‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 103 sur 143 · RATIONALISME ET EMPIRISME. Û · texte numérisé non relu

RATIONALISME ET EMPIRISME. Û

grande prédominance aux vues de l'esprit, quelques-uns, ainsi que nous venons de le dire, se sont bornés à tirer de leurs expériences, par une trop grande précipifation de jugement, des conséquences qu'elles ne renfermaient pas ; mais il en est d'autres aussi qui sont partis ouvertement d'idées a priori, auxquelles ils ont voulu ramener les faits d'observation et d'expérimentation qui justifiaient plus ou moins leurs idées, en écartant ceux qui ne concordaient pas avec elles.

Descartes, par exemple, en abordant l'étude des sciences expérimentales , y apporta les mêmes idées qui lui avaient si bien réussi en philosophie. 11 fit de la physiologie comme il avait fait de la métaphysique; il posa un principe philosophique pour y ramener les faits scientifiques, au lieu de partir des faits pour y rattacher a posteriori des idées qui n'en fussent en quelque sorte que la traduction. 11 en résulta que Descartes, tout en tenant compte des expériences physiologiques connues de son temps, exposa une physiologie de fantaisie et à peu près imaginaire.

L'école de la philosophie de la nature , qui régnait au commencement de ce siècle en Allemagne, et qui donnait à l'esprit une prédominance beaucoup trop grande dans l'interprétation des phénomènes du monde extérieur, a engendré, par réaction, toute une génération de savants sceptiques et empiriques, qui n'ont plus voulu entendre parler que des faits bruts. Les excès du raisonnement dans les sciences provoquèrent ainsi l'apparition de savants et d'expérimentateurs purement empiriques, qui ont voulu exclure tout raisonnement de la méthode ex-

C, BEBNARD. Palh. exp, 34

périmentale, et ne plus voir clans la science qu'une accumulation de faits bruts, dont le seul assemblage devait mettre la signification en évidence.

En France, parmi les physiologistes et les médecins, Magendie a été un de ces expérimentateurs absolument empiriques. Il ne voulait mêler aucune trace de raisonnement à l'observation ni à l'expérimentation; il faisait ses expériences pour voir et sans idées arrêtées. D'après lui, les raisonnements ne pouvaient que nous tromper ou nous égarer, et il prétendait que les faits s'interprétaient d'eux-mêmes par leur seul rapprochement. Pour exprimer l'état de son esprit, Magendie avait l'habitude de dire : « Quand j'expérimente, je n'ai que des yeux et des oreilles; je n'ai point de cerveau. »

Si l'on se demande maintenant quel genre d'influence peuvent avoir sur la marche de la science les diverses manières de procéder que nous venons d'indiquer, on verra que les unes et les autres sont nuisibles par leur excès.

Les hommes qui, partant des faits d'observation ou d'expérimentation, en exagèrent les conséquences par une trop grande généralisation , sont des créateurs de systèmes. Au fond de tous les systèmes, on trouve en effet des observations ou des expériences; mais le raisonnement, dépassant la limite des faits connus, a créé un système qui finit par s'écrouler devant d'autres ex- - périences. C'est ainsi que nous voyons l'expérimentation et l'esprit de système se succéder alternativement depuis Galien jusqu'à nos jours. Après chaque grande découverte physiologique, on a construit sur elle un système

EMPIRISME EXPÉRIMENTAL. /i83

entier de médecine, parce que telle est la tendance innée de l'esprit de vouloir tout expliquer d'un seul coup et avant de laisser le temps (îompléler son œuvre. Après la découverte de la circul'.«ion du sang, après les expériences d'Aselli, de Pesquet, de Graaf, etc., on a imaginé des systèmes médicaux qui tous ont eu successivement le même sort. Ils ont disparu, bien qu'ils fussent fondés sur l'expérimentation , parce qu'ils avaient une base expérimentale trop étroite pour soutenir la masse d'hypothèses et de raisonnements qu'on avait échafaudés sur elle. Broussais lui-même avait un système fondé sur la physiologie; il prenait comme point de départ l'irritabilité de Ghsson et de Brown. Mais ces faits, par une généralisation exagérée, étaient devenus aussi entre ses mains l'origine d'un système; et ce système, comme tous ceux qui l'avaient précédé, n'a pu se soutenir qu'un temps très-court.

Maintenant les expérimentateurs empiriques tombent dans l'excès contraire à celui des faiseurs de systèmes : ils ne veulent pas aller au delà des faits, parce que, disent-ils, aussitôt qu'on va plus loin que le fait, on se trompe. Je me souviens, à ce propos, d'une circonstance dans laquelle Magendie s'accusa publiquement de s'être trompé, parce que lui-même n'avait pas encore été assez empirique. Voici le fait :

Magendie avait fait des expériences sur le suc pancréatique, et il avait constaté que ce liquide, qui ressemble à la salive, possédait la propriété de coaguler par la chaleur comme les liquides albumineux II avait donc dit et écrit que le suc pancréatique est un liquide albu-

hSh- PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.

milieux. Rien ne paraissait plus simple. Je suis venu vingt ans après recommencer des expériences sur le même sujet; j'ai constaté à mon tour ce qu'avait vu Magendie, mais j'ai conclu autrement. Je reconnus que le suc pancréatique coagulait lorsqu'on le chauffait; mais cependant je montrai que cette coagulation n'était pas due à de l'albumine , car la matière coagulable du suc pancréatique avait beaucoup d'autres caractères qui la différenciaient complètement de cette substance. Je fis voir mes expériences à Magendie, et cela se passait précisément au moment où il allait faire une leçon dans cette chaire. Magendie exposa au pubhc le désaccord de nos expériences, et il ajouta : « Moi qui croyais ne jamais aller au delà des résultats fournis par les sens, j'ai cependant encore dépassé les limites du fait brut dans mon expérience sur le suc pancréatique; et c'est pour cela que je me suis trompé. En effet , je n'avais vu qu'une seule chose : c'est que le suc pancréatique coagule par la chaleur ; et, au lieu d'exprimer simplement ce résultat, j'ai dit : Le suc pancréatique est un liquide albumineux. Si je m'étais contenté de dire : Le suc pancréatique est un liquide coagulable par la chaleur, j'aurais été inattaquable. »

Vous voyez combien ces sujets sont difficiles et délicats. Ceux mêmes qui veulent rester dans l'empirisme le plus complet vont quelquefois encore, sans le savoir, plus loin que les faits; que sera-ce donc si l'on se laisse au contraire entraîner librement au caprice de son imagination? On tombera alors dans les plus graves écarts, et Ton déduira do ses expériences des conséquences qui

Page 1