LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE ET LA MÉDECLNE D'OBSER- VATION
Messieurs,
Celte année, comme les années précédentes, nous devons traiter ici de la médecine expérimentale, et, bien que nous ayons déjà indiqué plus d'une fois le sens qu'il faut attacher à cette expression, il n'est cependant pas inutile d'y revenir chaque année dans une première leçon, pour mieux préciser l'esprit général de cet enseignement elles principes qui le dirigeront toujours.
Le but que nous poursuivons, c'est d'appliquer à la médecine les principes de la méthode expérimentale. Ce n'est donc pas un nouveau système de médecine que nous venons vous proposer, c'est au contraire la négation (le tous les systèmes. Le triomphe de la médecine expérimentale aurait pour résultat de faire disparaître de la science toutes les vues individuelles pour les remplacer par des théories impersonnelles et générales solidement étabUes sur les faits, et qui n'en seraient, comme dans les autres sciences, qu'une coordination régulière.
Pour nous, la médecine est donc une science d'expérimentation au môme titre que les autres sciences natu-
{I) Leçon d'ouverture (Revue des Cours scientifiques, 31 décembre 1864).
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relies, physique, chimie, physiologie, etc. Cette manière de l'envisager est loin encore d'êlre universellement admise. Tous les jours on voit des médecins prétendre que la médecine est une pure science dohservation ; à leurs yeux, nos idées ne sont que des utopies propres tout au plus à égarer les esprits loin des études fécondes, et nous marchons dans la mauvaise voie. Pour éclaircir cette question, il convient tout d'abord de définir exactement ce qu'est une science expérimentale et ce qu'est une science d'observation, quelles différences les séparent et quelles ressemblances les rapprochent. Bien des gens, en elîet, se font des idées très fausses de tout cela, et il n'est pas rare de voir des médecins eux-mêmes ne pas saisir le véritable sens de ces mots.
Dans une science d'observation, on passe en revue, on étudie, on observe les phénomènes, puisque c'est le mot consacré, et l'on raisonne ensuite sur eux pour découvrir les lois qui les gouvernent. La science expérimentale fait tout cela; mais elle fait encore autre chose: après avoir déterminé ces lois permanentes qui régissent les faits transitoires, elle agit sous l'empire de ces lois pour modifier ces faits eux-mêmes ou en produire d'autres, tandis que la science d'observation ne peut pas ou ne veut pas le faire. Yoilà la différence capitale, et c'est là que gît toute la question.
Le type des sciences d'observation, et celle qui le restera toujours, c'est l'astronomie ; nous ne pourrons jamais aller saisir les planètes à travers l'espace pour les soumettre à nos expériences ou modifier leurs conditions d'existence. Mais toutes les sciences, terrestres étudiant
des phénomènes qui peuvent être placés à notre portée sont destinées à devenir des sciences d'expérimentation. Ces définitions établies, que devons-nous penser de la médecine ? Si c'est une science d'observation pure, le médecin devra toujours considérer les phénomènes morbides dans l'ensemble de l'organisme qui lui est interdit de médicamenter ou de changer en quoi que ce soit; il observera toutes les circonstances des maladies, leur influence sur le corps humain et leur issue heureuse ou malheureuse, mais là se bornera son rôle; il ne doit pas plus agir sur le malade que l'astronome sur les astres, car il ne doit rien modifier. Voilà donc une médecine qui restera purement passive, et c'est là une conséquence nécessaire de cette manière d'envisager les choses; car définir une science, science d'observation, c'est dire implicitement que l'homme l'emploiera pour prévoir les phénomènes de la nature, mais ne l'emploiera pas pour agir sur eux. Quel est, en effet, l'astronome qui prétendrait jamais réformer le cours d'un astre? Au contraire, la chimie et la physique ne se contentent pas d'observer les phénomènes, elles les modifient en se servant des lois mêmes qui les régissent ; elles les maîtrisent à leur gré, et donnent ainsi naissance à toutes ces apphcations merveilleuses qui renouvellent l'industrie moderne et lui font prendre un si grand essor. La médecine ne peut acquérir la même puissance qu'à celte seule condition, c'est qu'elle devienne, elle aussi, une science d'expérimentation. Hors de là, le médecin peut observer toutes les circonstances des maladies ; il peut même, à toute rigueur, placer son malade dans un milieu un peu plus
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favorables, mais voilà tout. En un mot, la médecine d'observation serait une médecine purement expectante ; la médecine expérimentale, au contraire, une médecine essentiellement agissante.
Pour la médecine d'observation, le corps est un tout indivisible auquel on ne peut pas toucher ; les maladies affectent l'ensemble de l'organisme, et c'est dans l'étude des forces de cet ensemble, préservé des atteintes de l'analyse, qu'on doit en chercher le secret. Dès lors, la physiologie, l'anatomie, la chimie et toutes les autres sciences qu'on doit appeler sciences auxiliaires, au lieu de sciences accessoires de la médecine, toutes doivent être proscrites, car elles ne rendront aucun service aux médecins. Ce n'est pas là une invention de notre part, ou une conséquence que nous tirons nous-même des théories des adversaires de la médecine analytique ou expérimentale. Ce que nous venons de dire, les médecins de l'école de Montpelher, qui se piquaient de continuer plus particulièrement les doctrines de l'école hippocratique, l'ont proclamé très hautement eux-mêmes sur tous les tons, et Rivière a même eu le singulier courage de dire que les découvertes d'Aselli et de Pecquet sur les vaisseaux lactés, comme celles d'Harvey sur la circulation, étaient de pures curiosités zoologiques qui n'importaient aucunement à la médecine. Cette énormité serait pourtant une conséquence logique de la médecine d'observation pure.
Mais au fond il est assez inutile de défendre la médecine expérimentale contre les attaques dont elle est l'objet, car la médecine d'observation pure, et dans le sens
précis du mot, n'a jamais existé et ne pouvait même pas exister. Dès qu'un malade s'est présenté, on a dû immédiatement être porté à agir pour le soulager. On y était poussé par des sentiments de compassion ou par la nécessité ; et c'est ainsi, dit Baglivi, que naquit la médecine. Dès les premières écoles de l'Inde, tous les médecins ont un arsenal thérapeutique. Ils ont donné des remèdes à leurs malades, et dès lors ils ont expérimenté, car les médicaments, qui ne sont que des poisons, modifient évidemment l'état du malade et agissent sur les phénomènes de son organisme.
La médecine expérimentale, c'est-à-dire celle qui agit sur le malade, est donc fort ancienne. Elle s'est montrée dès l'origine de la médecine ; seulement ce n'était alors qu'une expérimentation aveugle et instinctive. Mais alors, comment a pu s'introduire dans la science cette doctrine de la médecine d'observation que l'on oppose aujourd'hui à la médecine expérimentale ? Cela paraît d'abord difficile à expliquer, car il est évident que la première idée d'un médecin vis-à-vis de son malade sera toujours de le guérir ou au moins de l'essayer, et, pour cela, de lui donner quelque chose qui puisse modifier son état. Nous trouvons la raison de la médecine d'observation expectante dans les graves abus que peut entraîner une expérimentation, c'est-à-dire une médication intempestive et aveugle lorsqu'il s'agit de médecine.
Mais il est impossible qu'on ne voie pas bientôt qu'il est des malades qui guérissent sans être médicamentés, et qu'il en est qui meurent en étant médicamentés, et même parce qu'on les a médicamentés. Aussitôt l'observation
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et la raison ordonnent de s'abstenir et de laisser le malade livré aux tendances heureuses de la nature. C'est là le premier pas scientifique dans la médecine ; et ce premier pas, nous le trouvons accompli dans la médecine grecque ou médecine hippocratique. Hippocrate reconnaît une nature médicatrice, qu'il faut observer et chercher à favoriser. Les cas mortels sont le triomphe d'une puissance opposée à celle de la nature. On a donc raison de faire commencer la médecine scientifique à Hippocrate, et cette médecine devait nécessairement se traduire par une expectation plus ou moins complète. Mais si l'idée qu'on peut tuer par les médicaments un malade qui aurait guéri par la nature seule se montra d'abord, l'idée contraire survint aussi plus tard, et l'on admit qu'un malade que la nature ne guérissait pas, un remède actif et énergique pouvait le guérir. De là l'apparition des remèdes héroïques^ des spécifiques, des panacées universelles de Paracelse et autres. Dès lors l'opposition du médecin observateur et du médecin expérimentateur fut établie, l'un dirigeant les tendances de la nature, quo vergit natiira eo diicendum ; VaLuire maîtrisant la nature, medicus naturse superator.
La médecine expérimentale, telle que nous la concevons, n'est nullement en contradiction avec toutes ces idées; elle les admet au contraire. Nous reconnaissons qu'il vaut mieux laisser guérir un malade que de le tuer en agissant aveuglément par des médications énergiques ; mais nous reconnaissons aussi que, quand l'expérimentation a appris l'efficacité d'un remède, il vaut mieux l'employer, et nous ajoutons même que nous
trouvons que le médecin qui sauve son malade en enrayant un accès de fièvre pernicieuse avec le sulfate de quinine est bien plus puissant que celui qui observe le cours d'une fièvre typhoïde ou d'une variole qu'il ne peut pas arrêter. Seulement, la médecine expérimentale n'est que le développement méthodique de ces idées par l'application des préceptes ordinaires de la méthode expérimentale, comme cela a lieu pour toutes les autres «ciences.
En efïet, avant d'expliquer les lois des phénomènes naturels en expérimentant sous leur empire, il fallait d'abord découvrir ces lois, qu'on prétend manier comme un instrument docile, et pour cela observer les faits en se laissant guider par des idées plus ou moins préconçues qui constituent un véritable empirisme. La médecine a suivi à cet égard la même marche que toutes les autres sciences. Seulement, celles-ci ne rencontraient pas les mêmes obstacles et n'engendraient pas les mêmes périls. Les alchimistes ont pu calciner de père en flls> pendant des siècles, sans autre danger que de perdre leur temps et leur fortune. En médecine, au contraire, ces erreurs d'expérience ont des conséquences plus funestes, et, tout essayer, constitue un empirisme aussi aveugle que condamnable, aboutissant, en définitive, à détruire les hommes. Si la médecine a guéri des malades, elle en a certainement tué, et il est impossible de lui faire exactement sa part. Ce point de vue ingénieux a été fort bien mis en lumière par Gall dans un ouvrage, du reste, assez peu connu : De la part de Part et de la nature dans la giiérison des maladies.
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La médecine a donc commencé nécessairement par l'observation, mais elle tend sans cesse à devenir expérimentale, comme toutes les autres sciences. Sans doute, vis-à-vis des dangers et des abus de l'expérimentation sur les malades, on a dû dire aux jeunes médecins : « Allez lentement et observez votre malade avec grand soin. Il vaut mieux ne rien faire que de faire du mal : ne donnez donc pas des remèdes dont vous ne connaissez pas l'effet. » Mais il faut bien entendre le sens et la portée véritable de ces conseils : on ne voulait point proscrire Texpérience, mais seulement les abus, qui effrayaient tout le monde ; on voulait bien que le médecin agît, mais, avant d'agir, on voulait qu'il sût ce qu'il faisait.
La médecine d'observation n'est donc que la médecine expeclante, ou médecine provisoire, qu'on accepte qnand on ne peut en avoir d'autre. La médecine expérimentale, au contraire, est une médecine active : c'est la seule qui permette d'agir efficacement sur le malade ; mais elle exige des connaissances préalables dont l'absence l'a rendue longtemps impossible.
Quels sont donc aujourd'hui les moyens de développer la médecine expérimentale ?
Mais, puisque la médecine expérimentale n'est pas, en définitive, autre chose que l'application de la méthode expérimentale à notre science, et que le développement de cette science a suivi les mêmes lois que le développement de toutes les autres, on peut se demander comment il se fait que la médecine ne se soit pas encore établie sur cette base solide, comme la chimie, la physique,
la physiologie et les autres sciences naturelles. Il n'y a pas^ en effet, un seul médecin qui ose présenter la médecine comme une science constituée. Elle est sans doute en progrès, elle avance même, si on le veut, d'une manière fort notable, surtout aujourd'hui; mais enfin, malgré ses derniers progrès contemporains, elle est encore bien loin d'être organisée régulièrement, et il serait impossible de le prétendre, à l'heure qu'il est, sans la plus évidente illusion. Quelques médecins sont partis de là pour soutenir qu'elle ne le serait jamais. A leurs yeux, la médecine est un art, une pratique ou tout ce que l'on voudra; mais elle ne sera jamais une science. Il y a là une erreur incontestable : si la médecine est en retard sur les autres sciences, c'est qu'elle est de beaucoup la plus complexe et qu'elle les suppose toutes; elle ne pouvait s'organiser que lorsque les autres, qui sont ses auxiliaires, le seraient déjà et lui fourniraient les éléments nécessaires. Loin de nous étonner maintenant en la trouvant en retard sur les autres, nous devrions être bien plus surpris si elle les avait devancées.
Beaucoup de médecins ont proscrit l'expérimentation parce qu'elle avait conduit quelquefois à se jouer de la vie humaine ; mais c'est là un abus que nous sommes les premiers à blâmer : la science doit apprendre avant tout à respecter la vie de l'homme et à laisser agir la nature seule, dès qu'elle ne peut plus se rendre un compte exact de ce qu'elle fait, parce qu'elle ne connaît pas assez les phénomènes qui se produisent et la valeur des médicaments qu'elle emploie pour y remédier. On a dit que les meilleurs physiologistes sont les plus mauvais médecins,
parce qu'ils ne donnent presque rien à leurs malades, — et l'on a prétendu même établir ainsi la complète inutilité des sciences naturelles pour l'étude de la médecine. — Mais cela signifie seulement que les physiologistes qui ont acquis la certitude qu'ils ne savaient pas ce qu'ils font, ne veulent pas expérimenter sur les hommes, et que, sous ce rapport, ils sont moins audacieux que les ignorants. Cependant il faut expérimenter pour faire avancer la médecine expérimentale. Il a fallu désagréger la matière et changer Tétat des corps minéraux pour découvrir les lois de la nature minérale ; il faut disloquer les organismes et tuer des êtres vivants pour connaître les lois qui régissent la matière vivante.
Dans cet état de choses, que devons-nous faire au Collège de France ? Nous sommes en face d'une contradiction à laquelle il semble d'abord difficile d'échapper. D'un côté, pour s'éclairer sur la nature, les phases et les remèdes des phénomènes morbides, il est nécessaire de déduire dans ses expériences beaucoup de matière vivante; de l'autre, la morale et un sentiment naturel à tout honnête homme défendent de faire ce que l'on croit mauvais, ou même simplement ce que l'on ne croit pas bon. Cette contradiction est levée aujourd'hui, et voici comment : si nous ne pouvons expérimenter sur les malades qui se confient à nous, parce que nous risquerions fort de les tuer au lieu de les guérir, il nous est permis d'expérimenter sur les animaux, et la science moderne a montré d'une manière, suivant nous, irréfutable, que les phénomènes de la vie se reproduisaient les mêmes dans toute matière vivante.
Les maladies dont rexpérimentation nous aura fait découvrir la cause chez les animaux seront donc, par cela même, appliquées chez l'homme, et nous pourrons sans danger reproduire ensuite sur celui-ci les effets que nous aurons d'abord obtenus sur ceux-là.
Par tout ce qui précède, on voit que l'objet immédiat des études de la médecine expérimentale, ce n'est pas l'homme, mais bien les animaux : l'homme n'est que le but toujours présent à la pensée, mais qui reste en dehors des expériences périlleuses.
Mais, pour que la médecine expérimentale puisse faire 4es progrès, il faut d'abord, avant toutes choses, développer la physiologie, car c'est de toutes les sciences celle qui est le plus immédiatement apphcable à la médecine. En effet, la médecine commence toujours par l'observation clinique ; mais, une fois les phénomènes constatés, il faut aussitôt que la physiologie vienne en débrouiller le chaos en expliquant les faits intérieurs cachés sous ces apparences. Mais, à son tour, la médecine éclaire la physiologie en lui révélant toute une série de phénomènes intéressants et en lui montrant le jeu de la vie sous un jour nouveau.
Ici vient se placer une objection bien des fois représentée aux physiologistes. Pourquoi tant d'expériences, nous dit-on, puisque vous ne pouvez rien expliquer en médecine, ni la scarlatine ni la variole, ni la rougeole, etc.? Voilà une objection qui prouve chez ses auteurs l'ignorance complète de ce qu'est le développement d'une science. Et d'abord, il ne s'agit pas de savoir «i nous pouvons tout expliquer, mais si nous pouvons
expliquer quelque chose. Si peu que ce soit, ce serait toujours un résultat important. Jamais les sciences ne se développent tout cVun coup : la physique, la chimie, la physiologie, bien plus avancées pourtant que la médecine, n'ont-elles pas encore une foule de points obscurs? N'en auront-elles pas toujours, et n'y a-t-il pas des mystères que l'homme n'expliquera jamais? Eh bien! il est clair que la médecine, étant la moins avancée des sciences, doit être la plus obscure. Enfin, nous soutenons que, l'état pathologique n'étant qu'une modification de l'état normal, comme nous le montrerons à satiété dans le cours de ces leçons, il faut connaître l'état normal pour comprendre l'état pathologique, et vous savez combien la physiologie, malgré tous ses progrès, reste encore incomplète sur une foule de points. Yous êtes impuissants, nous dit-on, à expliquer la scarlatine, la variole, la rougeole. Cela est vrai, mais il est vrai également que nous ne connaissons rien des fonctions de la peau où ces maladies ont leur siège. Qu^y a-t-il d'étonnant, dès lors, que nous ne puissions pas expliquer les. maladies d'un organe dont nous ignorons le& fonctions? Quand ces fonctions nous seront connues, il nous sera permis de rechercher comment elles peuvent se modifier ou s'altérer ; mais jusque-là tous les efforts seraient vains.
La médecine expérimentale est donc la médecine qui se développe, c'est la science de l'avenir. Elle ne pouvait se développer que lorsque les autres sciences seraient elles-mêmes assez avancées pour lui fournir les premiers moyens d'expérimentation qui lui étaient né-
cessaires. Ce moment paraît venu aujourd'hui. Sans doute, nous sommes encore en plein empirisme médical ; mais néanmoins il est incontestable que la médecine tend à se constituer expérimentalement, et ici, où tous les cours de sciences doivent être progressifs, et regardant l'avenir de la science, nous sommes dans notre rôle de professeur du Collège de France en aidant de tous nos efforts le développement de la médecine expérimentale.
Le plan de notre enseignement est donc tout tracé d'avance. Pour étudier expérimentalement les phénomènes que présentent les êtres vivants, la médecine expérimentale est la médecine active qui modifie l'organisme : c'est la science des médicaments ou des modificateurs. Il faut donc étudier les agents modificateurs, c'est-à-dire les médicaments ou les poisons. Au fond, c'est tout un, car il n'y a pas de médicament qui ne puisse devenir un poison à une certaine dose, et pas de poison que l'économie ne puisse supporter lorsqu'il est donné en quantité suffisamment faible. Yoilà à quoi la médecine expérimentale doit s'attacher : la physiologie est maintenant assez avancée pour analyser avec avantage l'influence des agents modificateurs ou des poisons.
Nous étudierons donc les poisons, mais en les considérant à un point de vue bien déterminé. Aux yeux du médecin légiste, les poisons sont avant tout les instruments d'un crime ; le toxicologue et le chimiste les étudient encore sous un aspect différent. Pour nous, ce sont des agents capables de modifier les phénomènes de la vie et même de les faire cesser complètement. Notre rôle consistera donc à suivre l'actioa de chaque poison, car
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chacun produit sa maladie paiiiculière, et nous verrons que bien des évolutions morbides ne sont le plus souvent au fond que des empoisonnements. Nous étudierons donc sous toutes leurs faces les divers mécanismes de la mort, ce qui nous initiera mieux qu'aucune autre étude aux mystères de la vie, car, en définitive, la mort, c'est le contraire de la vie. Toutes les définitions qu'on en peut donner se ramènent toujours à celle-là, bien qu'elle paraisse une pure naïveté; et par conséquent apprendre comment on meurt, c'est apprendre en même temps comment on vit.
Le plus grand obstacle qui s'oppose au progrès de la médecine expérimentale, c'est qu'on s'est fait longtemps et qu'on se fait encore bien souvent l'idée la plus fausse, et la plus imparfaite de la constitution générale de l'organisme. On considérait la vie comme une force qui pouvait se localiser dans un point circonscrit du corps, dans un organe ou même dans un appareil. Ainsi pour ceux qui localisent la vie sur certains points du corps, quand on pique, par exemple, la moelle allongée en un point déterminé dont la blessure entraîne une mort immédiate, il faut dire qu'on a chassé la vie qui s'était cantonnée en ce point, tandis qu'en réalité on a simplement rompu un mécanisme essentiel au jeu de l'existence chez l'animal expérimenté, mais qui pourrait très bien ne pas avoir la même importance chez d'autres. C'est ainsi que la section du nerf facial sur un homme occasionne à peine une légère difformité du visage par suite de l'altération qu'elle apporte dans le jeu de la physionomie. Chez le cheval, au contraire, cette opé-
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ration est mortelle, parce que les narines s'appliquent alors l'une contre l'autre de manière à fermer toute issue à l'air, et le cheval, ne pouvant, comme l'homme, respirer par la bouche, périt bientôt asphyxié. D'ailleurs, en suivant ce raisonnement, on pourrait localiser la vie dans bien d'autres endroits encore et qui seraient même souvent fort insignifiants. C'est qu'en effet la vie réside partout dans le corps humain ; son siège véritable est placé dans les éléments histologiques qui constituent le& tissus, et elle n'est en définitive que la résultante de l'action de toutes les parties élémentaires. Yoilà l'idée bien nette que nous donne la science moderne sur la constitution de l'organisme, et c'est cette idée qu'il faut transporter en physiologie, en pathologie, en thérapeutique pour en faire la base véritable de la médecine expérimentale.
Les poisons introduits dans l'organisme se glissent jusqu'aux éléments anatomiques dont ils modifient diversement ou suppriment môme les fonctions. On peut ainsi classer les poisons suivant la nature des divers éléments hislologiques sur lesquels ils agissent, et ce sera même là notre principale étude.
En effet, comme nous le disions tout à l'heure, on doit distinguer deux médecines : la médecine présente, qu'il faut connaître et appliquer tous les jours pour exercer honorablement la profession de médecin ; et la médecine de l'avenir, la médecine progressive, dont les tendances doivent être connues, parce que chacun de nous est appelé à concourir à son avancement tout en exerçant sa profession. La première est amplement enseignée
dans les facultés de médecine, où l'on y donne toutes les connaissances pratiques nécessaires au médecin, en exposant l'état actuel de la science. Ici nous supposerons toutes ces connaissances acquises et nous nous appliquerons à suivre les derniers progrès du jour, et à provoquer même ceux du lendemain, en un mot, à diriger les regards du médecin vers l'avenir. C'est par la médecine expérimentale que le médecin pourra acquérir une véritable puissance sur les êtres vivants, puissance d'autant plus légitime qu'elle s'exercera tout entière dans leur intérêt.