EMPIRISME EXPÉRIMENTAL
entier de médecine, parce que telle est la tendance innée de l'esprit de vouloir tout expliquer d'un seul coup et avant de laisser le temps compléter son œuvre. Après la découverte de la circulation du sang, après les expériences d'Aselli, de Pecquet, de Graaf, etc., on a imaginé des systèmes médicaux qui tous ont eu successivement le même sort. Ils ont disparu,, bien qu'ils fussent fondés sur l'expérimentation, parce qu'ils avaient une base expérimentale trop étroite pour soutenir la masse d'hypothèses et de raisonnements qu'on avait échafaudés sur elle. Broussais lui-même avait un système fondé sur la physiologie; il prenait comme point de départ l'irritabilité de Ghsson et de Brown. Mais ces faits, par une généralisation exagérée, étaient devenus aussi entre ses mains l'origine d'un système ; et ce système^ comme tous ceux qui l'avaient précédé, n'a pu se soutenir qu'un temps très court.
Maintenant les expérimentateurs empiriques tombent dans l'excès contraire à celui des faiseurs de systèmes : ils ne veulent pas aller au delà des faits, parce que, disent-ils, aussitôt qu'on va plus loin que le fait, on se trompe. Je me souviens, à ce propos, d'une circonstance dans laquelle Magendie s'accusa publiquement de s'être trompé, parce que lui-même n'avait pas été assez empirique. Voici le fait :
Magendie avait fait des expériences sur le suc pancréatique, et il avait constaté que ce liquide, qui resemble à la salive, possédait la propriété de coaguler par la chaleur comme les liquides albumineux. II avait donc dit et écrit que le suc pancréatique est un liquide albu-,
mineux. Rien ne paraissait plus simple. Je suis venu vingt ans après recommencer des expériences sur le même sujet; j'ai constaté à mon tour ce qu'avait vu Magendie, mais j'ai conclu autrement. Je reconnus que le suc pancréatique coagulait lorsqu'on le chauffait ; mais cependant je montrai que cette coagulation n'était pas due à de l'albumine, car la matière coagulable du suc pancréatique avait beaucoup d'autres caractères qui la différenciaient complètement de cette substance. Je fis voir mes expériences à Magendie, et cela se passait précisément au moment oii il allait faire une leçon dans cette chaire. Magendie exposa au public le désaccord de nos expériences, et il ajouta : « Moi qui croyais ne jamais aller au delà des résultats fournis par les sens, j'ai cependant encore dépassé les limites du fait brut dans mon expérience sur le suc pancréatique; et c'est pour cela que je me suis trompé. En effet, je n'avais vu qu'une seule chose : c'est que le suc pancréantique coagule par la chaleur ; et, au lieu d'exprimer simplement ce résultat, j'ai dit : Le suc pancréatique est un liquide albumineux. Si je m'étais contenté de dire : Le suc pancréatique est un liquide coagulable par la chaleur, j'aurais été inattaquable. »
Yous voyez combien ces sujets sont difficiles et dé licats. Ceux mêmes qui veulent rester dans l'empirisme le plus complet vont quelquefois encore, sans le savoir, plus loin que les faits ; que sera-ce donc si l'on se laisse au contraire entraîner librement au caprice de son imagination? On tombera alors dans les plus graves écarts, et l'on déduira de ses expériences des conséquences qui