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DE LA MÉDECINE THÉORIQUE

ultérieures qui ont pour objet d'agrandir le domaine de la science.

En médecine, les faits n'ont guère eu jusqu'alors d'autres promoteurs que l'empirisme, et d'autres liens que ceux que leur ont imposés successivement les faiseurs de systèmes de tous les temps. Mais à mesure que les faits mieux observés se multiplient et s'accumulent, il arrive nécessairement que la science tend à se constituer et que Tautorité des systèmes et des doctrines personnelles tend à s'affaiblir de plus en plus. Aujourd'hui, en médecine, le règne des systèmes paraît être passé, et, s'il en existe encore quelques échos attardés, ils ne parviennent pas, malgré la foi et le talent de leurs auteurs, à réchauffer le scepticisme du temps.

Il en est qui considèrent que c'est là un mauvais signe; ils y voient une preuve de la décadence de la médecine. Suivant moi, c'est le contraire qu'il faut conclure. Dans les sciences, la foi est une erreur et le scepticisme est un progrès. Tous les systèmes «^mrz ou métaphysiques que les sciences ont créés dans leur époque embryonnaire doivent, plus tard, quand la science tend à se constituer, être oubliés, et disparaître comme des moyens transitoires devenus inutiles. Le progrès n'est donc pas de restaurer ou de réveiller les anciens systèmes ; le vrai progrès consiste à les oubher et à les remplacer par la connaissance de la loi des phénomènes.

Aujourd'hui la médecine ne rétrograde pas ; elle suit la marche de son évolution scientifique et elle avance lentement, il est vrai, mais fatalement, vers la forme expérimentale et impersonnelle qui appartient à toutes les

sciences définies. La médecine, à raison de la complexité des phénomènes dont elle s'occupe, devra être une des dernières sciences constituées. Quoiqu'elle soit encore très loin de cet état, cela ne nous empêche pas de comprendre que les systèmes médicaux ont fait leur temps, et que la médecine scientifique ou expérimentale est la seule médecine de l'avenir. C'est de ce côté qu'il faut tourner nos regards et faire converger toutes nos recherches. La science médicale, moins que toutes les autres sciences, ne saurait être le fruit des travaux d'un seul homme ou d'un petit nombre d'hommes. Nous sommes tous appelés à concourir à cette œuvre qui sera la résultante des efforts de tous. Seulement, cette somme d'efforts produira ses effets d'une manière bien plus complète, si, dès à présent, nous marchons tous dans une même voie, et suivant des principes scientifiques bien arrêtés. Ce sont ces principes, applicables à la médecine expérimentale ou scientifique, que je désire développer devant vous, cette année et dans mes cours ultérieurs. Je vous ai rappelé bien souvent quelle est la nature de l'enseignement scientifique au Collège de France. C'est un enseignement de progrès et qui regarde toujours en avant. Tandis que dans une Faculté le professeur doit exposer la science dans son présent et se borner à donner à l'élève ce qu'elle a d'acquis et de pratique dans son état actuel, le professeur du Collège de France doit au contraire se préoccuper de l'avenir de sa science et en signaler les tendances à ceux qui désirent coopérer à son avancement. Or il est incontestable que partout aujourd'hui, en France comme à l'étranger, les progrès rapides

qui s'effectuent dans les sciences médicales sont dus à l'introduction de la méthode expérimentale qui pénètre de plus en plus dans la physiologie et dans la pathologie. Le professeur de médecine du Collège de France doit donc vous parler de cette application de la méthode expérimentale ; sans cela il manquerait à son devoir et ne serait pas dans son rôle.

La méthode expérimentale a pénétré d'abord dans la physique et la chimie, parce que la science des corps bruts est beaucoup moins complexe que celle des corps vivants, et dès lors plus accessible à l'expérimentation. 11 est clair que cette méthode ne pouvait parvenir dans les sciences biologiques qu'après avoir constitué les sciences physico-chimiques, qui renferment les notions indispensables au biologue pour étudier les phénomènes de la vie. Aujourd'hui le progrès est en train de s'accomplir ; la méthode des sciences physico-chimiques a pénétré dans la science des êtres vivants, en commençant par la physiologie, qui est relativement simple ; mais chaque jour elle s'introduit parallèlement et pénètre de plus en plus dans la pathologie.

Il importe dès maintenant de vous indiquer quelquesfuns des caractères de la méthode expérimentale^ afin que vous puissiez bien comprendre l'importance de son introduction dans la médecine. Elle doit en effet y produire la même révolution que dans les autres sciences et substituer à l'autorité un critérium scientifique.

Le premier caractère de la méthode expérimentale est de ne relever que d'elle-même, parce qu'elle renferme -en elle-même son critérium qui est l'expérience. Elle ne

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reconnaît d'autre autorité que celle des faits et elle s'affranchit de l'autorité personnelle. Il y a longtemps que les sciences physico-chimiques ont reconnu que le principe autoritaire, qui était le fondement de la scolastique, doit être abandonné. Quand Descartes disait qu'il faut ne s'en rapporter qu'à l'évidence ou à ce qui est suffisamment démontré, cela signifiait qu'il fallait ne plus s'en référer aux paroles, mais aux faits. J'aurai ultérieurement de fréquentes occasions de vous prouver qu'en méthode expérimentale, la trop grande foi dans les opinions personnelles peut avoir de grands inconvénients et constituer un véritable obstacle au développement de la science.

Quoique je ne fasse ici que vous rappeler un principe de la méthode expérimentale depuis longtemps établi dans la science, je tiens à ajouter quelques explications pour vous montrer que ce dédain de l'autorité que consacre la méthode expérimentale n'est nullement en désaccord avec le respect et l'admiration que nous vouons aux grands hommes qui nous ont précédés et auxquels nous devons les découvertes qui sont les fondements des sciences actuelles.

En effet, dans les sciences physico-chimiques, et à plus forte raison dans les sciences biologiques^ les grands hommes peuvent être des modèles à imiter; mais ils ne sont jamais des promoteurs de vérités absolues et immuables. Chaque grand homme tient à son temps et ne peut venir qu'à son temps, en ce sens qu'il y a une succession nécessaire et subordonnée dans l'apparition des découverles scientifiques. Les grands hommes peuvent êtie comparés à des flambeaux qui brillent de loin en

loin pour guider la marche de la science. Ils éclairent leurs temps, soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui ouvrent des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en généralisant les matériaux scientifiques acquis et en en faisant sortir des vérités que leurs devanciers n'avaient point aperçues. Si chaque grand homme fait accomplir un grand pas à la science qu'il féconde, il ne peut jamais avoir la prétention d'en poser les dernières hmites, et il est nécessairement destiné à être dépassé et laissé en arrière par les progrès opérés par les générations qui le suivent. On peut dire même que plus une voie est féconde, d'autant plus vite celui qui l'a ouverte doit se trouver dépassé et arriéré. Mais cela ne saurait diminuer en rien la reconnaissance que nous devons avoir pour ces grands promoteurs de la science.

Bacon, je crois, a comparé les grands hommes à des géants sur les épaules desquels sont montés des pygmées qui, par conséquent, voient plus loin qu'eux. On ne leur manque donc pas de respect en disant qu'aujourd'hui le premier professeur de Faculté des sciences sait plus de physique que Newton, plus de chimie que Lavoisier et plus d'anatomie et de physiologie que Bichat. On n'a point diminué la renommée de Newton en substituant la théorie des ondulations à la théorie de l'émission, ni celle de Lavoisier, en montrant que tous les acides n'étaient pas nécessairement formés par l'oxygène, comme il avait cru, ni celle de Bichat eu critiquant son hypothèse des vaisseaux exhalants. Il est des erreurs qui sont en quelque sorte inhérentes à leurs temps, et que les progrès ulté-

rieurs de la science expérimentale peuvent seuls faire connaître.

La méthode expérimentale puise donc en elle-même, je le répète, une autorité impersonnelle qui domine la science; elle l'impose même aux grands hommes, et ne cherche pas, comme la scolastique, à prouver par les textes que les anciens sontinfadlibles et qu'ils ont vu, dit ou pensé tout ce qu'on a découvert après eux. Chaque temps a sa somme d'erreurs et de vérités. Les progrès de la science expérimentale consistent en ce que la somme des vérités augmente à mesure que la somme des erreurs diminue. Mais chacune de ces vérités partielles s'ajoute aux autres pour constituer des vérités plus générales. Les noms des hommes disparaissent peu à peu dans celte fusion, et plus la science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et se détache du passé.

Je me hâte d'ajouter, pour éviter une confusion qui a été parfois commise, que je n'entends parler ici que de l'évolution de la science. Pour les arts et les lettres, la personnahté domine tout, car il s'agit d'une création spontanée de l'esprit qui n'a rien de commun avec la constatation des phénomènes naturels. Le passé conserve ici toute sa valeur, parce que ces créations des arts et des lettres sont immuables dans le temps comme iiidividuahté, et ne peuvent se confondre et s'ajouter les unes aux autres.

En résumé, la méthode expérimentale est la méthode scientifique qui proclame l'indépendance de l'esprit et de la pensée. Elle n'admet pas d'autorité scientifique personnelle; elle ne reconnaît qu'une autorité imperson-

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nelle, celle qui émane de son critérium même, c'est-àdire de l'expérience. Il s'agit donc de faire pénétrer ces principes dans la médecine ; elle ne saurait devenir une science qu'à cette condition. Tous les efforts qui, en médecine, seraient tentés vers le passé et en dehors de cette direction, seraient rétrogrades ou inutiles.

Les grands hommes promoteurs de la méthode expérimentale, Galilée, Torricelli, etc., et Bacon, qui en fut le propagaleur, nous ont en effet prouvé qu'en acceptant la mélhode expérimentale, la science s'émancipe et doit rompre avec le passé. De même, la médecine, en devenant expérimentale, devra rompre de plus en plus avec son passé empreiîit des systèmes de la scolastique. Dans une science expérimentale, le présent comprend le passé, de même que le présent sera compris dans l'avenir. En un mot, pour l'expérimentateur il n'y a qu'un seul grand livre éternel : c'est celui de la nature ; il n'y a et il n'y aura jamais qu'une seule méthode pour le lire : c'est la méthode expérimentale. Telle est, en deux mots, notre profession de foi scientifique, tel est le programme de notre enseignement. Sans doute, il ne suffit pas d'entrevoir le but pour l'alteindre. Les difficultés inhérentes à la complexité des phénomènes physiologiques et pathologiques retarderont longtemps encore l'avènement scientifique de la médecine, et laisseront la pratique livrée à l'empirisme ; mais la voie est ouverte, et déjà nous pouvons, en nous y engageant, préparer les matériaux de la science future.

Le but que se propose la méthode expérimentale est le même dans toutes les sciences. Ce but consiste à ratta-

cher par l'expérience les phénomènes naturels à leurs conditions d'existence, ou autrement dit à leurs causes prochaines. On obtient par ce moyen la loi du phénomène, et l'on peut s'en rendre maître. L'expérimentateur doit donc, en médecine, chercher à déterminer les conditions d'existence des phénomènes physiologiques et pathologiques, afin de pouvoir les diriger. Cette étude expérimentale doit bannir à jamais de la médecine la recherche chimérique de la cause première de la vie^ qui est insaisissable par l'expérience comme la cause première de tout autre genre de phénomènes. Par suite disparaîtront nécessairement tous les systèmes de médecine dans lesquels on personnifie cette cause première, ainsi que cela se rencontre toujours dans l'enfance des sciences.

Le but du médecin expérimentateur se réduira donc à déterminer les lois des phénomènes physiologiques et pathologiques, afin de pouvoir diriger à son gré la manifestation de ces phénomènes, comme le physicien et le chimiste dirigent à leur gré les phénomènes naturels dont ils ont étudié et découvert les lois. Seulement, cette puissance que l'homme acquiert sur la nature n'est qu'une illusion : il obéit à la loi au lieu de lui commander. Mais peu importe, pour obéir à la loi, il n'en faut pas moins la connaître.

Le but pratique de toutes les sciences est d'être utile à l'homme en dirigeant à son profit les phénomènes naturels dont elles s'occupent. De tout temps, le but pratique et le problème de la médecine ont été de cheivUer à conserver à l'homme la vie, qui est son bien le plus précieux.

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Toutefois, ce problème a commencé par être posé d'une manière toute chimérique. L'homme a pu croire que la médecine lui donnerait l'immortahié. Une boisson de l'immortalité a été connue en Chine et chez divers peuples orientaux. Cette boisson a joué un grani rôle, surtout dans la dynastie des Tang, et il en est question comme d'un mystère pareil à celui de la pierre philosophale des alchimistes de notre moyen âge.

Nous diviserons la médecine, dit Bacon, en trois parlies, que nous appellerons ses trois offices. Le premier est la conservation de la santé, le second la guérison des maladies, le troisième la prolongation de la vie. Ailleurs, Bacon met encore dans la médecine la cosmétique, c'està-dire la conservation de la beauté. La prolongation de la vie a donc été aussi un problème de la médecine ; nous avons, pour en faire foi, les ouvrages nombreux écrits sur ce sujet et Vélixir de longue vie.

Aujourd'hui la définition de la médecine s'est simplifiée et s'est réduite au second office de Bacon, Vai^t de guérir. Il est vrai que ce second office implique le premier,, ce qui revient à dire que la médecine a pour objet pratique la conservation de la santé et la guérison des maladies. La médecine expérimentale, que l'on peut définir la connaissance des lois des phénomènes de la vie à l'état physiologique et pathologique, répond exactement à ces deux indications pratiques. La connaissance des conditions des manifestations de la vie à l'état normal, c'est-à-dire de la physiologie., amènera à maintenir ces conditions et à conserver la santé. C'est l'objet de 1'%- Qiène, qui constitue ainsi la partie apphquée de la phy-»

siologie. La connaissance des maladies et des conditions qui les déterminent, c'est-à-dire de la pathologie, amènera, d'un autre côté, à éviter le développement de ces conditions morbides, ou à les faire cesser par des mécanismes appropriés quand elles ont troublé les phénomènes normaux. La prophylaxie et la thérapeutique deviennent ainsi les parties appliquées de la pathologie scientifique.

Tous les jours la médecine expérimentale fait des progrès et recrute de nouveaux adeptes dans tous les pays. Une chaire d'histologie a été créée et des laboratoires ont été institués par l'influence d'un illustre doyen de l'École de Paris, dont le passage a été malheureusement de trop courte durée pour l'avancement de renseignement de la médecine en France. La jeunesse, de tous côtés, se lance avec ardeur dans les sciences modernes qui ont pour objet d'analyser les phénomènes de la vie et d'en déterminer les conditions à l'état physiologique ou pathologique. Malgré cette heureuse direction que rien ne peut plus arrêter, et qui ne fera que s'étendre de plus en plus dans la suite des générations, il ne faudrait cependant pas s'illusionner sur l'avenir de la médecine expérimentale, et se hâter par des tentatives d'application prématurées et intempestives. Les sciences expérimentales ne se constituent pas sur tous les points à la fois, et elles peuvent offrir en mêuie temps des parties plus avancées dans lesquelles l'application scientifique est possible, tandis que le reste de la même science est dans l'obscurité et livré à l'empirisme. La médecine expérimentale se développe certainement de cette manière; et aujour-

d'hui, c'est à peine si nous apercevons quelques lueurs qui viennent nous éclairer; mais dans aucune partie nous n'avons encore une théorie expérimentale assez bien établie pour qu'elle puisse servir d'appui certain à la pratique. Cela tient à ce que la physiologie, qui est la base de la médecine scientifique, n'est pas encore assez avancée elle-même.

Le développement de la médecine expérimentale sera long pour deux raisons : d'abord à cause de la complexité du sujet, et ensuite à cause des obstacles sans nombre que la méthode expérimentale rencontrera encore longtemps dans ses applications à la science de la vie.

On peut classer aujourd'hui ces obstacles en deux ordres : les uns extrinsèques, les autres intrinsèques. Les obstacles extrinsèques, en quelque sorte en dehors du sujet, résident dans l'esprit médical actuel. Nous sommes en réalité dans un moment de transition, de scepticisme et d'hésitation. On conçoit, en effet, que l'état scientifique des esprits ne puisse pas changer subitement. Il en est chez qui le scepticisme enfante l'indécision ; ils ne croient pas même à leur scepticisme, et dans leur hésitation ils soufflent le froid et le chaud en voulant allier le passé avec le présent. Mais il en est d'autres qui regardent l'appUcation de la méthode expérimentale à la médecine comme une utopie; ils considèrent que l'observation suffit et que la vie ne se soumettra jamais au déterminisme expérimental, et ils se payent de mots et d'explications métaphysiques qui ne sont plus de notre temps. On en trouve de moins absolus

qui distinguent sous ce rapport la physiologie de la pathologie.

Des médecins, plus occupés de la pratique que de la théorie, sont arrivés à regarder la médecine comme une simple industrie. Ils croient qu'il faut détourner l'esprit des jeunes gens de toutes ces études théoriques qui sont pour le moment sans application^ et ils soutiennent que les Facultés doivent faire des guérisseurs^ c'est-à-dire instruire les élèves dans l'application de leur art, au lieu de leur donner une brillante instruction scientifique qui les laisserait dans l'embarras au lit des malades. Ce raisonnement, qui est dangereux parce qu'il favorise à la fois l'ignorance et la paresse, est doublement erroné. D'abord, la médecine scientifique ou expérimentale n'exclut pas l'empirisme ni la connaissance des moyens que la médecine pratique y a puisés jusqu'ici. Au contraire, l'empirisme a été le terrain sur lequel se sont développées toutes les sciences. Le médecin expérimentateur ne nie donc pas les faits de l'empirisme ; il les critique, les analyse, cherche à les expHquer et à en trouver la loi par tous les moyens que la science actuelle peut lui iburnir. Cette tendance scientifique, qui élève l'esprit, n'empêche pas d'employer, comme le praticien, les remèdes empiriques tant qu'on ne pourra pas faire mieux. La science peut au moins servir à agir avec plus de discernement et à recueillir de meilleures observations. D'un autre côté, cette prétention de diriger l'esprit vers les apphcations est une très fausse direction pour les applications elles-mêmes. Il faut avoir surtout en vue de donner le goût de la science; les apphcations vraies ne

pourront venir qu'après la théorie, et alors elles viendront facilement. On ne trouve, en effet, une science appliquée réelle que lorsque la théorie scientifique existe. Sans cela, tout ce qu'on fait reste à jamais empirisme, et la pratique ne peut pas prendre son essor. On a su traiter les métaux, faire le verre avant de connaître la chimie; on fabriquait des lentilles avant de connaître les lois de l'optique, mais cela n'était qu'un empirisme aveugle. Les applications de la chimie et de la physique qui nous étonnent aujourd'hui par leurs merveilles ne sont réellement devenues possibles que lorsque la chimie et la physique ont été constituées, et que la théorie est venue éclairer une véritable application scientifique. De même, les applications médicales ne prendront leur essor que lorsqu'une théorie expérimentale leur servira de point de départ.

Dans la médecine, vous devez donc, Messieurs, avoir toujours en vue deux choses : le présent et l'avenir. Nulle science n'eut jamais une pratique aussi impérieuse que celle de la médecine. Le présent vous impose des devoirs vis-à-vis des malades qui se confient à vos soins, et vous devez, faute de mieux, les traiter en utilisant avec sagesse et discernement les moyens que fournit l'empirisme; mais vous devez savoir aussi qu'il y a une science expérimentale de la médecine à constituer, et que vous êtes appelés à y concourir. Vous devez donc vous instruire dans toutes les sciences qui peuvent éclairer les phénomènes de la vie, quoique vous n'en prévoyiez pas l'application; vous ne devez néghger aucune observation, aucun phénomène vital, même les plus insignifiants en

apparence, que les praticiens appellent souvent des curiosités zoologiques. La connaissance du rôle d'un petit filet nerveux, des propriétés d'une cellule ou d'une fibre, peut devenir plus tard le point de départ des découvertes les plus fécondes. L'expérience d'OErsted sur la déviation de l'aiguille aimantée pouvait paraître une vaine curiosité avant qu'on en trouvât la loi, dont l'application nous a donné le télégraphe électrique.

Les obstacles intrinsèques ou inhérents à la méthode expérimentale tiennent à la complexité immense des phénomènes de la vie et au nombre considérable de notions, de matériaux, d'appareils et d'instruments nécessaires pour arriver à l'analyse d'un phénomène vital.

Pour expérimenter en médecine, il faut non seulement des connaissances anatomiques précises et des moyens de vivisections pour aller découvrir et séparer les organes profonds que l'on veut observer, mais il faut encore des agents chimiques et physiques qui deviennent des instruments absolument nécessaires pour étudier et analyser les phénomènes physico-chimiques de la vie. Aussi n'est-ce que depuis la constitution de la chimie que l'introduction de la méthode expérimentale a réellement eu lieu d'une manière plus complète dans la physiologie et la pathologie. On a sans doute fait des expériences depuis bien longtemps, mais ce n'étaient guère que des vivisections spéciales, et non une méthode expérimentale régulièrement instituée. Cette méthode, en elïet, ne pouvait arriver qu'après l'avènement et la constitution des sciences physico-chimiques.

Lavoisier et Laplace, dans leurs travaux sur la respi-

ration des animaux, inaugurèrent l'application de la méthode expérimentale des sciences physico-chimiques à la science des êtres vivants. Magendie, mon maître, qui fut lui-même inspiré par Laplace, a pendant toute sa vie recommandé l'expérience, et il a particulièrement contriibué de notre temps à faire pénétrer d'une manière définitive l'expérimentation dans la physiologie et dans la pathologie. Aujourd'hui cette impulsion, partie de la France, s'est répandue dans tous les pays, et la médecine est décidément entrée dans la voie expérimentale.

Le laboratoire des physiologistes et des médecins expérimentateurs doit comprendre une foule de matériaux et de moyens coûteux et souvent difficiles à réunir dans certaines conditions. Les questions d'avancement de la science se compliquent dès lors de questions d'argent qui ne sont pas toujours faciles à trancher. Ce n'est pas là un des moindres obstacles que rencontre l'application de la méthode expérimentale. On a été assez longtemps à comprendre que les médecins eussent besoin d'un laboratoire comme les chimistes et les physiciens. On croyait qu'après avoir vu son malade, le médecin devait aller •chercher la lumière dans les vieux hvres et leurs commentaires, comme si la médecine arrivée par révélation ou par science infuse chez certains hommes devait nous être transmise par tradition, La médecine est une science expérimentale, elle médecin, en sortant de l'hôpital, doit descendre dans son laboratoire pour chercher à élucider par l'expérimentation les problèmes pathologiques qu'il a rencontrés. Je dis à dessein le médecin sortant de l'hôpital, parce que je ne voudrais pas qu'on pût croire que

j'aie jamais eu la pensée qu'on doit apprendre la médecine dans les laboratoires de physiologie pas plus que dans les amphithéâtres d'anatomie. Le véritable problème médical est dans le malade et dans la maladie; c'est la première chose qu'il faut connaître. Par conséquent, l'observation clinique précède et subordonne les recherches expérimentales. Mais ces dernières sont indispensables pour comprendre les rapports qui rehent l'état pathologique avec l'état physiologique, et pour faire connaître à la fois le mécanisme de la maladie et le mécanisme de la guérison. Je ne saurais entrer ici dans l'examen d'un sujet aussi important qui sera en quelque sorte le pivot de notre enseignement. Il me suffira de vous prévenir contre les objections banales de certains médecins qui vous diront que ce qu'on voit sur les chiens ne saurait s'apphquer à l'homme ; que les maladies sont liées à des diathèses ou à des constitutions médicales, et que chaque malade a son idiosyncrasie que jamais l'expérimentation ne pourra atteindre, etc. Il n'y a là que des mots qui cachent l'ignorance de ceux qui les prononcent, et rien de plus; les exemples ne nous manqueront pas pour prouver ce que j'avance.

En résumé, la science n'en est plus à chercher sa voie ; elle y est engagée. Il lui faut seulement des moyens d'exécution pour travailier et avancer. Ces moyens se trouveront dans l'institution de laboratoires de médecine expérimentale suffisamment dotés. La France, sous ce rapport, a été devancée. Il existe depuis longtemps en Russie, en Allemagne, ce qu'on appelle des Instituts physiologiques, qui ne sont rien autre chose que des la-

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boratoires dans lesquels viennent converger toutes les connaissances empruntées à l'anatomie, aux vivisections et aux sciences physico-chimiques pour élucider les phénomènes de la vie à l'état normal et pathologique. Grâce à la bienveillance de l'administration, j'ai obtenu dans mon laboratoire des améliorations utiles. Leur exécution nous a malheureusement empêché de professer pendant le semestre dernier, mais d'un autre côté leur réalisation facilitera l'enseignement expérimental que j'ai l'intention d'entreprendre cette année.

La méthode expérimentale n'est, en réalité, qu'un raisonnement ordinaire dans lequel nous introduisons comme termes les faits ou les phénomènes naturels que nous voulons élucider par l'expérience. La difficulté n'est pas» dans le raisonnement, mais elle réside tout entière dans la question de savoir si les faits sur lesquels et avec lesquels on raisonne sont exacts et exempts de causes d'erreurs d'observation, sans quoi l'on ne peut arriver qu'à des conclusions erronées. Il ne suffit donc pas de dire : il faut observer et expérimenter en même temps que l'on raisonne, et appuyer toujours la conclusion du raisonnement sur une expérience; mais il faut ajouter la condition essentielle, et dire : il faut bien expérimenter et obtenir des faits dans des circonstances exactement déterminées^ afin qu'ils soient toujours les mêmes entre les mains des divers expérimentateurs. Or, cet art d'obtenir les faits exacts au milieu des causes d'erreurs innombrables que créent l'état pathologique, la vivisection et l'emploi d'instruments de toutes sortes ; cet art, dis-je, porte le nom (l'expérimentation, et constitue en quelque ma-

nière la partie executive de la méthode expérimentale L'expérimentation constitue donc la base naturelle et essentielle de la méthode expérimentale ; elle a une importance fondamentale dans toutes les sciences, mais nulle part autant que dans les sciences biologiques ; parce que, en effet, les difficultés de l'expérimentation augmentent toujours en raison de la complexité des phénomènes. Les jeunes gens qui désirent se livrer à la culture des sciences physico-chimiques, vont toujours pendant un certain temps dans les laboratoires pour s'initier à la pratique et se familiariser avec les procédés d'expérimentation. Malheureusement, les physiologistes et les médecins qui auraient le plus besoin de cet apprentissage et d'une préparation antérieure, s'en dispensent le plus généralement, et se croient aptes d'emblée à faire»des expériences sur les animaux vivants. Aussi il en résulte que la physiologie et la pathologie sont encombrées de faits contradictoires et mal déterminés^ qui retardent la marche de la science. Suivant moi, ce qui importe aujourd'hui, c'est surtout de perfectionner rexpérimentation, qui est la clef de la méthode expérimentale. Tout le monde admet maintenant qu'il faut expérimenter; mais cela ne suffit pas, il faut encore étabUr quels sont les principes particuhers de l'expérimentation sur les êtres vivants à l'état physiologique et pathologique. Je suis profondément convaincu que l'on avancera ainsi considérablement les progrès de la médecine expérimentale.

L'objet particulier de mon enseignement sera donc de vous développer à l'aide d'une série d'exemples les principes de l'expérimentation au point de vue physiologique.

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pathologique et thérapeutique. Nous divisons, en effet, la médecine expérimentale en trois parties : 1° la physiologie expérimentale; 2° la pathologie expérimentale; 3" la thérapeutique expérimentale. Ces trois parties de la médecine expérimentale sont indissolublement liées l'une à l'autre; cependant elles donneront lieu, relativement à l'expérimentation, à certaines considérations qui leur sont spéciales. Cette année, nous commencerons l'étude de l'expérimentation dans les phénomènes de la vie à l'état normal ou physiologique.

Vous comprenez, Messieurs, toute l'importance et aussi toutes les difficultés de l'entreprise que nous allons tenter. Un tel programme, pour être épuisé, demanderait une longue série d'années. Mais de semblables considérations ne sauraient nous arrêter; la direction que nous avons à suivre doit nous être uniquement inspirée par l'intérêt même de la médecine expérimentale qui est en voie de se constituer. Nous n'avons pas autre chose à voir que la science progressive; vous savez que c'est le rôle de l'enseignement du Collège de France.

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