C. BEBNARD. Palll. CXp
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La physiologie et la médecine expérimentales doivent donc marcher de faits en faits, d'expériences en expériences. Aujourd'hui, il y a des maladies où la physiologie peut apporter de lumineuses explications ; mais il y en a d'autres pour lesquelles aucun rapprochement n'est encore possible : telles sont, par exemple, la rougeole, la scarlatine, la variole, etc. Mais, si cela est impossible aujourd'hui, cela tient simplement à notre ignorance, et il est certain qu'avec le temps le flambeau de la physiologie éclairera tout le champ de la pathologie.
Le grand principe de la médecine expérimentale, qui est en même temps celui de toutes les sciences expérimentales, c'est de ne marcher que d'expérience en expérience, et de ne pas laire de théories qui ne soient établies par l'expérimenlation. Malheureusement, l'homme a eu une tendance innée à tout expliquer du premier coup, et cette tendance à systématiser a égaré toutes les sciences pendant un temps plus ou moins long. C'est seulement quand la science expérimentale est développée qu'elle n'a plus à craindre l'envahissement des systèmes; elle devient alors au contraire anti-systématique. Aujourd'hui, bien que les systèmes médicaux ne soient plus à redouter, parce que la science physiologique est déjà trop avancée, cependant peut-être trouverait-on des médecins qui poussent les explications physiologiques plus loin que les faits ne le comportent. C'est là mal servir la cause de la médecine expérimentale, qui doit savoir attendre, car les explications prématurées ne peuvent que la compromettre et la relarder dans sa marche.
C'est dans celte voie de la médecine expérimentale
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(jiie nous sommes engagés et que nous allons continuer à marcher. Quand je disais ici, en inaugurant mon cours en iSlil, que la médecine scientifique n'existait pas, vous savez maintenant que je faisais allusion à la médecine expérimentale. Voilà pourquoi j'ajoutais qu'il lallait faire de la physiologie expérimentale, bien convaincu que c'était alors la meilleure manière de servir la cause de la médecine scientifique. C'est ce que j'ai fait pendant douze ans, de 18/i7 à 1859, et j'ai même eu le bonheur de trouver dans celte voie des filons inexplorés, qui ont donné à la science des faits imprévus, et soulevé, Je crois, des questions nouvelles et fécondes.
Mais, dans ces derniers temps, les sciences physiologiques expérimentales ont réalisé des progrès considérables. De tous côtés, on les a vues s'introduire dans la médecine comme des éléments nécessaires pour les explications pathologiques et thérapeutiques. Partout aujourd'hui, on constate une tendance bien marquée de l'esprit médical moderne vers une médecine scientifique fondée sur la physiologie. Les médecins ne sauraient maintenant rester indifférents à cette direction scientifique qui apparaît en médecine. Quant à moi, ce que j'ai cru utile de faire en 1859 pour m'associer à ce progrès, ç'a été d'inaugurer un cours de médecine expérimentale. Mais les moyens m'ont manqué pour réaliser cet enseignement difficile. Aujourd'hui, j'espère me trouver dans de meilleures conditions pour reprendre ces études, ainsi que je vous l'expliquerai bientôt.
11 y a vingt-deux ans, j'ai pu vous dire : la médecine expérimentale n'existe pas. Aujourd'hui, je dois vous
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ropélej- encore : la médecine expérimentale que je veux vous enseigner, n'est pas encore définitivement constituée, mais on la pressent et on la voit poindre à l'horizon scientifique; on en saisit déjà quelques traits principaux, on peut dès à présent poser un certain nombre de jalons et de principes qui nous serviront à délimiter et à caractériser cette science nouvelle.
Je pense, en effet, qu'il existe actuellement un assez grand nombre de faits prouvant d'une manière évidente que la physiologie doit être la base de la médecine active. On peut déjà rapprocher un certain nombre de phénomènes pathologiques des phénomènes physiologiques, et montrer que ce sont au fond les mêmes lois qui régissent les uns et les autres. Pour faire de la médecine expérimentale, il fallait d'abord se lancer vigoureusement dans la voie de l'expérimentation : c'est Magendie qui a le plus fait pour donner celte impulsion. Mais cela ne suffisait pas; il faut non-seulement expérimenter, il faut encore avoir en expérimentant un but bien déterminé, savoir ce que l'on veut faire, définir le but que l'on veut atteindre, tracer les règles de la critique expérimentale qui seule peut conduire à instituer de bonnes expériences et à éviter les causes d'erreurs qui sont si faciles dans ces études complexes et délicates. Il faut en un mot fixer les méthodes et les procédés d'expérimentations physiologique, pathologique et thérapeutique. Il n'est pas aussi facile qu'on le croit de faire des expériences sur les êtres vivants; ce sont de toutes les expériences les plus difficiles à exécuter, parce qu'il s'agit des phénomènes de la vie qui sont les plus complexes qu'on puisse trouver.
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Cependant on se croit en général capable de faire ces expériences sans apprentissage. C'est une preuve que celte science de la médecine expérimentale est encore dans l'enfance; mais c'est en même temps une raison de plus pour redoubler nos efforts.
Je n'ai donc pas, ainsi que vous le voyez, la prétention de vous exposer une médecine expérimentale toute faite. Son évolution se fera avec le temps et son développement appartient à l'avenir. Tout ce que je puis faire, c'est de hâter, autant qu'il est en moi, l'avènement de la médecine scientifique expérimentale, en engageant la jeunesse médicale dans la voie scientifique nouvelle.
J'avais eu l'intention de vous donner cette année un aperçu général du développement de la médecine expérimentale, en vous montrant comment elle avait dû passer successivement par un premier état d'empirisme qui avait précédé la médecine d'observation, puis arriver, progressivement et par le fait même de son évolution naturelle, en passant encore par un second empirisme expérimental, à l'état de science expérimentale, qui est l'expression scientifique la plus élevée, car alors la science se rend maîtresse des phénomènes. J'ai, en effet, exprimé cette opinion, qui est ma conviction profonde, à savoir, que la physiologie expérimentale doit se rendre maîtresse des phénomènes de la vie, absolument comme les sciences expérimentales, la physique et la chimie, se sont rendues maîtresses des phénomènes des corps inertes. Je vous développerai ma pensée à ce sujet dans les leçons qui feront l'objet de ce cours, et je vous prouverai, j'espère, que si les phénomènes de la vie ont des caractères qui
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leur sont propres, cela ne veut pas dire qu'ils échappent à la méthode expérimentale. Leur complexité les rend seulement plus difficiles à saisir.
Mais j'ai dù renoncer à mon premier programme par suite de modifications survenues tout récemment dans mon enseignement, par suite de l'installation de l'École pratique des hautes études.
Lorsque, l'année dernière, le ministre de l'instruction publique a demandé à divers savants des rapports sur l'état des sciences en France, j'ai, comme les autres, répondu à cet honorable appel (1). Je profitai naturellement de cette occasion pour indiquer les difficultés qui s'opposent chez nous au progrès des sciences physiologiques, et pour exprimer les besoins les plus urgents de la science que je cultive. Or, ces besoins sont surlout relatifs aux moyens matériels de travail dont la physiologie doit être pourvue afin de se développer et de pouvoir scruter les phénomènes de la nature vivante.
Il y a dans les sciences deux grandes catégories : celle de l'esprit et celle de la nature.
Les sciences de l'esprit ont besoin de bibliothèques et de collections où se trouvent rassemblés les divers monuments de l'esprit humain : voilà leur domaine; mais les sciences de la nature étudient les phénomènes de la nature, ce qui les place dans des conditions toutes différentes. Les sciences naturelles ont besoin d'amphithéâtres et de vastes musées qui représentent en quelque sorte la nature en miniature; mais les sciences expérimentales
(1) Voyez moo Rapport sur les progrès de la physiologie g('nérale. Paris,
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seules exijj'ent des laboratoires dans lesquels se trouvent tous les instrumenis et tous les moyens d'analyse qui peuvent leur permettre de pénéirer dans le mécanisme des phénomènes intimes manifestés soit par les corps bruts, soit par les êtres vivants.
Aujourd'hui on ne renvoie plus la physiologie aux bibliothèques, aux livres des anciens et aux descriptions anatomiques ; on la reconnaît comme la science expérimentale des corps vivants. Si elle a d'abord été confondue, dans son développement, avec les sciences naturelles et anatomiques, on peut dire que de nos jours elle se constitue et conquiert son autonomie. Cette séparation est déjà un fait accomph à l'étranger; l'enseignement de la physiologie et celui de l'anatomie y sont devenus des enseignements distincts. De plus, en Allemagne, en Russie et ailleurs, la physiologie est pourvue de laboratoires splendides dans lesquels on trouve tous les moyens d'étudier soit la physiologie générale , soit la médecine expérimentale.
La physiologie est de toutes les sciences expérimentales la dernière venue, et elle s'est développée la dernière, parce que les sciences se développent d'autant plus facilement qu'elles sont plus simples. La physique et la chimie, qui sont des sciences expérimentales plus simples, ont été constituées les premières; depuis fort longtemps elles sont pourvues de laboratoires et de tous les moyens de développement. Mais pendant longtemps la physiologie fut considérée comme une science idéale et même romanesque, car on l'appelait le « roman de la médecine »; elle n'avait pas encore conquis sa place parmi les sciences expérimentales, elle était complète-
kl'l l'ATIlOLOGIE lîXMiKIM[i!ST\L,l!:.
ment négligée comme science pratique, et l'on croyait qu'il suffisait de l'étudier dans les livres.
Je demandai donc, dans mon rapport au ministre, que la physiologie, cette science qui sera une des gloires du xix" siècle, fût traitée selon son importance, et pourvue en France des moyens de développement qui lui manquent. Cette réclamation me semblait d'autant plus juste que la France ne pouvait rester en arrière dans la culture de cette science après s'être placée à la tête du mouvement pour sa création. La physiologie expérimentale n'a pu réellement commencer à se constituer que vers la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, parce qu'il lui fallait, pour devenir autonome et indépendante, trois points d'appui essentiels : les sciences physicochimiques, l'anatomie générale ou l'histologie, et l'investigation directe sur les êtres vivants. Lavoisier, Bichat et Magendie sont les trois puissants promoteurs de cette science nouvelle, et leurs noms appartiennent à la France.
La sollicitude du ministre de l'instruction publique pour les sciences est bien connue des savants. Quant à moi , je puis dire que je l'ai trouvé dans les meilleures intentions pour favoriser le développement pratique de la physiologie expérimentale, dont il a parfaitement compris l'importance et l'avenir.
Une installation de laboratoires physiologiques avait d'abord été décidée pour la Faculté des sciences, et d'autres étaient projetées au Collège de France; mais ces installations, très-suffisantes pour moi et pour le service ordinaire de mes cours, ne répondaient pas complètement à mes vues. Je n'avais point voulu demander seulement
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qu'on favorisât particulièrement clans leurs éludes un ou plusieurs physiologistes : l'intérêt de la science réclamait une véritable organisation de l'enseignement physiologique et l'installation de laboratoires communs où des élèves nombreux puissent venir s'initier aux études pratiques de la physiologie expérimentale. Ce sont là, du reste, les idées générales qui ont présidé à l'organisation de l'École pratique des hautes études fondée par le ministre.
Mais la formation d'un laboratoire de ce genre était absolument impossible, soit à la Sorbonne, soit au Collège de France. L'espace manquait , et l'espace est une des premières conditions pour les études de physiologie et de médecine expérimentales. Ainsi, il nous a toujours été impossible de poursuivre des expériences de physiologie évolutive ou de pathologie expérimentale au laboratoire du Collège de France, parce que les animaux se trouvaient placés dans de si mauvaises conditions hygiéniques que les phénomènes que nous voulions observer ne se développaient point, ou bien il arrivait que les animaux mouraient de maladies intercurrentes, et non des lésions dont nous avions voulu étudier les effets. C'est alors que le ministre , dans son désir de fournir .à Ja physiologie des moyens pratiques de développement en harmonie avec son importance, m'a proposé de transférer mon enseignement au Muséum d'histoire naturelle, parce que là seulement pouvait se trouver l'espace nécessaire à l'installation d'un grand laboratoire de physiologie.
La physiologie expérimentale devra donc être reconnaissante envers le ministre, lorsque nous aurons en
hlk l'ATHOLOGIK RXPÉRIMRNTALTC.
France des laboratoires où de jeunes physiologistes pourront se former en grand nombre, à l'instar de ce qui se passe en Allemagne et ailleurs.
La question des laboratoires est une condition essentielle de vitalité pour les sciences expérimentales. Il ne faut pas croire, en effet, que ce soit dans les cours qu'on fasse les savants : dans les cours, on peut seulement donner des idées générales sur une science et en faire naître le goût. C'est dans le laboratoire, quand on est aux prises avec les phénomènes eux-mêmes, que l'on devient réellement savant.
Cette organisation des études physiologiques expérimentales existe à l'étranger sur une vaste échelle; mais elle manque absolument en France. C'est pour cela qu'en France il s'est développé si peu de jeunes physiologistes, tandis qu'en Allemagne, par exemple, il s'en forme un si grand nombre. L'enseignement de la physiologie expérimentale se trouve enfermé chez nous dans un cercle vicieux; on demande aux hommes des travaux et des titres pour conquérir une position scientifique, et, d'un autre côté, on ne donne aucun moyen d'étude aux jeunes gens. Il en est résulté que ce n'est qu'au prix des plus grands efforts, — quand on ne succombait pas en route, — que l'on parvenait à percer, et toujours tardivement. Une fois arrivé , on pouvait sans doute trouver des moyens de travail individuel; mais alors il était le plus souvent trop tard , parce qu'on était épuisé et incapable de fournir une nouvelle carrière. Une bonne organisation de l'enseignement des sciences doit toujours avoir en vue la jeunesse, parce que c'est elle
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qui forme la pépinière de savants où se recrute incessamment la science. C'est chez la jeunesse, en effet, que se trouve une force vive qu'il faut utiliser tout de suite, au lieu de la laisser s'égarer dans des directions sans issue, ou se perdre dans des lutles stériles. 11 faut donc donner aux jeunes gens tous les moyens d'études, et quant aux savants qui ont mûri dans la pratique scientifique, ils deviennent naturellement les guides et les initiateurs de ceux qui entrent dans la carrière. Tel est le rôle que je voudrais remplir maintenant, et qui me serait tout tracé par les modifications que subira mon enseignement.
C'est en quelque sorte pour me mettre immédiatement à l'œuvre et pour entrer dans les idées qui ont présidé à l'institution de l'enseignement pratique des sciences, que j'ai choisi pour sujet de mon cours de cette année la technique expériynentale appliquée à la physiologie et à la médecine expérimentales. Vous verrez sans doute que la méthode expérimentale, qui s'applique à l'expérimentation sur les corps vivants, n'est pas une méthode différente de celle qui s'applique à l'étude des phénomènes des corps bruts; cependant il y a dans les procédés et dans les moyens employés des différences très-grandes. En effet, bien qu'on puisse étudier les corps vivants par des moyens analogues à ceux à l'aide desquels on étudie les corps inertes, on ne peut cependant contester qu'un corps vivant ne diffère d'un corps brut. Un corps vivant a quelque chose de particulier et de spécial qui iniroduit des modifications sinon dans la méthode, du moins dans les procédés d'cxpérimentalion.
lllQ PATHOLOGIE RXPÉIMMENT\LF, .
L'expérimentation sur les phénomènes de la vie est lu plus difficile et la plus complexe de toutes; mais je dois répéter qu'on a des idées fausses sur l'expérimentation en physiologie et en pathologie. On s'imagine, en général, que cette expérimentation est très-facile; tout le monde se croit capable de la pratiquer sans l'avoir apprise. C'est de là que viennent tant de mauvaises expériences, contradictoires en apparence, c'est-à-dire mal définies, qui obscurcissent les questions, encombrent la science et retardent sa marche. J'espère vous prouver, dans la suite de ces leçons, que les expériences sur les êtres vivants, quand elles sont bien faites, sont soumises à un déterminisme précis et absolu. Ce n'est qu'à celte condition que la science peut exister.
Mais l'art expérimental, en physiologie et en médecine expérimentales, est encore dans l'empirisme le plus grossier, et il est de la plus haute importance d'introduire dans cette expérimentation une critique et une discipline rigoureuses, comme il en existe dans les sciences expérimentales physico-chimiques.
En étudiant cette année la technique expérimentale, je ferai donc, en quelque sorte, une espèce d'introduction aux études pratiques qui s'exécuteront dans le laboratoire dont l'installation sera , j'ai tout lieu de le croire , poursuivie le plus activement possible. Ainsi, nous reprenons nos anciennes études, mais en même temps nous voudrions inaugurer, cette année , une ère d'enseigneuient vraiment nouvelle, que je voudrais voir féconde pour l'enseignement de la physiologie générale et de la médecine expérimentale.
LEÇON