LA MÉDECINE D'OBSERVATION ET LA MÉDECINE EXPÉRIMENTALE
Messieurs,
Nous allons reprendre nos études de médecine expérimentale, interrompues, bien contre mon gré, depuis trois ans. J'ai lieu de regretter à tous égards cette interruption ; car cette lacune de trois ans dans ma vie scientifique est un temps précieux, qui est perdu; cependant peut-être verrez-vous plus tard qu'il ne l'a pas été tout à fait. Malheureusement pour moi, j'ai eu tout le temps de la réflexion, et j'ai.pu utiliser les loisirs que m'a laissés la souffrance à réunir mes idées et à former des projets d'études qui ne seront pas inutiles à l'enseignement que nous allons reprendre. Je n'ai plus maintenant qu'un désir, c'est que ma santé, dont l'état actuel m'obligera peut-être quelquefois à faire appel à votre indulgence, se raffermisse peu à peu et me permette de rendre encore quelques services à la science à laquelle j'ai consacré ma vie entière.
La médecine est-elle une science, oui ou non? C'est là une question qui est constamment à l'ordre du jour dans
(1) Revue des cours scientifiques, 16 janvier JSCO.
médecine; science conjecturale? /l55 le monde médical et qui a reçu et reçoit encore les solutions les plus contradictoires.
11 y a des personnes aux yeux desquelles la médecine est une science constituée, et même, au dire de quelquesunes, cette science est arrivée à l'état positif (1). Quelques-uns admettent, à l'exemple de Cabanis (2), que la médecine peut devenir une science conjecturale, tandis que d'autres affirment qu'elle ne sera jamais qu'un art, et même qu'un métier (3).
Évidemment toutes ces opinions doivent trouver des arguments et ont, par conséquent, leur raison d'être.
Il est assurément permis de dire que la médecine est une science, et même des plus anciennes, puisque Hippocrate, qui vivait li60 ans avant Jésus-Christ, en est considéré comme le père ou le fondateur. D'un autre côté, on peut cependant constater qu'après vingt-trois siècles de pratique et d'enseignement, cette science médicale en est encore à se demander si réellement elle existe. Elle présente en effet ce triste spectacle que des hommes ignorants, des charlatans, peuvent y réussir dans la pratique mieux que de savants médecins qui ont passé toute leur vie à étudier. Il y a donc là des raisons de croire que la médecine n'est pas encore faite ; car jamais, dans les sciences constituées, il n'arrivera qu'un savant et un ignorant puissent être confondus. Ici, j'ai
(1) Dubois (d'Amiens), Rapport général sur les prix décernés par l'Académie de médecine en 1865. {Bull. del'Acad. deméd., 1865-6G, l, XXXI, p. 217.)
(2) Cabanis, Du degré de cerlilude en médecine. Paris, 1803.
(3) Trousseau, Conférences mr l'empirisme, Paris, 18G2,
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pour mission de vous enseigner la médecine scientifique ; il taul donc que je vous fasse d'abord connaître mon opinion sur la question de savoir si la médecine est ou non une science. Cela, du reste, nous conduira directement au cœur du sujet que nous avons à traiter.
Il y a maintenant vingt-deux ans que j'ai l'honneur de professer au Collège de France, soit comme suppléant de Magendie, soit comme professeur titulaire.
Eh bien, en 18/i7, lorsque j'inaugurais mon cours, voilà ce que je disais en commençant : « La médecine » scientifique que je suis chargé de vous enseigner n'existe » pas. La seule chose qu'il y ait à faire, c'est d'en préparer » les bases pour les générations futures, c'est de faire la » physiologie sur laquelle cette science doit s'établir plus )) tard. »
Je reconnaissais donc que la médecine n'était point alors une science, mais j'admettais qu'elle pouvait le devenir, et j'ajoutais qu'elle ne le deviendrait que lorsque la physiologie serait suffisamment développée pour lui servir de base. Toutefois, il était loin de ma pensée de nier le génie d'Hippocrate, et j'étais plus éloigné encore de lui refuser le nom, qu'on lui donne ordinairement, de père et de fondateur de la médecine.
Ces deux propositions semblent au premier abord impliquer contradiction. Mais ce désaccord disparaîtra quand je vous aurai montré qu'il faut distinguer en quelque sorte deux médecines, différentes par le point de vue auquel elles se placent aussi bien que par leur but. Kn effet, la médecine considérée dans son ensemble renferme à la fois une »science d'observation et une science
MÉolîciNiî , d'abord scienciî d'odservation. kb"
expériinenlalc. La médecine d'observation fait l'iiistoire naturelle des maladies; la médecine expérimenlale fait h physiologie des maladies. Or, aujourd'hui la science médicale existe, en tant que science naturelle ou d'observation, mais elle n'existe pas encore comme science expérimentale.
C'est Hippocrate qui est regardé à juste titre comme le fondateur de la médecine d'observation ; la médecine expérimentale attend son fondateur, parce que la physiologie commence à peine à se constituer.
Dans les autres sciences, comme dans la médecine, on trouve une phase de science d'observation et une phase de science expérimentale. On peut dire cependant que ces deux périodes, quoique très-distintes par leur but, appartiennent à une même évolution scientifique. Il est impossible qu'une science, quelle qu'elle soit, ne commence pas par une phase d'observation purement contemplative des phénomènes. La phase scientifique expérimentale, qui est active et explicative des phénomènes, ne vient qu'après celle-là; elle représente un état plus avancé de notre connaissance.
Les sciences qui étudient des phénomènes à notre portée peuvent seules devenir des sciences expérimentales. L'astronomie, par exemple, est condamnée à rester toujours science d'observation, parce qu'elle ne pourra jamais agir expérimentalement sur les astres, objets de ses études.
En un mot, la science d'observation observe les phénomènes, les classe, les caractérise et arrive à en prévoir le cours naturel ; la science expérimentale explique
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les pliénomènes, remonte expérimentalement à leur cause, c'est-à-dire à leurs conditions d'existence, et arrive ainsi à les régler, à les modifier à son gré. Depuis longtemps on a dit que le but de la science est h prévision : cela est vrai dans les sciences d'observation ; mais pour les sciences expérimentales le but c'est V action.
Revenons maintenant à la médecine d'observation et à la médecine expérimentale.
La médecine d'observation, avons-nous dit, est fondée depuis Hippocrate ; de sorte que ceux qui font allusion à ce côté de la médecine ont raison de dire qu'elle est constituée scientifiquement. Cette médecine a pour objet le pronostic, le diagnostic, la nosologie. Là l'ignorant ne pourra être confondu avec l'homme instruit, et celui qui n'aura pas étudié la clinique, l'anatomie pathologique, la sémiolique, en un mot, la science médicale d'observation, sera incapable de résoudre les problèmes relatifs à l'histoire des maladies.
La médecine expérimentale correspond à la thérapeutique, au traitement des maladies. Aujourd'hui, cette médecine n'existe pas encore : elle est plongée dans l'empirisme. Là l'ignorant, le charlatan et le médecin instruit se confondent plus d'une fois; de sorte que ceux qui se placent au point de vue du traitement des maladies ont vraiment raison de dire que leur médecine n'est pas encore une science.
Dans les sciences, il se présente toujours ainsi deux points de vue ou deux problèmes distincts et successifs : 1° connaître et prévoir les phénomènes naturels ; 2" agir sur ces phénomènes. Ces deux problèmes se posent
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ensemble dès le début de la science, et ils ne peuvent cependant être résolus que l'un après l'autre. En général, la science ne sent le besoin de devenir active qu'après avoir été contemplative. Miiis la médecine s'est trouvée dans un cas particulier, en ce sens que, dès son début, elle' a été en quelque sorte forcée d'agir, parce qu'elle a compris immédiatement que son vrai problème c'était l'action. Si Pinel a pu définir la médecine en disant : «Une maladie étant donnée, trouver sa place dans B un cadre nosologique» , il est évident qu'il posait ainsi un problème très-restreint, dont la solution pouvait peut-être satisfaire un nosologiste, mais qui devait être bien loin de contenter un vrai médecin et surtout le malade.
Le véritable but de la médecine, c'est le traitement et la guérison des maladies. L'observation seule ne peut suffire pour atteindre scientifiquement ce but; il faut nécessairement recourir à l'expérimentation. Sans doute, les observations empiriques que l'on a déjà rassemblées sur l'action des médicaments sont utiles au médecin. Dans les autres sciences comme dans la médecine l'empirisme a précédé aussi la science expérimentale. Mais c'est seulement lorsqu'on a possédé la théorie et l'explication exacte des phénomènes, que les sciences expérimentales ont à prendre leur essor. Voilà pourquoi le traitement empirique des maladies, que l'on pratique depuis un temps immémorial, n'a jamais pu constituer la thérapeutique scientifique, c'est-à-dire la vraie science médicale expérimentale. Pour cela, il faut que la physiologie expérimentale soit fondée, et que le médecin soit
t\i)0 PATHOLOGIE EXPKftUIRNTALE.
en étal de comprendre le mécanisme des maladies et l'aclion des agcnls médicamenteux.
Aujourd'hui, un médecin appelé près d'un malade est donc à la fois dans la science et dans l'empirisme. Il s'appuie sur une science d'observation quand il reconnaît l'affection de son malade; mais, quand il la traite, il n'a pour guide que l'empirisme, et il agit souvent au milieu de l'obscurité la plus complète. Cet état boiteux de la médecine qui, en ce moment, n'est, en quelqu3 sorte, (pi'une moitié de science, explique les opinions contradictoires qu'on peut émettre sur son compte, et motive notre distinction d'une médecine d'observation, qui est constituée, et d'une médecine expérimentale, qui est encore une science à faire.
En disant que la médecine d'observation est une médecine constituée, nous ne voulons pas dire que ce soit une science finie. Les sciences ne sont jamais terminées. Tous les jolirs, on peut faire, et l'on fait en réalité de nouveaux progrès dans la connaissance des maladies, dans la sémiotique qu'on perfectionne en lui appliquant des procédés empruntés aux sciences physico-chimiques. Mais tout cela est indépendant du traitement des maladies, et, sous ce rapport, la médecine hippocratique ou d'observation n'aboutit au fond qu'à l'expeclation.
La médecine expérimentale est la science qui fait la physiologie des maladies comme on a fait la physiologie des fonctions normales ; elle recherche les effets des médicanntenls sur l'être vivant comme on étudie le mode d'action des agents nutritifs ou excitateurs organiques normaux. Elle aboutit donc directement à la thérapeu-
L\ MÉDECINE COMME SCIICNCE. /l6'l
tique. Celle science n'a pas encore trouvé ses principes ; mais son avènement se prépare par les découvertes rapides et brillantes que fait chaque jour la physiologie expérimentale.
Ainsi se trouve résolue celte question, que nous avons posée en commençant : la médecine est-elle une science? Oui, la médecine est une science ; mais elle n'est pas encore développée dans toutes ses parties, elle n'est point encore arrivée à l'état de science expérimentale; et c'est précisément le cas pour la partie active de la médecine, c'est-à-dire celle qui répond à l'application.
Dans l'état actuel de la médecine, quelle doit être la nature du cours de médecine au Collège de France? Je vous ai souvent entretenu du but particulier de l'enseignement de la médecine dans cet établissement, je vous ai dit que le cours, de médecine du Collège de France ne faisait en aucune façon un double emploi avec ceux de la Faculté de médecine, qu'il n'y avait aucun rapport, aucune relation, entre ce que doit traiter un professeur de médecine au Collège de France et ce que doit enseigner un professeur de Faculté.
Les deux élablissements ont des destinations tout à fait distinctes. Fe professeur du Collège de France doit étudier les questions obscures, les tendances et les méthodes nouvelles de la science qu'il représente, mais il ne doit pas du tout embrasser celle science dans son ensemble. Je dis cela parce que, pour ne pas comprendre le genre d'enseignement que nous devons faire ici, on a souvent adressé des reproches mal fondés au cours de médecine du Collège de France. Certaines personnes ont même
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prétendu que, le titulaire actuel de cette cliaire du Collège de France ne faisant que de la physiologie, il fallait appliquer à son enseignement le nom de cours de physiologie et supprimer du programme le mot de médecine.
Le cours de médecine du Collège de France est un cours libre qui représente la marche des idées dans la médecine suivant les différentes époques. Aussi ne sauraiton établir aucun rapport de tradition entre les enseignements des hommes célèbres qui se sont succédé dans la chaire de médecine du Collège de France (1). Il suffit en effet de jeter un coup d'œil sur la liste de ces professeurs, pour voir que le cours s'est modifié suivant les époques et selon les idées du moment pour rester en rapport avec les progrès de la médecine. Chaque science est constituée par un ensemble de connaissances que ne pourrait embrasser un seul homme. D'un autre côté, chaque science, dans son évolution, ne s'accroît et ne se perfectionne jamais dans toutes ses parties à la foisj elle effectue, au contraire, à des moments différents, des progrès partiels sur certains points, et ce sont tous ces progrès réunis qui constituent plus tard la science totale. La médecine marche de la même manière que les autres sciences. A diverses époques, les études anatomiques et chirurgicales, la matière médicale, le diagnostic, se sont plus spécialement développés. Le Collège de France a suivi toutes les oscillations dans le progrès de la science médicale, et c'est la raison pour laquelle les hommes qui se sont succédé dans la chaire de médecine du Col-
(1) Voyez Mémoire hisloviquc til lilU'rairo sur le collège royal de France. Paris, 1758.
LA MÉDECINU AU COLLÉGi<: DE FlUNCE. /|63
lége de France ne se ressemblent aucunemenl par la partie de la médecine qu'ils ont enseignée. On ne Jes trouve point reliés entre eux par une tradition commune ; chacun reste libre dans ses allures, comme la marche de la science elle-même.
Par exemple, lorsqu'un de mes plus illustres prédécesseurs, Laennec, découvrit l'auscultation, il était certainement dans son rôle en l'enseignant au Collège de France, car il faisait un cours sur un point nouveau de la science qui caractérisait la tendance de la médecine de son temps vers le diagnostic. Il a représenté cette période du progrès médical, et il a créé l'auscultation, découverte glorieuse pour la France et une des plus grandes conquêtes de la médecine moderne. Mais en enseignant aujourd'hui l'auscultation dans la chaire du Collège de France, le professeur manquerait à sa mission. C'est à l'École de médecine que cette partie de la science doit être maintenant enseignée, parce qu'elle est devenue classique. Le professeur de l'École de médecine et celui du Collège de France doivent poursuivre un but opposé. Le premier voit la science dans son présent ; il ne donne que ce qui est acquis et établi, évitant ainsi de troubler ou d'égarer l'esprit des débutants en les conduisant dans des routes encore inexplorées ou incertaines. Le second, au contraire, voit la science dans l'avenir, se préoccupe des tendances dans lesquelles cette science marche, et dirige de ce côté l'esprit des jeunes médecins. 11 faut sans doute qu'un médecin soit un homme capable de porter immédiatement secours au malade qui l'appelle, et possédant à cet effet toutes les ressources que la mé-
kail PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE,
decinc pratique actuelle peut lui fournir : mais il faut en même temps qu'il soit aussi un homme capable de comprendre dans quelle voie marche la science médicale, et qu'il puisse la suivre dans ses progrès.
Je ne fais donc pas de la physiologie en vue de la physiologie elle-même, mais bien parce (ju'elle est la base de la médecine scientihque. En exposant ici les principes de la médecine expérimentale, je suis dans mon rôle d'homme de science et de professeur de médecine du Collège de France ; car en faisant tous mes efforts pour coopérer, par mon enseignement et par mes propres travaux, à la fondation de la médecine expérimentale, je suis, si l'on peut ainsi dire, fonction de mon temps, puisque je ne fais qu'exprimer les tendances de la médecine scientifique actuelle.
Mais il y a un point sur lequel je désire arrêter un instant votre attention. Chercher à fonder la médecine scientifique sur la physiologie, me direz-vous, cela n'est pas nouveau. De tout temps on a dit que la médecine devait avoir pour base la physiologie, et même encore tout près de. nous, Broussais, par exemple, avait donné au système de médecine qu'il professait le nom de ??iédecine physiologique, pour (]u'on ne se trompât point sur ses idées, et pour bien montrer que, suivant lui, la physiologie devait servir de base à la médecine. A ce compte, vous pourriez donc me dire que la voie dans laquelle je veux vous engager aujourd'hui, et que je vous donnais tout à l'heure comme nouvelle, est au contraire Irès-ancienne. Eh bien non! C'est le même nom sans doulc, mais la chose est essentiellement différente. On
MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE. /lf)5
pourrait admettre, en effet, que, de tout leiiips, la physiologie a servi de point d'appui à la médecine, parce que, de tout temps, les théories médicales ont été en rapport avec les idées physiologiques régnantes. ChezHippocrate, chez Galien, on trouverait ainsi que les idées physiologiques et les idées médicales se correspondent. On serait donc en droit de soutenir que déjà la médecine d'alors était fondée sur la physiologie. A des époques plus rapprochées de nous, en étudiant les grands expérimentateurs, tels que Harvey, Graaf, Aselli, Pecquet et bien d'autres, on verrait encore que leurs expériences physiologiques servaient de point de départ à des théories médicales. Tout cela est très-vrai ; mais aujourd'hui il ne s'agit plus d'idées physiologiques ou médicales vagues et systématiques, il s'agit de la physiologie expérimentale, qui est une science parfaitement définie.
Je ne veux pas entrer ici dans des explications qui trouveront mieux leur place plus tard ; mais je dirai seulement qu'il ne faut pas confondre les systèmes physiologiques, par lesquels on exphque tout en partant de quelques faits physiologiques qu'on généralise trop, avec la physiologie expérimentale qui n'explique que ce qu'elle prouve en laissant inexpliqué tout ce qu'elle n'a point encore atteint par l'expérimentation. De même, en médecine, il ne faudra pas confondre les systèmes médicaux, qui expliquent toutes les maladies, avec la médecine expérimentale qui n'applique la physiologie à l'interprétation des maladies que là où les faits le permettent, laissant de côté et dans l'obscurité tout ce que l'expérimentation médicale n'a point encore éclairé.