‹ Leçons de pathologie expérimentaleChapitre 82 sur 145 · C. BERiNARD. Patll. exp · texte numérisé non relu

C. BERiNARD. Patll. exp

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LE MILIEU INTÉRIEUR COMME CHAMP D'ACTION DE LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE (1).

Messieurs,

Dans notre première leçon (2), nous avons essayé de donner une idée de la médecine expérimentale, et nous l'avons définie la médecine active^ c'est-à-dire celle qui tend à modifier les phénomènes de l'organisme dans un but de guérison, tandis que la médecine d'observation ne devrait être que purement expectante. La médecine hippocratique nous représente la médecine expectante d'observation; elle fut la première médecine scientifique. Mais la médecine expérimentale tend aujourd'hui à se constituer, parce que l'avancement des sciences de l'organisme peut commencer à le permettre.

Essayons maintenant de circonscrire le domaine de la médecine expérimentale, ou plutôt d'indiquer quel doit être son champ d'action. La médecine expérimentale doit nécessairement porter son action modificatrice dans les milieux intérieurs organiques. La médecine antique ou hippocralique ne reconnut que l'influence des milieux extérieurs ambiants, c'esl-à-dire l'inlïuence des airs, des

(1) Revue des cours scientifiques, 14 janvifîr 18G5.

(2) Voyez page 418.

eaux, des lieiix^ etc. Pour modifier les malades, il fallait donc les tirer de ces milieux, afin de les placer dans des circonstances ambiantes plus favorables. C'est encore ce que nous pratiquons aujourd'hui en envoyant certains malades dans des résidences nouvelles où leurs maladies peuvent s'améliorer par le climat ou sous l'influence d'autres circonstances locales. La médecine antique avait donc compris déjà l'influence des milieux, et en cela elle avait grandement raison, car la vie n'est, après tout, qu'un rapport entre les organismes et les milieux.

Mais cette considération ne suffît pas, puisqu'il y a des êtres qui vivent parfaitement bien dans certaines circonstances ambiantes où d'autres se trouvent très mal ou finissent même par périr. Le milieu cosmique n'est donc pas tout, et il y a autre chose encore à considérer en médecine : c'est le milieu intérieur. Il ne faudrait pas croire pour cela que la médecine expérimentale exclut les idées de la médecine antique, et qu'elle ne tient pas un grand compte de l'étude des milieux extérieurs; elle déclare seulement cette étude insuffisante, et y ajoute ce que la science a acquis par ses investigations dans les organismes. La médecine expérimentale, loin de repousser la médecine d'observation, n'en est au contraire que la suite et le développement naturel. Il ne pouvait d'ailleurs en être autrement. Si la science d'aujourd'hui ne représentait pas, en la continuant, la science d'autrefois, elle ne serait pas la véritable science, car la science est comme un vaste édifice dont les pierres supérieures reposent sur les pierres inférieures et les supportent

nécessairement. Chacun de nous apporte sa pierre audessus de la pierre de son devancier, et c'est ainsi que l'édifice s'élève tous les jours de plus en plus. Les anciens n'avaient donc pas plus d'expérience que nous, comme on semble parfois le supposer; et ce n'est point parce qu'une théorie ou une idée est ancienne qu'elle doit être considérée comme meilleure. On serait au , contraire plus près de la vérité en prenant le contre-pied de ce préjugé vulgaire. L'expérience et la haute sagesse que nous avons coutume d'attribuer aux anciens sont un pur effet de l'éloignement, une illusion que l'histoire dément à chaque instant en précisant les faits. En réalité, comme l'a dit Pascal, c'est nous qui sommes les véritables anciens, parce que nous avons amassé le résultats de l'expérience des siècles, et ceux que nous appelons de ce nom représentent la jeunesse du monde avec toutes les incertitudes, les illusions et les faiblesses que comportent les débuts de Thumanité scientifique. Nous ne dirons pas que la science d'aujourd'hui est comme un homme mûr, car la science n'est pas faite ; mais elle est, si vous voulez, comme un adolescent dont les forces et les connaissances s'étendent chaque jour davantage. Il est singulier que la réputation de sagesse et d'omniscience qu'on attribue aux anciens soit telle, qu'on nous les représente toujours avec des figures vénérables, une longue barbe blanche, une physionomie grave et méditative, comme s'ils représentaient une science achevée et vieillie. Ici même, dans les peintures qui ornent le plafond de cet amphithéâtre, vous voyez Aristote et Hippocrate courbés pour ainsi dire sous le poids des

LA médecine; art ou scienck? 437

ans et de la science. Si c'est un emblème de la science qu'on a voulu représenter, il aurait fallu prendre le contre-pied de ce que l'on a fait, et, au lieu de vieillards, peindre des enfants qui n'en étaient qu'à leurs premiers bégayements.

Aujourd'hui encore, beaucoup de personnes, et même beaucoup de médecins, prétendent que la médecine n'est pas une science, mais simplement un art. Gomment celte idée a-t-elle pu se former? Il faut bien qu'elle ait sa raison d'être. En voici, suivant nous, l'explication. Une science, c'est un ensemble de faits dont on connaît la loi, de manière à les provoquer ou à les empêcher quand on veut. Ainsi, en chimie, on est toujours sûr de produire un corps déterminé quand on met en présence les conditions et les éléments convenables. La médecine ne comprend encore que bien peu de faits dont on connaisse la loi ; il y a seulement des faits empiriques. Le sulfate de quinine guérit la lièvre, mais encore n'opère-t-il pas toujours, et nous ne savons ni pourquoi ni comment il la guérit ; car, sans cela, nous n'aurions plus d'exceptions. Or, l'exception est antiscientifique, et indique toujours une ignorance plus ou moins complète des phénomènes réels. Il existe encore d'autres faits bien plus obscurs, dont un empirisme plus ou moins grossier nous a donné une certaine approximation. Alors, ce n'est plus de la science ; cela deviendrait de l'art. La science, en effet, est la même pour tous, puisqu'elle correspond à la raison, c'est-à-dire à une connaissance déterminée et absolue. L'art, au contraire, répond au sentiment et varie d'une personne à l'autre. La science s'ajoute

à elle-même, l'art s'isole et s'individualise : « L'art, c''est moi; la science, c'est nous », dit Victor Hugo dans son appréciation de Shakspeare. La médecine, qui a encore tant d'indéterminé, comprendrait donc beaucoup de parties où l'art, c'est-à-dire le sentiment, dirige et remplace la loi scientifique. Mais remarquons d'abord que le but de la médecine est de découvrir la loi des faits empiriques, pour les faire ainsi rentrer dans la classe des faits scientifiques. D'un autre côté, je m'élève contre cette prétention que la médecine soit un art; car si la médecine est un art, quelle sera donc l'œuvre d'art du médecin? Tout artiste a son œuvre : pour le peintre, c'est son tableau; pour le sculpteur, sa statue; pour l'architecte, son édifice; dirons-nous que l'œuvre du médecin, c'est la guérison de son malade? Sans doute, le langage du monde la lui attribue souvent, comme elle l'accuse de sa mort quand il périt entre ses mains, ce qui fait une compensation. Mais ce serait là une œuvre d'art aussi singulière que contestable.. Le médecin, en effet, peut-il bien prétendre qu'il a guéri son malade? « Ce n'est pas moi qui guéris le malade, disait Hippocrate; c'est la nature. » Et bien longtemps après lui, Ambroise Paré s'écriait dans le même esprit : Je le pansaij, Dieu le guarit. » La médecine ne saurait donc être un art; elle ne peut être qu'une science d'observation expectante laissant agir la nature, ou une science" agissant expérimentalement. Tout le reste est de l'empirisme ou du charlatanisme.

Mais revenons à notre point de départ. Le premier pas à faire, avons-nous dit, dans l'élude de la médecine

expérimentale, c'est de définir sa base, c'est-à-dire le milieu intérieur au sein duquel s'accomplissent les pliénomènes qu'elle a pour mission d'étudier et de modifier. Le milieu intérieur n'est autre chose que celui dans lequel vivent les parties élémentaires de l'organisme ; les influences du milieu cosmique doivent passer par le milieu intérieur pour atteindre ces parties élémentaires, et c'est ce qui arrive en effet. Nous aurons donc à tenir compte des actions extra-organiques qui se mêlent ainsi aux actions intra-organiques pour venir agir de concert sur les éléments de notre organisme, '

A première vue, il semble que ce milieu intérieur ne soit autre chose que le sang ; mais alors toutes les maladies auraient leur origine dans le sang, ce qui ne serait pas exact, car il peut arriver que les éléments histologiques soient atteints les premiers par des modiricaiions 'pathologiques, le sang n'étant altéré que consécutivement, et pour ainsi dire par contre-coup. Cependant tout empoisonnement est d'abord un empoisonnement du sang ; mais si une substance toxique ne peut agir qu'à la condition d'être introduite dans le sang, il n'en faudrait pas conclure que toute substance toxique introduite dans le sang détermine nécessairement la mort. Ainsi, l'acide sulfhydrique est sans contredit un poison, car il tue rapidement tout animal qui en reçoit une certaine quantité dans ses poumons ; cependant on peut l'introduire impunément dans les veines, dans le tissu cellulaire souscutané ou dans le canal intestinal, et l'on n'observe pas de malaise chez l'animal expérimenté. Si l'hydrogène sulfuré peut entrer ainsi dans le sang, c'est qu'il circule

alors avec lui, arrive à l'oreillelte droite, puis au ventricule droit, qui Tenvoie aux poumons, d'où il s'échappe dans Tatmosphère, grâce à sa forme gazeuse. Au contraire, quand on l'absorbe par les poumons, l'hydrogène sulfuré arrive dans l'oreillette gauche, et passe ensuite dans le ventricule correspondant, qui le lance dans les arères. Il parvient ainsi jusqu'aux éléments histologiques, où se manifeste alors son influence mortelle. Si la substance toxique introduite dans le système veineux n'est pas volatile, elle empoisonnera alors l'animal, parce qu'elle traversera les poumons sans pouvoir s'en échapper sous forme de vapeur; mais, même dans ce cas, son action ne se produira encore que lorsqu'elle sera parvenue dans le système artériel. L'empoisonnement ne s^effectue donc jamais hors du système artériel, et cela est facile à expliquer, puisque ce système, chargé d'amener le sang aux parties, est évidemment le seul qui puisse y porter la mort aussi bien qu'il y porte la vie.

Ainsi, confondre le milieu intérieur avec le sang, c'est en donner une formule trop large ; il faudrait évidemment la restreindre au système artériel. Mais en disant que ce milieu intérieur doit être restreint au seul système artériel, nous n'allons pas encore assez loin. Ce milieu est placé particulièrement à l'extrémité des artères, dans les vaisseaux capillaires, qui les terminent, c'est-à-dire au milieu des parties histologiques ellesmêmes. Enfin les globules sanguins ne font point, à proprement parler, partie du sang, en tant que milieu organique : ce sont de véritables cellules nageant au milieu de la liqueur sanguine. Leur destruction ou leur

altéralion entraîne sans doute la mort de l'animal, mais ce n'est pas là une propriété qui leur soit particulière : tous les éléments organiques sont dans ce cas, et il suffit de la destruction de l'un quelconque d'entre eux pour que l'harmonie de l'ensemble soit renversée à tout jamais, et par conséquent la vie rendue impossible. Il y a seulement cette différence que, lorsqu'on introduit dans les artères et les veines un poison attaquant spécialement les globules du sang, de l'oxyde de carbone, par exemple, ce poison agit sur place, puisqu'il est mis immédiatement en contact avec les globules sanguins qui sont eux-mêmes de véritables éléments histologiques mobiles; tandis que les autres agents toxiques sont obligés d'aller chercher à l'extrémité du système artériel, dans le milieu intérieur ordinaire, les organismes élémentaires fixés aux tissus sur lesquels s'exerce leur action.

Le milieu intérieur, c'est donc seulement le plasma du sang, et, par suite, c'est dans les dépendances de ce liquide qu'il nous faudra chercher les conditions d'existence des organismes élémentaires, conditions que nous avons à déterminer. Yoilà du milieu intérieur une définition au moins provisoire, qui nous suffira pour éclairer nos recherches. Ce n'est qu'en avançant dans nos études qu'il nous sera possible d'en donner une définition rigoureuse et vraiment physiologique.

Grâce à la circulation du sang, les actions toxiques peuvent être portées rapidement dans toutes les parties du corps ; mais il y a aussi des actions locales. Comment comprendre ces actions locales, quand on considère le sang comme un véhicule général, sachant d'ailleurs que

le circuit est complet chez l'homme en vingt secondes environ? C'est qu'à côté de la circulation générale, toujours très rapide, il y a aussi des circulations locales bien plus lentes, qui président à ces actions nutritives.

L'action toxique et l'action thérapeutique, c'est toujours la même chose au fond ; il n'y a qu'une différence de dose. Trois cas peuvent se présenter dans l'administration d'un poison : 1° action nulle, quand la dose est insuffisante ; 2" action thérapeutique avec une dose modérée et graduée ; 3° enfin, action toxique. La dose correspondant à chaque cas peut être exactement mesurée ; mais, pour cela, il faut toujours tenir compte des variations de l'absorption. Ce point a malheureusement été trop souvent négligé jusqu'ici, et c'est pour cela qu'on a observé, sans les comprendre, une foule de phénomènes très disparates, ou même tout à fait contradictoires en apparence. Ainsi, la première condition à remphr, quand on veut empoisonner un animal, c'est que le poison qu'on lui donne ne sorte pas au fur et à mesure qu'il est administré, car alors le corps de cet animal serait un véritable tonneau des Danaïdes. Si le poison est éliminé de cette manière aussi vite qu'ilest pris, on aura une action nulle constante, ce qui peut se vérifier même avec les poisons les plus actifs, la strychnine, le curare, etc., employés à doses minimes. On ait ainsi passer avec le temps des quantités énormes de matière toxique à travers le corps sans y produire le moindre désordre organique. Cela tient uniquement- à la lenteur de Tabsorption, qui est contre-balancée par l'élimination. .

REGLEMEISTATION DE L ABSORPTION.

Mais comment graduer et régulariser l'absorption? Yoilà un problème qu'il serait très important de résoudre. On a proposé d'injecter directement les matières dans le sang ; et cela a été essayé sur des cholériques, parce que l'absorption est considérablement ralentie chez ces malades. L'action médicamenteuse semblerait devoir être ainsi beaucoup plus rapide ; cependant il n'en est rien, et c'est là d'ailleurs un moyen impraticable. Mais on obtient une absorption tout à la fois plus énergique et plus durable en injectant les substances, soit dans le tissu cellulaire sous-cutané, soit par la trachée, à la surface pulmonaire. Lorsqu'on injecte ainsi la substance active, il y a d'abord une action locale ; puis, si la matière employée est en quantité assez considérable, la circulation s'en empare et la transporte dans les liquides qui entourent immédiatement les éléments organiques et ne possèdent qu'une circulation lente,, de telle sorte que les organismes élémentaires éprouvent une sorte d'imbibition prolongée. Quand on injecte tout d'un coup la substance toxique dans les veines^ ehe se trouve en grande partie éliminée avant d'avoir pu produire son action. Ce n'est point là, du reste^ une hypothèse qui rend plus ou moins bien compte des faits ; c'est une réalité qu'il nous sera facile de vérifier par expérience.

Le médecin ne peut comprendre l'effet thérapeutique que par l'effet toxique^ qui est en quelque sorte le premier à un degré plus élevé, et par conséquent bien mieux accusé : c'est seulement par ces études qu'il pourra devenir maître de son médicament et calculer avec certitude la dose convenable. Mais, avant tout, il

faut régler l'absorption, et l'on ne pourra y arriver qu'en injectant les substances dans le tissu cellulaire sous-cutané. Aujourd'hui cette méthode tend à s'introduire en médecine, et l'injection des médicaments que j'ai proposée sur la surface pulmonaire, c'est-à-dire par la trachée, est encore plus certaine et plus efficace. Le mode d'administration par le tissu cellulaire ne présentera jamais aucun danger quand les médicaments seront parfaitement purs, et l'on peut déjà invoquer à cet égard le témoignage de l'expérience, car jamais les injections sous-cutanées, pratiquées dans une foule de circonstances diverses, n'ont entraîné la moindre conséquence fâcheuse pour le malade.

Mais, avant d'étudier les phénomènes pathologiques, il faut d'abord se rendre compte de l'état normal dont ils sont une déviation. Toute la science des êtres vivants se résume donc dans la connaissance des modificateurs normaux, thérapeutiques et toxiques des éléments histulogiques. Cette connaissance pourra fournir l'exphcation et la loi de tous les phénomènes observés. En effet, nous ne vivons et nous ne périssons que par les éléments histologiques, et chacun d'eux a ses aliments et ses poisons particuliers. Quand nous connaîtrons le mécanisme de tous ces empoisonnements divers, nous pourrons seulement comprendre les moyens scientifiques d'y remédier.

LA MÉTHODE D'INVESTIGATION DANS LES RECHERCHES DE MÉDECINE EXPÉRIMENTALE (I)

Messieurs,

La médecine ne peut rester une science expectante : ^on rôle est d'être expérimentale, et par conséquent d'agir sur le malade et de chercher tous les moyens propres pour cela. En effet, l'ambition de l'homme est la même dans les sciences de la vie que dans les sciences des corps bruts, c'est de soumettre la nature à sa puissance; mais on ne peut dominer la nature qu'en obéissant à ses lois, et pour cela il faut d'abord les connaître.

Donnons immédiatement quelques indications générales sur la méthode d'investigation la plus convenable pour ne pas avoir à y revenir à propos de chaque recherche expérimentale.

La première condition, c'est de prendre un animal vivant ; il faut étudier la vie sur la vie même, car, en définitive, l'anatomie toute seule ne pourra jamais rien expliquer. On agit sur l'animal avec la substance ou le modificateur dont on cherche à déterminer les effets, et «n général il faut exagérer dès l'abord les choses et produire un excès d'action, c'est-à-dire employer la dose toxique. La mort arrive alors plus ou moins rapidement,

(1) Revue des cours scientifiques, 14 janvier 1865.

et l'on cherche aussitôt, par une autopsie instantanée, comment elle s'est produite, en examinant avec soin comment se sont modifiées les parties histologiques. Se borner aux symptômes extérieurs serait tout à fait insuffisant, car les genres de mort les plus différents en réalité se révèlent souvent par des symptômes en apparence identiques, ressemblant en général à ceux de l'asphyxie.

Prenons pour exemple l'action du curare. C'est un poison dont on a déjà beaucoup parlé et dont on parlera beaucoup encore. Mais son étude est encore loin d'être épuisée aujourd'hui, et il nous révélera sans doute, plus tard, bien des faits ignorés jusqu'ici. Ce n'est donc point là, du reste, une assertion hasardée, car je compte vous exposer dans la suite de ce cours plusieurs expériences inédites qui mettront en lumière des propriétés nouvelles du curare et des mécanismes physiologiques jusqu'alors inconnus (1). Il ne faut jamais se lasser de revenir ainsi sut l'étude du même corps, car un seul poison complètement connu dans tous les détails de son action nous donnerait la connaissance de l'organisme entier.

Je me rappelle à ce propos une conversation que j'ai eue autrefois avec un philosophe contemporain fort connu qui désirait s'éclairer auprès de moi sur l'état de nos connaissances physiologiques. Ses demandes portant en général sur des questions de connaissance première des phénomènes, je lui répondais le plus sou-

(1) Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857, et La science expérimentale, 2' édition, Paris, 1879 : Le Curare.

AlîTOPSIES INSTANTANEES.

vent que je ne savais pas. « Mais vous ne savez donc rien? s'écria le philosophe; il n'y a donc pas le plus petit point sur lequel vous ayez atteint la vérité complète d'un phénomène? — Non, répliquai-je car la vérité n'est jamais complète; elle est toujours relative, et la recherche n'est jamais finie. Si nous connaissions d'une manière complète la vérité sur un seul point, ce serait la vérité absolue, et nous devrions la connaître également sur tous les autres, parce que dans l'organisme comme dans l'univers tout se tient, et une connaissance entraîne l'autre. »

Aussitôt l'animal mort sous l'influence du poison que nous lui avons donné, nous examinons tous ses tissus au point de vue de leurs propriétés physiologiques pour déterminer celles que le poison a détruites et celles qui ont échappé à son action. Ce sont là les véritables autopsies et les seules fécondes. Les autopsies ordinaires induisent très souvent dans les plus grandes erreurs. On ne peut, en effet, les pratiquer sur l'homme que vingt-quatre heures après la mort, et au bout d'un temps aussi long il est impossible de rien constater avec certitude relativement au mécanisme de la mort; on trouve souvent des lésions qui n'ont certainement pas été la cause immédiate de la mort, qui peut-être même ne se sont produites que lorsque cette mort était déjà survenue.

La véritable autopsie est donc celle qui se pratique nnmédiatement après la mort. Dans l'expérimentation pathologique et thérapeutique, on cherche alors sur le cadavre encore palpitant pourquoi l'animal a succombé ; mais il faut bien s'entendre sur ce mot. Le véritable

2Jourquoi des choses nous sera éternellement inconnu, et il est même absurde de se poser cette question en physiologie. Les choses sont ainsi parce qu'elles sont ainsi, et voilà tout. Est-ce dans un vif sentiment de ces limites de notre connaissance, et pour se moquer des médecins qui, ne voulant pas les connaître, posent des questions absurdes, que Molière met dans la bouche de son candidat docteur cette réponse plaisante en apparence, mais plus sérieuse qu'elle n'en a l'air : Opium facit dormire quia est in eo virtus dormitiva cujus est natura sensus assoupire? C'est qu'en effet on ne peut répondre autre chose. Nous disons bien aujourd'hui que l'opium fait dormir, parce qu'il contient de la morphine, de la narcéine, de la codéine, etc.; mais pourquoi ces substances elles-mêmes font-elles dormir? La question est reculée, mais elle subsiste aussi insoluble qu'auparavant. « La recherche du pourquoi des choses, ainsi que le dit Bacon, nous conduit toujours à une cause sourde qui ne répond plus à nos questions. » Toutes les sciences en sont là : quand le chimiste met en présence de l'acide sulfurique et de la potasse, il voit se former un sel, et pour expliquer le phénomène il invoque l'affinité, c'est-à-dire qu'il ne fait qu'exprimer le fait, cdiV V affinité n'est qu'un mot destiné à faciliter le langage scientifique, comme l'attraction, comme la cohésion, etc. Ce serait une complète aberration d'esprit que de vouloir y trouver l'explication d'une cause première.

Yoici maintenant la grenouille que nous avons empoisonnée par le curare ; elle vient de mourir à l'instant même, et nous allons voir, en l'ouvrant sur-le-champ.

MÉTHODE d'investigation. 449

si nous n'y trouverons pas des lésions organiques qui puissent nous instruire sur le genre de mort auquel elle a succombé. Si nous ne trouvons rien, nous devrons le dire franchement et avouer que la lésion qui a amené la mort correspond à un phénomène physiologique encore inconnu et que nous ne comprenons pas ; mais il n'en restera pas moins certain pour cela que la mort a une cause, bien que nous n'ayons pas su la découvrir. Admettre qu'un phénomène pourrait n'avoir pas de cause, ce serait renoncer à la science et en quelque sorte au bon sens, car la science est essentiellement fondée sur l'hypothèse de lois régulières et stables. Lorsqu'on ne trouve aucune lésion dans les organes après la mort, il est des médecins^ qui se sont crus obligés d'admettre une mort par disparition de force vitale. C'est là ce qu'ils appellent une lésion dynamique, ou une lésion de la force vitale. Ces idées sont encore exposées dans quelques ouvrages assez récents ; du moins il y a là une véritable absurdité : une force n'est pas autre chose qu'un certain rapport, une certaine relation entre une cause et l'effet qu'elle produit. Comment comprendre dès lors qu'elle puisse subir des lésions ? Qu'un fil vienne à se casser dans un appareil électrique qui nous sert, et le courant ne passera plus. Dirons-nous qu'il y a eu lésion ou maladie de l'électricité ? Supposer une lésion ou une maladie de la force vitale n'est pas une chose moins ridicule, et, de plus, c'est une idée tout à fait contraire au progrès des sciences, car en ayant l'air de satisfaire l'esprit par une solution apparente, elle l'empêche de chercher la solution véritable.

c. BERNARD. Patli. exp . 29

450 PATHOLOGIE EXPÉRIME>'TALE.

Mais ces lésions organiques qui sont dans la plupart des cas la cause immédiate de la mort, où devrons nous les chercher? Dans deux endroits distincts, d'abord dans les tissus, ou plutôt dans les éléments histologiques dont la. texture peut être modifiée. Mais tout n'est point là, car la vie suppose nécessairement un organisme, un miheu et un rapport normal entre cet organisme et ce milieu. Or, la lésion organique produisant la mort peut exister tout aussi bien dans le milieu qui entoure chaque élément que dans la texture de cet élément lui-même. Cette distinction est très importante, car il y a des poisons dont la mort n'est pas sans appel, et d'autres qui produisent des résultats rebelles à tout traitement. Lorsque c'est seulement le milieu qui est atteint, on comprend en effet qu'on puisse rendre à l'élément histologique son activité première en purifiant le milieu qui l'entoure: les fonctions de cet élément étant simplement engourdies sous l'influence des conditions ambiantes, quoi de plus naturel que de les réveiller en modifiant ces conditions? Je crois que l'action du curare doit rentrer dans cette classe, et je démontrerai par plusieurs expériences que le nerf moteur ainsi empoisonné a conservé intactes toutes ses propriétés physiologiques et électrotoniques; mais il s'en faut que tous les poisons soient dans le même cas, et un très. grand nombre produisent des effets irrémédiables, Vupas antiar, par exemple, qui coagule la substance musculaire. Lorsqu'on administre des poisons appartenant à cette seconde catégorie, il se peut qu'on introduise des conditions de mort dans le milieu des éléments histologiques, mais on

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atteint aussi la texture de ces éléments eux-mêmes, et cela suffit pour que l'effet du poison n'admette aucun remède. Ces éléments histologiques sont comme de petits organes entourés d'un milieu spécial dans l'être vivant : aussi ai-je pensé à imaginer le nom d organismes élémetilaires pour désigner ces éléments. Par notre milieu intérieur, nous sommes en quelque sorte comme des animaux aquatiques, car tous les éléments composant notre corps sont plongés dans les liquides, et ce n'est que grâce à un artifice de construction que nous pouvons marcher dans l'air.

Revenons maintenant à noire grenouille, el procédons à l'examen de chaque élément histologique. Le sang a conservé sa constitution normale et sa circulation (le cœur bat encore), en un mot toutes ses propriétés physiologiques; les muscles n'ont rien perdu non plus, car en électrisant ceux des cuisses, par exemple, on obtient aussitôt de vives contractions. Passons maintenant au système nerveux. Ici l'excitation électrique ne produit plus aucune irritation, et partant plus aucune contraction musculaire; et cependant les nerfs devraient posséder encore leurs propriétés vitales, car, par un temps froid comme celui d'aujourd'hui, les nerfs de grenouille conservent leur irritabihté vingt-quatre heures au moins après la mort. D'ailleurs, voici une autre grenouille tuée un peu avant la première, mais simplement par vivisection, et ses nerfs sont parfaitement irritables, comme il est facile de le constater, La grenouille qui a subi l'action du curare est donc morte par les nerfs, et, en poussant l'analyse un peu plus loin, nous verrions même

que ce sont les nerfs moteurs seuls qui ont été atteints^ les nerfs sensitifs ayant conservé toutes leurs propriétés physiologiques.

Cependant cet élément nerveux moteur a conservé son apparence normale et ses propriétés physiques, notamment en ce qui concerne l'électrotonisme ; il ne présente aucune lésion appréciable. Nous pouvons donc supposer que c'est le sang qui a été altéré de telle fa(,*on que le nerf moteur ne puisse plus exercer ses fonctions nutritives au milieu de lui. En effet, en pratiquant la respiration artificielle, cette corruption du sang sera éliminée, et rélément nerveux moteur pourra rependre ses fonctions, le milieu qui l'entoure étant redevenu normal. Tout ce que nous venons de dire prouve du reste 'surabondamment combien l'autopsie cadavérique ordinaire nous aurait fourni peu de lumières, car la plupart des constatations précédentes auraient été radicalement impossibles.

Depuis longtemps l'anatomie histologique s'occupe du système nerveux avec un soin tout particulier, et c'est même un des points de cette science qui sont aujourd'hui assez avancés. Dans ces derniers temps, on a cherché à déterminer les altérations microscopiques résultant des divers empoisonnements. Ce sont là, sans doute, des investigations très difficiles à poursuivre, et qui exigent beaucoup de tâtonnements préalables; mais il est essentiel de les tenter, et M. Roudanowski dit même avoir obtenu quelques résultats qui paraissent constants, bien qu'il n'ait pas encore voulu en tirer de conclusions définitives. Ainsi, dans les empoisonnements par l'opium.

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