ACTUEL
Messieurs,
Vous avez lu sans doute sur raffiche du programme de notre cours que, cette année encore, nous traiterons de la médecine expérimentale.
Ce sujet n'a rien de nouveau pour nous; il est depuis longtemps l'objet habituel de nos études, et je pourrais, sans préambule, aborder immédiatement le détail des expériences dont j'ai à vous entretenir. Cependant, avant d'entrer en matière, je crois utile de vous exposer, sinon de longues généralités, au moins quelques considérations préliminaires.
Il est toujours bon, au début d'un cours, de définir le point de vue auquel on se place pour envisager les problèmes scientifiques. C'est comme le prélude d'une œuvre musicale dans lequel on indique les principaux motifs qui seront ultérieurement développés. Il faut que le professeur se mette de même en communion d'idées avec son auditoire, et qu'il lui fasse apercevoir les régions encore inexplorées de la science vers lesquelles il veut essayer
(I) Revue des cours scientifiques, iamier 1870.
MÉDECINE E)(PÉRlMENTAtE. SBI
de le conduire. Tel est le but que je me propose dans celte première leçon.
Disons tout d'abord ce qu'on doit entendre par ces mots médecine expérimentale. Ce sont là des expressions qu'il faut commencer par définir, atin qu'elles soient claires et précises pour tous.
Nous remarquerons que, d'une manière générale, l'adjectif expérimental s'applique à toutes les sciences qui se développent en prenant pour base les principes de la méthode expérimentale. Par conséquent, lorsque je dis que je traiterai de la médecine expérimentale, je veux simplement faire entendre que je vais m'efforcer d'introduire dans la médecine les préceptes d'investigation dus à la méthode expérimentale.
Ce n'est, en effet, qu'à l'aide de cette méthode que les sciences des corps bruts ont fait les conquêtes brillantes qui permettent aujourd'hui à l'homme d'étendre sa puissance sur les phénomènes naturels qui l'entourent, et je pense, quant à moi, que la médecine doit aspirer aussi à devenir une science expérimentale capable de modifier les phénomènes des êtres vivants, comme la physique et la chimie nous ont permis d'agir sur les phénomènes des corps bruts.
On a longtemps discuté sur la question de savoir s'il était possible ou non de ramener les sciences des corps vivants à la même méthode d'investigation que les sciences des corps bruts. Ceux qui niaient cette possibilité s'appuyaient sur des arguments tirés de la nature spéciale des phénomènes de la vie. « Il est illusoire, disait-on, de vouloir soumettre les f)hénomènes qui se passent dans les
c, BERNABD. Path, exp, 36
êtres vivants aux mêmes lois que ceux qui se rencontrent dans les corps bruts. Il existe en effet, dans les premiers, quelque chose de spécial, quelque chose de spontané que nous appelons la vie, et qui s'oppose à ce que nous puissions maîtriser la nature vivante comme la nature inerte. Pour en arriver là, ajoutait-on, il faudrait connaître avant tout l'essence même de la vie. Or, comme nous ne la connaissons pas, il est impossible d'appliquer la méthode expérimentale à l'étude des phénomènes physiologiques ou morbides. »
De seipblabjes raisonnements ont pu paraître spércieux ; jugis en y réfléchissant on s'aperçoit qu'ils sont absolument erronés. Sans doute , il y a dans les êtres vivants quelque chose de vital qui leur est particulier, qui détermine la nature de leurs organismes et règle leur évolution physiologique; mais ce quelque chose, npus n'avons pas à en chercher la nature : c'est la cause prcr mière des manifestations vitales, et les causes premières doivent toujours rester en dehors de la science, aussi bien dans les phénomènes des corps vivants que dans ceux des corps bruts. Quand nous étudions la matière inerte, nous ne nous occupons pas de savoir quelle es,t Ja cause première minérale qui l'a produite avec sa fonne et les propriétés .qu'elle nous présente : nous n'avons à étudier que ces propriétés, leurs conditions d'actiop et les phénomènes auxf|uels elles donnent naissance, Pe même, la cause première qui a créé la matière vivante sera considérée comme une inconnue qui doit être laissée de côté : nous n'avons à étudier que les conditions de phénomènes de la vie et à déterminer seulement les pro-
PRINCIPES DE BIOLOGIE EXPÉRIMENTALE. ^fjf^
priélés des éléments oi'ganisés qui leur donnent njjissance. Or, les propriélés des lissus vivanis peuvent parfailement être saisies et scrutées. Leurs manirestalions vitales sont liées à des conditions physico-cliimiques précises, aussi rigoureuses que celles qui règlent les phénomènes de la nature inorganique. Nous pouvons par conséquent les observer, les mesurer, les calculer e|, leur appliquer les procédés d'investigations de la méthode expérimentale.
Cette proposition n'est point, de ma part, une pure assertion ou la simple déduction logique d'une vue de l'esprit. J'en ai amplement, je crois, démontré l'exactitude, soit ici dans mon enseigriement, soit dans un ouvrage que j'ai publié comme introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1).
Il n'y a donc aucun doute pour nous sur cette question d'application de la méthode expérimentale aux investigations physiologiques et pathologiques. Nous reconnaissons que les phénomènes des corps vivants doivent être distingués par leur nature des phénomènes des corps bruts } mais nous admettons que la méthode expérimentale leur est commune. Ce sont, en eiïet, toujours les niêmes préceptes qui doivent diriger l'expérimentateur dans ses études analytiques, parce que nulle part il n'y a d'ell'ets sans cause, et que tout phénomène, quelle que soit son espèce, présente un déternnnisme nécessaire que la mélhoije expérimentale seule peut nous faire connaître.
^n un mot, je le répèle, les sciences des êtres vivants
(1) Jnlroduclion à L'élude de la médecine expérimentale. Paris, 1805.
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sont appelées à devenir expérimentales comme celles dei5 corps bruts, et je crois que par son évolution naturelle la médecine tend nécessairement à l'état expérimental.
Dans l'évolution de toutes les sciences, la période d'expérimentation apparaît la dernière : c'est la période scientilique la plus élevée , qui représente en quelque sorte la science devenue adulte. Alors le savoir a acquis toute sa puissance, et la théorie guide la pratique d'une manière certaine, ainsi que nous le voyons déjà dans les sciences expérimentales les plus avancées, comme la physique, la chimie. Or, il en sera de même pour la médecine expérimentale, et lorsqu'on connaîtra expérimentalement les lois et les conditions d'existence des phénomènes vitaux, on possédera des théories qui seront capables de diriger le médecin dans sa pratique d'une manière rigoureuse. C'est vers la réalisation de cet avenir de la médecine que tendent tous nos efforts.
Mais, dira-t-on , avant d'en arriver là, il faut que la théorie médicale que vous cherchez soit constituée; car, en science expérimentale, la théorie doit nécessairement précéder la pratique, puisqu'elle la dirige. Pour la physique et pour la chimie, ajoufera-t-on , on a pu laisser les théories scientifiques s'édifier avant d'en venir aux applications; mais en médecine il en est tout autrement : le médecin doit agir toujours et immédiatement. Il ne peut pas dire à son malade qu'il attendra pour essayer de le guérir que la science expérimentale soit faite. II n'y a donc pas lieu, continuera4-on , de rapprocher, sous ce rapport, la médecine des sciences physicochimiques,