MÉDECINE ; SCIENCE CONJECTURALE
le monde médical et qui a reçu et reçoit encore les solutions les plus contradictoires.
11 y a des personnes aux yeux desquelles la médecine est une science constituée, et même, au dire de quelques unes, cette science est arrivée à l'état positif (1). Quelques-uns admettent, à l'exemple de Cabanis (2), que la médecine peut devenir une science conjecturale, tandis que d'autres affirment qu'elle ne sera jamais qu'un art, et même qu'un mélier (3).
Évidemment toutes ces opinions doivent trouver des arguments et ont, par conséquent, leur raison d'être.
Il est assurément permis de dire que la médecine est une science^ et même des plus anciennes, puisque Hippocrate qui vivait 460 ans avant Jésus-Christ en est considéré comme le père ou le fondateur. D'un autre côté, on peut cependant constater qu'après vingt-trois siècles de pratique et d'enseignement, cette science médicale en est encore à se demander si réellement elle existe. Elle présente en effet ce triste spectacle que des hommes ignorants, des charlatans, peuvent y réussir dans la pratique mieux que de savants médecins qui ont passé toute leur vie à étudier. Il y a donc là des raisons de croire que la médecine n'est pas encore faite; car jamais, dans les sciences constituées, il n'arrivera qu'un savant et un ignorant puissent être confondus. Ici j'ai
(1) Dubois (d'Amiens), Rapport général sur les prix décernés par VAca demie de médecine en 1865. [Bull, de l'Acad. de méd., 1865-66, t. XXXI, p. 217.)
(2) Cabanis, Bu degré de certitude en médecine. Paris, 1803.
(3) Trousseau, Coiiférences sur V empirisme. Paris, 1862.
pour mission de vous enseigner la médecine scientifique ; il faut donc que je vous fasse d'abord connaître mon opinion sur la question de savoir si la médecine est ou non une science. Cela, du reste, nous conduira directement au cœur du sujet que nous avons à traiter.
Il y a maintenant vingt- deux ans que j'ai Thonneur de professer au Collège de France, soit comme suppléant de Magendie, soit comme professeur titulaire.
Eh bien, en 1847, lorsque j'inaugurais mon cours, voilà ce que je disais en commençant : « La médecine « scientifique que je suis chargé de vous enseigner n'existe <( pas. La seule chose qu'il y ait à faire, c'est d'en préparer <( les bases pour les générations futures, c'est de faire la « physiologie sur laquelle cette science doit s'établir plus « tard. »
Je reconnaissais donc que la médecine n'était point alors une science, mais j'admettais qu'elle pouvait le devenir, et j'ajoutais qu'elle ne le deviendrait que lorsque la physiologie serait suffisamment développée pour lui servir de base. Toutefois, il était loin de ma pensée de nier le génie d'Hippocrate, et j'étais plus éloigné encore de lui refuser le nom, qu'on lui donne ordinairement, de père et de fondateur de la médecine.
Ces deux propositions semblent au premier abord impliquer contradiction. Mais ce désaccord disparaîtra quand je vous aurai montré qu'il faut distinguer en quelque sorte deux médecines, différentes par le point de vue auquel elles se placent aussi bien que par leur but. Eu effet, la médecine considérée dans son ensemble renferme à la fois une science d'observation et une science
MÉDECINE, d'abord SCIENCE D^OBSERVATION. 457
tjxpérimentale. La médecine d'observation fait l'Iiistoire naturelle des maladies; la médecine expérimentale fait la physiologie des maladies. Or, aujourd'hui la science médicale existe, en tant que science naturelle ou d'observation, mais elle n'existe pas encore comme science expérimentale.
C'est Hippocrate qui est regardé à juste titre comme le fondateur de la médecine d'observation ; la médecine expérimentale attend son fondateur, parce que la physiologie commence à peine à se constituer.
Dans les autres sciences, comme dans la médecine, on trouve une phase de science d'observation et une phase de science expérimentale. On peut dire cependant que ces deux périodes, quoique très distinctes par leur but, appartiennent à une même évolution scientifique. Il est impossible qu'une science, quelle qu'elle soit, ne commence pas par une phase d'observation purement contemplative des phénomènes. La phase scientifique expérimentale, qui est active et explicative des phénomènes, ne vient qu'après celle-là ; elle représente un état plus avancé de notre connaissance.
Les sciences qui étudient dos phénomènes à notre portée peuvent seules devenir des sciences expérimentales. L'astronomie, par exemple, est condamnée à rester toujours science d'observation, parce qu'elle ne pourra jamais agir expérimentalement sur les astres, objets de ses études.
En un mot, la science d'observation observe les phénomènes, les classe, les caractérise et arrive à en prévoir le cours naturel ; la science expérimentale explique
les phénomènes, remonte expérimentalement à leur cause, c'est-à-dire à leurs conditions d'existence, et arrive ainsi à les régler, à les modifier à son gré. Depuis longtemps on a dit que le but de la science est la prévision : cela est vrai dans les sciences d'observation ; mais pour les sciences expérimentales le but c'est V action.
Revenons maintenant à la médecine d'observation^ et à la médecine expérimentale.
La médecine d'observation, avons-nous dit, est fondée depuis Hippocrate ; de sorte que ceux qui font allusion à ce côté de la médecine ont raison de dire qu'elle est constituée scientifiquement. Cette médecine a pour objet le pronostic, le diagnostic, la nosologie. Là l'ignorant ne pourra être confondu avec l'homme instruit, et celui qui n'aura pas étudié la clinique, l'anatomie pathologique, la sémiotique, en un mot, la science médicale d'observation, sera incapable de résoudre les problèmes relatifs à l'histoire des maladies.
La médecine expérimentale correspond à la thérapeutique, au traitement des maladies. Aujourd'hui cette médecine n'existe pas encore : elle est plongée dans l'empirisme. Là l'ignorant, le charlatan et le médecin instruit se confondent plus d'une fois : de sorte que ceux qui se placent au point de vue du traitement des maladie sont vraiment raison de dire que leur médecine n'est pas encore une science.
Dans les sciences, il se présente toujours ainsi deux points de vue ou deux problèmes distincts et successifs : 1° connaître et prévoir les phénomènes naturels; 2" agir sur ces phénomènes. Ces deux problèmes se posent