différents de ceux qu'on attribue ordinairement aux venins; permettez-moi donc, à ce propos, de vous exposer quelques réflexions au sujet des venins en général, et de celui du crapaud en particulier ; elles sont le résultat des recherches que je viens d'entreprendre et que je poursuis encore sur cette partie intéressante et peu connue de la science des poisons.

Les effets toxiques que produisent sur les animaux ces flèches empoisonnées, sembleraient au premier abord établir, ainsi que nous vous l'avons dit, une frappante analogie entre le principe actif dont elles sont imprégnées et le suc venimeux que sécrètent les crapauds dans ces climats ; mais, lorsqu'on étudie cette substance inconnue au point de vue chimique, il se présente une objection : car on est forcé de reconnaître qu'il s'agit d'un corps parfaitement stable, dont les propriétés ne sont point détruites par une immersion prolongée dans l'eau bouillante et qui se dissout fort bien dans l'acool sans perdre aucun de ses caractères. En effet, les flèches qui ont été plongées pendant quelque temps dans ce liquide se trouvent entièrement dépouillées de leurs propriétés toxiques, tout en conservant leur couleur noirâtre ; et lorsqu'on évapore jusqu'à siccité l'alcool dans lequel elles ont séjourné, le principe actif se retrouve dans les résidus de l'opération, car en les reprenant par l'eau on obtient un poison qui produit sur les animaux des effets semblables en tout point à. ceux que produisent les flèches elles-mêmes.

On est habitué à des idées tout opposées par rapport . aux venins ; on les considère en général comme des corps très peu stables, participant à la nature des ferments, se détruisant comme eux sous l'influence de la chaleur, étant altérables dans l'alcool ou insolubles dans ce liquide. Vous voyez par conséquent que toutes ces considérations semblaient devoir nous faire renoncer à notre supposition ; cependant, en physiologie, quelque vraisemblables ou invraisemblables que paraissent certaines hypothèses, il ne faut jamais se dispenser de les vérifier par l'expérimentation directe, même dans le cas où il peut paraître inutile ou presque absurde de le faire. C'est donc pour nous conformer à cette règle ou à cette consigne, que nous suivons invariablement dans nos recherches, que nous avons examiné le venin du crapaud, pour savoir s'il présentait les caractères d'un ferment, et, contre notre attente, il s'est trouvé que ce venin résiste à l'action de la chaleur, qu'il est soluble dans l'alcool et qu'il est tout aussi stable, en un mot, que le poison des flèches. Enfin, un dernier caractère qu'on attribue généralement aux venins, c^est de ne pas empoisonner les animaux qui les produisent ; on avait admis qu^il en était ainsi pour la vipère, et pour le crapaud on était arrivé à la même conclusion; il s'agissait donc de vérifier encore ce dernier point, car j'avais constaté que les crapauds sont assez promptement empoisonnés par les flèches. Or, les expériences que nous avons tentées à cet égard ne peuvent laisser aucun doute ; le crapaud succombe à l'action de son propre venin, seulement il est vrai de dire qu'il résiste à l'empoisonnement bien plus longtemps que la grenouille.

Toutefois, n'oublions point que cette résistance que présente le crapaud à l'action de son propre venin n'est point du tout un cas particulier chez cet animal ; l'upas antiar et d'autres substances toxiques le trouvent bien plus réfractaire que la grenouille et il en faut une dose beaucoup plus considérable pour Tempoisonner.

Nous pouvons donc rattacher ces faits au principe général que vous nous avez souvent entendu développer : à savoir, qu'il n'y a point de différences essentielles entre les tissus homologues de tous les êtres vivants; mais qu'il peut exister des différences de degré dans les propriétés, et cela chez des animaux d'ailleurs très rapprochés dans l'échelle zoologique. Vous voyez, enfin, que l'étude des venins est encore très peu avancée, et qu'il serait nécessaire d'examiner chacune de ces substances en particulier, car je ne prétends nullement étendre les considérations dans lesquelles je viens d'entrer à propos du venin de crapaud aux venins qui n'ont pas été étudiés à ce point de vue spécial.

Revenons maintenant à l'expUcation des effets que produisent les poisons qui tuent le système musculaire. Le résultat le plus grave de l'action de ces diverses substances est la cessation des battements du cœur. On peut en effet diviser les poisons musculaires en deux classes bien distinctes : les uns portant leur action sur la (ibre contractile du cœur avant de détruire les autres parties du système musculaire : tels sont l'upas antiar, la digitaline, le corowal et le vao; les autres, tels que le venin de crapaud, le principe vénéneux des flèches empoisonnées, suivent une marche différente dans leurs effets : les

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muscles volontaires sont paralysés les premiers, le cœur ne s'arrête qu'à une période plus avancée de l'empoisonnement. On comprend, dès lors, combien l'énergie de ces poisons doit varier, selon l'organisation des animaux qui en subissent l'influence ; une faible dose de Gorowal suffit pour foudroyer un oiseau presqu'à l'instant ; même un lapin ne succombe qu'au bout de quelques minutes, une grenouille peut vivre assez longtemps après l'inoculation de l'agent toxique ; cela ne doit point vous étonner; vous savez en eflet que ce dernier animal peut survivre plusieurs heures à l'arrachement complet du cœur.

Nous allons maintenant pratiquer quelques expériences sur divers animaux avec ces poisons, et vous pourrez vous assurer que, loin de ressembler au curare et à la strychnine qui tuent en attaquant le système nerveux, ils laissent des altérations profondes dans les propriétés physiques des muscles dont ils ont altéré les propriétés physiologiques.

Yoici deux pigeons. Par une incision pratiquée au devant de la poitrine, on met à nu les fibres musculaires chez ces deux animaux, et le papier de tournesol y décèle une réaction manifestement alcaline. L'un des pigeons est tué par une flèche empoisonnée, l'autre par une injection de curare dans le tissu cellulaire ; en même temps une grenouille est empoisonnée par l'introduction d'une faible dose de corowal sous la peau, elle est ensuite replacée dans son bocal pour attendre les eff'ets du poison.

Yous voyez donc, messieurs, qu'à l'état sain, le tissu

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musculaire présente une réaclion manifestement alcaline ; mais chez les animaux empoisonnés par l'une de ces substances qui agissent sur les éléments contractiles, la réaction du suc musculaire devient acide, et la rigidité . cadavérique se produit en quelque sorte immédiatement. Ces deux modifications du tissu musculaire se produisent également d'une manière spontanée après la cessation de la vie, mais bien plus lentement. Quand chez un animal mort non empoisonné vingt-quatre heures se sont écoulées, les propriétés électriques du tissu musculaire subissent aussi une singulière modification ; car dans l'état ordinaire, la surface externe d'un muscle est électrisée positivement, et sa surface interne, mise à nu par une coupe, est électrisée négativement. Or, depuis longtemps j'ai constaté que le contraire a Ueu chez les animaux qui ont succombé à ces agents toxiques. Enfin, lorsqu'on ouvre les corps immédiatement après la mort, on trouve le cœur contracté, rigide, immobile et complètement vide, de telle sorte que ses parois transparentes chez la grenouille ont perdu la couleur rouge que leur donne le sang renfermé dans les cavités du cœur et paraissent, par conséquent, blanches et complètement incolores.

Il est facile de s'assurer que le tissu musculaire est ici seul en cause; car si vous appliquez une ligature autour d'un membre avant d'empoisonner un animal, de manière à empêcher le poison d'atteindre cette partie, vous constaterez que tous les autres muscles du corps demeurant insensibles à l'action du galvanisme, ceux du membre ainsi protégé contre les effets toxiques subissent encore l'action de ce stimulant lorsqu'il est appliqué aux nerfs

qui les animent, preuve évidente que les fibres musculaires ont seules été frappées, tandis que les nerfs conservent, comme toujours, leurs propriétés vitales.

Maintenant nous allons pratiquer l'autopsie des animaux empoisonnés il y a un instant ; chez le pigeon tué par une flèche, le cœur est immobile et rigide, les muscles contractures et complètement insensibles à l'action du galvanisme. Les mêmes phénomènes peuvent être constatés chez la grenouille, dont le cœur est également rigide et parfaitement décoloré ; chez ces deux sujets, les muscles présentant une réaction manifestement acide. Chez le pigeon tué par le curare^ le cœur bat encore, et lorsqu'enfio ses pulsations auront complètement cessé, la rigidité sera longtemps à paraître. Les muscles des membres, chez ce dernier animal^ répondent encore énergiquement à l'incitation électrique et présentent une réaction alcaline.

Vous me permettrez sans doute, messieurs, de saisir cette occasion pour vous présenter quelques réflexions sur les rapports qui peuvent exister entre les phénomènes physiologiques qui s'accomplissent au sein des tissus vivants et les propriétés physico-chimiques dont ils sont doués. On peut dire d'une manière générale que les propriétés physiologiques des muscles, des nerfs et de tous les autres tissus ne peuvent se manifester qu'à la condition d'être accompagnées de certains phénomènes physiques ou chimiques d'un ordre tout particulier, et qu'il existe un rapport direct entre l'intensité que présentent les uns et l'énergie avec laquelle s'accomplissent les autres. Peu de temps après la mort, on voit les caractères biologiques des

tissus s'éteiiiJre à peu près en même temps que leurs propriétés physico-chimiques. C'est ainsi que clans les muscles le courant électrique disparaît à peu près en même temps que la contractihté, et que clans les nerfs le pouvoir électro-tonique s'efface en même temps que l'excitabilité physiologique. On serait donc tenté de croire à l'existence d'un rapport de cause à effet entre ces deux ordres de phénomènes. Je suis porté à croire qu'il s'agit là d'une «impie coïncidence dans la majorité des cas ; et il ne faudrait pas admeltre que les propriétés vitales d'un tissu subsistent par cela seul que les phénomènes physiques ou chimiques n'ont point disparu. En effet, une preuve ttianifesle de cette indépendance réciproque nous est fournie par l'expérience suivante : nous tuons un lapin par la section du bulbe rachidien ; l'excitabilité nerveuse, l'irritabilité musculaire et le courant électrique des muscles ■disparaissent peu à peu et s'éteignent complètement quelques heures après la mort; mais quand l'animal a été empoisonné par l'upas, les résultats sont tout différents ; l'irritabihté normale des muscles disparaît de vingt-cinq à trente secondes après la mort, tandis que le courant électrique se maintient pendant quatre ou cinq iheures. Nous constatons de même que la réaction alcaline des muscles n'est pas inséparablement Uée à leur .pouvoir contractile et que l'état électro-tonique des nerfs ai'esl point nécessairement lié non plus à la faculté de transmettre les ordres de la volonté.

Nous sommes loin de vouloir soutenir que la perte des propriétés physiologiques d'un tissu pourrait ne se rattacher à aucune lésion matérielle, nous voulons seulement

indiquer que, clans un grand nombre de cas, cette lésion est encore à déterminer, et qu'il faut la chercher dans une tout autre direction ; les phénomènes physiques et chimiques que nous voyons se produire dans les tissus paraissent nécessairement accompagnés par les propriétés vitales, mais il nous est impossible d'affirmer qu'ils sont engendrés par elles.

Nous terminerons ici, messieurs, le cours de pathologie expérimentale pour ce semestre; nous reprendrons ces études au point où nous les quittons aujourd'hui, et quelques-uns des principes généraux de la science ayant été formulés, nous pourrons aborder l'étude de certains sujets particuliers. Je me bornerai toutefois à vous dire d'une manière générale que j'ai l'intention de chercher à reproduire chez les animaux des affections morbides, afin d'en étudier analytiquement le mécanisme, ne perdant jamais de vue ce principe fondamental : « La pathologie « expérimentale doit être invariablement fondée sur la « physiologie. »

LEÇONS

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PREMIÈRE LEÇON

SOMMAIRE : Réflexions préliminaires. — But général du cours. — Iiifluenc e du système nerveux sur tous les actes de la vie. — Les racines nerveuses se divisent en sensitives et en motrices. — Dans l'état actuel de la science cette distinction est insuffisante. — Les propriétés physiologiques des tissus vivants, avant de disparaître en entier, subissent une série de modifications très importantes à connaître. — L'action des maladies modifie nos tissus d'une manière graduelle, au lieu de les désorganiser brusquement. — L'extirpation subite d'un organe ne donne donc pas une idée juste des actions pathologiques. — Exemple tiré des modifications de la sensibilité. — Plaies récentes. — Différence entre les tissus doués de sensibilité et les autres qui ne le sont pas ; il n'existe entre eux qu'une différence de degré. — Les variations de la sensibilité se rapportent toujours aux fonctions des racines postérieures. — Les nerfs pneumo-gastriques sont privés de sensibilité chez les animaux à jeun; ils deviennent sensibles pendant l'acte de la digestion. — Les modifications qui survien-

. nent dans les propriétés d'un nerf se rattachent habituellement à l'état des tissus auxquels il se distribue. — Effets produits par la section du grand sympathique. — L'augmentation de l'activité musculaire est l'une des causes principales qui développent la sensibilité de certaines régions du corps. — Les impressions sensitives ne peuvent s'exprimer que par des mouvements. — Indications fournies par le cardiomètre dans les cas douteux.

Messieurs, Après avoir abordé, dans le cours du semestre dernier, les questions générales qui se rattachent aux études

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