RÉFLEXIONS PRÉLIMLNAIRES ET DÉFINITION DE LA MÉDECINE
SOMMAIRE : Considérations générales. — Rapports de l'art médical avec les sciences médicales. — Degrés successifs du développement d'une science. — Objet du cours de pathologie expérimentale. — Utilité de la physiologie au point de vue du médecin.
Messieurs ,
Un usage consacré par le temps oblige tout professeur, à l'ouverture de son cours, à donner une définition de la science qu'il se propose d'enseigner. Cette manière d'aborder le sujet n'est pas sans quelques inconvénients. En effet, pour bien comprendre la définition d'une science, n'est-il pas nécessaire de l'avoir depuis longtemps étudiée ? Il semble donc qu'une définition générale serait mieux' placée à la fin de la dernière leçon qu'au début de la première.
Au point de vue philosophi(|ue, cette objeclion ne serait pas sans valeur; mais nu point de vue pratique, il est toujours préférable, au commencement d'un cours, de formuler une définition, même incomplète, des divers
problèmes qui feront l'objet des leçons qui vont suivre. C'est, en effet, le seul moyen de déterminer clairement le but que l'on se propose d'atteindre.
Qu'est-ce que la médecine? Voilà sans doute une question qui n'est guère nouvelle ; posée depuis des siècles, elle n'a pas encore reçu de réponse satisfaisante. La médecine est-elle un art ou une science, et n'est-clle qu'une partie de l'histoire naturelle (1) ? Chacun de ces points de vue a eu ses partisans, comme le prouvent les diverses définitions que nous ont transmises les auteurs classiques. D'après Hippocrate, la médecine consiste à supprimer tout ce qui se trouve en excès dans l'économie et à suppléer à tout ce qui lui manque : en d'autres termes, c'est l'art de rétablir l'équilibre dans l'organisation. D'après Hérophile, la médecine est la science de la santé et la connaissance de tous les agents qui peuvent la conserver. D'après Hoffmann, c'est l'art d'utiliser les sciences physiques et chimiques pour la conservation de la santé. Pitcairn, considérant la question dans un sens exclusivement pratique, a donné une définition différente. La science médicale, d'après lui, n'a d'autre but que de résoudre le problème suivant : Une maladie étant donnée, en trouver le remède. Pinel, se plaçant au point de vue du naturaliste, a complètement changé les données du problème. Il s'agit, pour lui, wie maladie étant donnée, de trouver sa place dans un cadre nosologique.
Aucune île ces définitions ne satisfait complélemeni
(1) Dès les ternps les plus reculés, la médecine a été considérée conune une science naturelle ; mais sa conception comme science expérimentale est toute moderne.
aux tendances de l'époque où nous vivons. La médecine exige l'application d'un grand nombre de sciences : l'anatomie, la physiologie, la physique et la chimie elles-mêmes viennent tour à tour lui apporter leur tribut. Considérée de cette manière, la médecine n'est plus'une science par elle-même : à proprement parler, il n'existerait que des sciences médicales.
Maintenant, la médecine est-elle un art ou une science ? Celte question est d'un ordre secondaire, car dans toutes les branches des connaissances humaines, l'art et la science se trouvent intimement unis. La partie scientifique et purement théorique de toutes nos connaissances est absolument impersonnelle; c'est la vérité envisagée sous un aspect idéal. Mais dans son application pratique, nous voyons apparaître inévitablement les qualités personnelles de l'individu. Lart, c'est l'action, disait Aristote.
Contentons-nous pour aujourd'hui de fixer notre attention sur un point digne d'étude sérieuse : occupons-nous de l'art et de la science dans leurs rapports mutuels, et considérons l'influence réciproque qu'ils exercent l'un sur l'autre. Il est impossible de contester dans les sciences l'impulsion que la théorie a donnée à la pratique. Dans la physique et la chimie, on ne saurait faire une découverte sans fournir aussitôt à l'industrie une multitude d'applications utiles. Mais en médecine, il n'en est pas encore ainsi : les progrès ou les modifications de nos théories physiologiques n'exercent qu'une influence le plus souvent incertaine sur la pratique de l'art de guérir, et nous voyons môme un grand nombre de
b PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.
praticiens s'isoler complètement de la physiologie comme s'il était inutile ou même dangereux d'en suivre les fluctuations diverses. Ils se contentent de traiter leurs malades par des procédés purement empiriques. L. Rivière (de Montpellier), un des contemporains d'Harvey, allait jusqu'à prétendre que la découverte de la circulation du sang n'était qu'une simple curiosité d'histoire naturelle, et ne pouvait rendre aucun service à la médecine pratique.
Comment expliquer cette singulière différence entre la médecine et les autres sciences ? L'étude des êtres vivants présenterait-elle des conditions spéciales, en vertu desquelles la théorie et la pratique ne sauraient se prêter un secours mutuel ? Pour résoudre cette difficulté directement, il faut remonter plus haut; il faut étudier la marche que suit naturellement l'esprit humain dans son évolution et dans la recheche de la vérité scientifique. Au premier abord, on est tenté de croire que dans toutes les sciences, la théorie a précédé les applications pratiques. La logique semblerait le prouver; et cependant c'est là une erreur profonde. L'histoire nous apprend que l'évolution se fait en sens inverse, et que la pratique a toujours précédé la théorie. Pendant combien de siècles ne s'est-on pas livré aux manipulations chimiques avant de connaître les lois fondamentales qui président à la combinaison des corps ? et pendant combien de temps n'a-t-on pas fait usage de verres grossissants, avant de formuler pour la première fois la théorie scientifique de la lumière ?
11 y a donc une période dans l'histoire de toutes les sciences où l'empirisme a précédé le raisonnement.
L'homme s'efforce d'utiliser les forces de la nalure longtemps avant d'en connaître les lois ; et la conservation de la santé étant à coup sûr le premier de tous les biens, la médecine pratique a dû naître au seuil même de la civilisation. Comment alors expliquer l'étal d'imperfection dans lequel nous la trouvons actuellement, en présence des progrès si remarquables qu'ont réalisés les sciences physiques et chimiques? Cela tient à ce que les phénomènes qui se passent dans les êtres vivants sont infiniment plus complexes que ceux de la nature inorganique; ils unissent, en effet, les propriétés des corps inorganiques à d'autres propriétés qui leur appartiennent exclusivement, en tant que corps vivants. Nous n'avons donc pas lieu de nous étonner de cette marche successive des sciences. Nous commençons par les faits les plus simples pour arriver peu à peu aux faits plus compliqués. C'est pourquoi en physique et en chimie, la science est faite à certains égards; en médecine, au contraire, on est encore loin du but. Nous en sommes toujours à la période empirique; mais peu à peu la lumière se fait, des théories partielles se réunissent pour donner naissance à des vues plus générales, et quoique la science médicale soit loin d'être établie, elle tend à se dessiner plus nettement tous les jours. En réfléchissant à l'état actuel de cette science, j'ai pensé que le meilleur moyen d'en favoriser le progrès serait d'aborder directement l'étude méthodique de la pathologie expérimentale. Je me propose de vous expliquer tout à l'heure ce que j'entends par cette ex|)rcssion. Je me bornerai à vous dire, pour le moment, que la pathologie expérimentale est l'élude des maladies
dans leur mécanisme, c'est-à-dire dans ce qu'elles ont de plus complexe et de plus élevé. C'est qu'en effet nous étudions toujours les objets sous plusieurs faces successives.
Ampère a divisé en quatre périodes l'histoire d'une science parvenue à son entier développement. A chacune de ces périodes, à chacun de ces états successifs, il a donné un nom spécial. Au premier degré la science est autoptique ou purement descriptive, sans pénétrer au delà des apparences extérieures ; nous nous contentons de décrire exactement les objets que nous apercevons dans le monde qui nous entoure. Nous recherchons ensuite les causes latentes qui donnent naissance aux phénomènes que nous avons observés; nos investigations ne s'arrêtent plus à la surface des choses : c'est alors la période cryptoristique . Il nous faut nécessairement connaître les transformations qui s'opèrent dans les êtres, en d'antres fermes, les modifications qu'ils présentent : c'est la période troponomique. Nous parvenons enfin au degré le plus élevé de la science qu'il nous soit donné d'atteindre : c'est ce qu'il appelle la période cryptologique dans laquelle nous saisissons les lois qui régissent la succession des phénomènes naturels dans un ordre déterminé; c'est alors que connaissant la règle générale des phénomènes, leur point de départ en quelque sorte, nous pouvons prédire les faits qui doivent se manifester et même indiquer les expériences ou les perturbations qui pourront en modifier le développement. Tel est, je le ré|)ète, le point le plus élevé, telle est la limifc extrême que peut atteindre l'esprit humain; il ne nous est pas donné d'aller plus loin.
Or, dans les sciences biologiques, les animaux el les divers objets que nous présente la nature durent d'abord être décrils et classés. On étudia les maladies, de la même manière ; mais on fit en outre des efforts pour les guérir, sans posséder toutefois aucune notion exacte de l'anatomie ni de la physiologie. A une époque ultérieure nous sommes arrivés à la seconde période de l'évolution scientifique, qui, dans les sciences zoologiques, se trouva représentée par l'anatomie normale, et dans les sciences médicales par l'anatomie pathologique. Mais en physiologie, l'anatomie pure et simple du cadavre est aussi insuffisante qu'elle l'est en médecine. C'est l'anatomie du corps vivant qu'il nous faut ; nous avons donc eu recours aux vivisections. Mais il est évident que prises en elles-mêmes, les vivisections ne constituent pas tous les moyens que met en œuvre la méthode expérimentale ; il est nécessaire que le physiologiste connaisse les sciences physicochimiques de manière à pouvoir non-seulement observer, mais encore interpréter les phénomènes qu'il a provoqués. C'est ici que s'arrête le parallèle que nous voulions tracer entre la médecine et la physiologie. La médecine est restée en arrière : elle n'est guère qu'à la seconde période de son évolution et n'est pas encore entrée réellement dans la période de l'expérimentation où la physiologie est maintenant engagée.
Il devient donc indispensable d'instituer des vivisections pathologiques pour se rendre compte de ce qui se passe dans le corps malade, comme nous avons étudié les conditions des phénomènes de la physiologie. Mais si, pour l'étude de la physiologie il faut des sujets sains, pour
l'étude de la pathologie il faut des sujets malades. — 11 faudra même les rendre malades par des moyens artificiels : il faut en un mot faire pénétrer, dans la pathologie expérimentale, la connaissance des agents extérieurs et de leurs .effets - sur l'économie. C'est là, sans aucun doute, un service immense à rendre à la thérapeutique.
Dans ce cours de pathologie expérimentale, nous voulons réunir dans la même étude et sous la même loi l'état morbide avec l'état de santé : nous comparerons en un mot des sujets bien portants avec des sujets en ,état de maladie. Il est aisé de prévoir toutes les objections auxquelles ce procédé donnera naissance. Que deviennent les idiosyncrasies individuelles? que devient l'essence même de la maladie ou la diathèse, etc. ? A ces questions, nous répondrons que c'est un progrès dans toutes les sciences de simplifier les problèmes en introduisant dans l'étude des faits les plus compliqués les connaissances qui découlent de faits plus sim]iles et mieux connus. C'est ainsi que les mathématiques ont rendu les plus grands services à la physique, à la chimie et que ces deux sciences réunies servent à la culture de la physiologie. Vous voyez maintenant pourquoi je veux introduire la physiologie dans l'étude de la médecine ; c'est pour en analyser les phénomènes complexes et les ramener à des conditions plus simples.
Revenons maintenant à la définition que je vous avais promise et dont je me suis momentanément écarté. Beaucoup de personnes, vous ai-je dit, pensent aujourd'hui que la médecine n'existe pas comme science réelle, mais
qu'elle est plutôt la réunion des diverses seiences médieales. Pour moi, j'admets franchement qu'il n'existe qu'une seule science en médecine, et que cette science est la physiologie, appliquée à l'élat sain comme à l'état morbide (1). Toute science, en effet, peut s'exprimer par un problème dont il faut trouver la solution : en physiologie, ce problème est celui de la vie dans toutes les manifestations. Le but pratique de la science de la vie sera évidemment de prévenir ou de guérir les maladies, mais cet élément ne peut pas entrer dans la définition ; car on ne saurait jamais caractériser les sciences pures par le but pratique qu'elles se proposent.
Sur deux leçons, nous en consacrerons une à la patho> logie expérimentale, et l'autre à la physiologie opératoire (2). Dans cette partie du cours, nous aurons pour but de vous montrer des expériences pratiques. Je me propose de rapprocher ces deux sujets pour vous montrer la ligne à suivre dans Tétude des questions scientifiques. L'observateur doit être aussi capable de recueifiir des faits nouveaux que de les critiquer et de les rassembler après les avoir découverts.
Dans notre cours de pathologie expérimentale, nous nous efforcerons d'abord, avons-nous dit, de produire,
(1) En effet, les lois qui régissent les phénomènes de la vie sont toujours ^es mêmes à l'état normal et à l'état pathologique; aujourd'hui les faits abondent pour le prouver. Il en résulte que l'on ne pourra jamais comprendre le mécanisme d'une maladie si l'on ne connaît préalablement le mécanisme des fonctions troublées qui s'y rapportent. Le traitement rationnel d'une maladie doit s'adresser à son mécanisme physiologique. Donc la physiologie est le pivot scientifique sur lequel tournent toutes les sciences médicales.
(2) IjCs Leçons de physiologie opératoire formeront un autre volume, celui-ci ne renfermera que les leçons de pathologie expérimentale.
chez les animaux, certaines conditions pathologiques, et nous étudierons les lois qui les régissent. Nous avons à salisfaire en effet à cette double tendance de l'esprit scientifique qui, tout en recherchant avec avidité des lois générales et des théories, les repousse impitoyablement lorsqu'elles ne sont pas entièrement d'accord avec les faits. Nous aurons en même temps l'occasion de vous montrer que les idées physiologiques ne doivent jamais être séparées de l'observation clinique : c'est en effet par l'alliance féconde de la clinique et de la physiologie, que nous verrons se réaliser les progrès si vivement désirés par tous les amis de la médecine positive (1).
(1) La clinique doit nécessairement constituer la base de la médecine. L'objet des étudss du médecin esl le malade et c'est la clinique qui lui en donne la connaissance. La physiologie n'intervient ensuite que comme une science explicative qui nous fait comprendre ce que nous avons observé ; car la science n'est en réalité que l'explication des phénomènes. Mais dans ces explications la médecine doit procéder graduellement et ne jamais s'écarter de l'observation clinique rigoureuse, sans cela elle fait fausse route. Malheureusement il est des médecins qui, trop pressés de tout comprendre, faussent ou dénaturent les faits cliniques pour les plier à leurs explications physiologiques hypothétiques ou prématurées. Ceux-là nuisent plus à la médecine scientifique qu'ils ne la servent réellement.
DEUXIÈME LEÇON
SOMMAIRE : Nécessité de connaître les autres sciences pour étudier la médecine. — Les symptômes pathologiques peuvent être produits par des moyens artificiels. — Ils peuvent s'expliquer d'après les principes de la physiologie. — Le système nerveux sert à la manifestation des phénomènes normaux de la vie, ainsi qu'aux réactions pathologiques. — Le développement du système nerveux s'accroît à mesure qu'on s'élève dans l^échelle animale. — Des phénomènes morbides peuvent se produire à volonté en agissant sur divers points du système nerveux, sans introduire dans l'économie aucun principe nouveau. — Effets observés sur un muscle ou sur un os par la suppression de l'influx nerveux. — Certains phénomènes morbides qu'il paraît impossible de reproduire, au premier abord, sont cependant placés sous la dépendance du système nerveux, et le physiologiste peut les développer expérimentalement. — Certaines maladies ne sauraient-elles être imitées par des moyens artificiels? — Le physiologiste parviendra-t-il un jour à ce résultat ? ou sera-t-il toujours forcé d'admettre des principes morbides inexplicables par les données physiologiques? — Chaque espèce animale a ses maladies particulières qui ne peuvent se transmettre aux espèces voisines. — Les perversions de la nutrition sont l'origine de tous les tissus pathologiques. — Influence du système nerveux sur la nutrition.
— Une maladie n'est pas un symptôme isolé, mais une série de symptômes-
— Exemples : Effets de l'ablation des reins et de la ligature de l'artère rénale. — Élimination supplémentaire de l'urée par la surface intestinale.
— Effets de la cessation de cette élimination supplémentaire. — L'extirpation des deux reins produit toujours la mort. — L'ablation d'un seul rein n'est point nécessairement mortelle. — La section des nerfs du rein détermine toujours la mort en provoquant la gangrène de l'organe et en produisant un virus putride à l'intérieur de l'économie. — - La médecine scientifique résulte d'une union intime de la physiologie et de la clinique.
Dnns ma première leçon, je vous ai indiqué le plan que je me proposais de suivre dans l'élude de la pathologie
'12 PATHOLOGIE EXPÉRlMIilST ALE.
expérimentale. J'ai cherehé à vous montrer combien il était difficile d'aborder une étude aussi complexe que celle de la médecine, sans avoir préalablement acquis d'autres connaissances scientifiques d'un ordre beaucoup plus simple. Enfin je me suis efforcé de combattre une opinion malheureusement trop répandue, et d'après laquelle il faudrait établir une séparation radicale entre les phénomènes physiologiques, et ceux qui se produisent en dehors de l'état de santé.
Nous allons maintenant nous occuper des phénomènes ou des symptômes qui appartiennent en propre à l'état pathologique, ainsi que des causes qui leur donnent naissance, ce qui nous apprendra en même temps les moyens de les combattre. Pour cela, nous provoquerons artificiellement tous les phénomènes de la maladie, et nous chercherons ensuite à les faire disparaître.
Mais dans l'étude de ce sujet il ne faut jamais oublier que nous voulons surtout savoir si les manifestations morbides peuvent toujours s'expliquer d'après les principes de la physiologie; — ou s'il faut reconnaître, à la maladie, le pouvoir mystérieux de créer, chez un être vivant, des lois entièrement nouvelles et qui ne sauraient exister chez l'animal sain.
Prenons un adulte jouissant de toute la plénitude de ses facultés, demandons-nous quel est l'agent régulateur de ses actes physiologiques? Nous serons forcés de répondre qu'il réside dans le sysième nerveux, auquel nous devons, en effet, la sensibilité et le mouvement volonlaire, cette double source de toutes nos relations avec le monde extérieur. Les nerfs président même à toutes les
fonctions organiques, et je vais bientôt vous prouver que s'ils sont les agents de tous les phénomènes normaux de la vie, ils sont aussi le point de départ d'une foule d'actions pathologiques.
A mesure que l'on s'.élève dans l'échelle animale, on voit le système nerveux se développer de plus en plus, et l'on constate en même temps que les maladies deviennent plus fréquentes, qu'elles se manifestent sous des formes plus variées, et sont d'une nature infiniment plus compliquée. Il n'y a pas à s'étonner de cette coïncidence puisque tous nos organes dans leurs manifestations vitales, normales ou pathologiques, dépendent du système nerveux. Si nous prenons l'un après l'autre les divers appareils de l'économie, il nous sera facile de montrer que tous les symptômes des maladies dont ils sont appelés à devenir le siège, peuvent.être sous l'influence directe des nerfs correspondants. Nous pouvons même donner naissance de cette manière à toutes les lésions anatomiques qui les caractérisent.
Quels sont, par exemple, les principaux signes des affections de l'appareil respiratoire? La toux, la dyspnée, l'abondance de la sécrétion bronchique, tels sont les indices qui en révèlent le plus souvent l'existence. Or, tous ces phénomènes peuvent être déterminés à volonté par une action dirigée sur le pneumogastrique ou certains autres nerfs. Nous pouvons même produire aussi les lésions anatomiques de la pleurésie et de la péricardite. Les causes de ces altérations morbides paraissent donc être placées sous l'influence immédiate du système nerveux. Si maintenant nous dirigeons notre attention vers
ll\ PATHOLOGIE EXPÉR1MENTA.LK.
les organes abdominaux, nous pai'viendrons aisément à nous convaincre que le physiologisle peut agir sur l'appareil delà digestion comme sur les oganes respiratoires. En opérant sur le plexus solaire ou ses branches afférentes, nous pouvons provoquer la diarrhée ou la dysenterie, ainsi que les altérations analomiques qui en sont le cortège habituel ; on peut même donner naissance à une péritonite aiguë avec toutes ses conséquences ; en effet, l'autopsie de l'animal fait constater la présence du pus et des fausses membranes dans la cavité péritonéale.
Vous voyez, par conséquent, que sans recourir à l'introduction de quelque nouveau principe dans l'économie, on développe une multitude d'affeclions diverses par une simple modification de l'influence nerveuse; et, des résultats analogues nous seraient offerts par l'étude d'autres appareils que ceux précités : la fièvre elle-même, ce symptôme essentiellement médical, est aussi provoquée par une simple irritation mécanique du système nerveux. Nous avons dit plus haut que les produits de l'inflammation, le pus, les fausses membranes, les exsudats plastiques peuvent être créés chez un animal, et qu'il suffit de couper le grand sympathique pour déterminer directement une pleurésie purulente; il faut cependant, pour que cette expérience réussisse, que la santé générale du sujet soit préalable ment débilitée.
Il est donc certain que les troubles du système nerveux donnent lieu à un grand nombre de maladies, non-seulement générales, mais encore locales. Privez un muscle ou un os de l'influx nerveux qui les anime et vous verrez
paraître, clans le premier cas, la dégénérescence graisseuse el le rachilisme clans le second. En effet, lorsqu'on vient à lier les nerfs qui pénètrent dans le trou nourricier de l'os, les cellules du tissu lamineux ne tardent pas à s'agrandir; les vaisseaux se multiplient et tous les phénomènes du rachitisme se développent rapidement. Nous pouvons même produire ces effets sur une portion d'un os, sans agir sur le reste. Celte expérience a été pratiquée avec succès sur un côté de la mâchoire inférieure par M. Schiff, de Berne.
Mais il existe à l'état morbide, un nombre infini d'autres phénomènes, qu'il semble impossible, au premier abord, de provoquer par une simple lésion du système nerveux. Je veux siu'tout parler de ces altérations des liquides de l'économie qui se produisent dans le cours de certaines affections. Cependant l'on peut démontrer qu'un grand nombre, sinon la totalité de ces modifications pathologiques, sont placées sous la dépendance de l'influx nerveux, et peuvent être reproduites à volonté par le physiologiste. Parmi les divers liquides de l'économie, l'urine est un de ceux dont les transformations pathologiques ont été le plus complètement et le plus soigneusement étudiées. Or, vous savez parfaitement, messieurs, que l'albuminurie, la polyurie et le diabète, sont provoqués par l'irritation de certains points définis de la moelle allongée, et que la nature même de la perversion que subit l'excrétion urinai re est déterminée par le siège de la lésion. C'est surtout dans le diabète que l'importance de ce fait expérimental est nettement mise en relief. On supposait autrefois que chez les diabéti(]ues
des conditions enliùremenl nouvelles se développaient dans l'économie sous l'influence de l'état morbide, et qu'il en résultait un produit pathologique spécial, le sucre. Mais il faut admettre aujourd'hui que ces phénomènes s'expliquent par l'augmentation pure et simple d'une fonction normale, en vertu de laquelle du glycose est formé chez tous les sujets, même à l'état de santé. Il est donc évident que la maladie, en ce cas, n'est qu'un phénomène physiologique troublé ou exagéré.
Il existe cependant un certain nombre de produits pathologiques et de manifestations morbides qu'il nous a été jusqu'à présent impossible d'imiter artificiellement. Parviendrons-nous à une époque ultérieure à réunir ces faits à ceux qui rentrent déjà dans le domaine de la physiologie expérimentale ?
Tel est le problème scientifique que nous devons poser aujourd'hui. Il s'agit de savoir si nous pourrons avec le temps faire entrer la patholologie tout entière dans le cercle de ,nos connaissances physiologiques, ou s'il restera toujours en dehors de ce que nous pouvons imiter ou expliquer par la physiologie quelque chose d'insaisissable qu'il fnudra reconnaître comme l'essence des phénomènes morbifiques.
Prenons pour exemple les fièvres éruplives, la variole, la scarlatine, la rougeole. Voilà des affections qu'il nous est impossible de reproduire sans avoir recours à un virus spécial. Parviendrons-nous un jour à créer de toutes pièces ces maladies sans l'intervention de ce poison particuHer dont elles paraissent dépendre ? Mais ne faut-il pas, avant tout, résoudre une question préalable ? Ces affec-
tiens peuvent-elles exister chez les animaux, même les plus rapprochés de l'espèce humaine ? Ne sont-elles pas au fond la propriété exclusive de notre organisation spéciale ?
Il paraîtra difficile en général de produire, par l'intermédiaire du système nerveux, des affections éruptives chez les animaux : les propriétés vitales de leur enveloppe cutanée diffèrent essentiellement de ce qui existe chez l'homme. Nous pouvons, toutefois, produire des ecchymoses, des congestions et des tuméfactions glandulaires, mais il faut en outre se souvenir que chaque espèce animale a ses maladies particulières, qui ne sauraient être transmises à une espèce voisine. On sait que l'homme à lui seul présente un plus grand nombre de maladies spéciales que tous les autres animaux pris ensemble.
Toutefois le tubercule, le cancer et bien d'autres productions morbides se rencontrent aussi bien chez les animaux que chez l'homme. Toutes ces affections qui donnent lieu à des néoformations morbides sont évidemment une perversion de la fonction nutritive. Or, personne n'oserait contester l'influence que le système nerveux exerce sur cet acte physiologique.
Avançons donc résolûment dans la voie qui s'ouvre devant nous sans nous laisser intimider ni décourager par les difficultés delà-science que nous cultivons. Toutefois il ne faut point oublier qu'une maladie n'est jamais caractérisée par un seul symptôme ; elle consiste au contraire dans une série de symptômes qui sont unis entre eux par un rapport de cause à effet. Toute maladie est une évolution morbide qui présente un commencement, un milieu
c. bkunard. — Path. exp. 2
et une fin, de lelle sorte que dès le début d'une maladie un observateur habile peut en prédire la marche et souvent la même terminaison. Ces séries de phénomènes morbides, nous parvenons à les reproduire chez les animaux, et les Ibnclions de la vie sont modifiées chez eux de mille manières différentes par une multitude d'agents divers. Les poisons déterminent de véritables maladies qui présentent une série non interrompue de phénomènes consécutifs à l'introduction de l'agent toxique dans l'économie; nous trouvons donc ici toute une classe de maladies par empoisonnement qu'il est facile de reproduire à volonté.
Mais laissant de côté ce sujet dont l'étendue est si vaste et sur lequel nous reviendrons plus tard, demandonsnous si par de simples opérations chirurgicales, par de simples lésions mécaniques, nous pouvons développer, chez les animaux mis en'çxpérience, certaines maladies ou séries de symptômes morbides? Si chez un chien par exemple nous enlevons simultanément les deux reins, ou si nous lions simplement les artères rénales, nous produisons à l'instant un trouble général dans l'ensemble de l'économie. L'animal a perdu la faculté de se débarrasser du produit excrémentiliel qui doit s'éliminer par cette voie, et l'économie tout entière se trouve graduellement empoisonnée. Dans les premiers jours l'animal n'est pas sérieusement affecté, il continue à manger et à digérer sa nourriture pendant un laps de temps qui correspond à la période d'incubation dans les maladies, lîientôlil est pris de vomissements et de diarrhée, et la mprt pe tarde pas à survenir.
Que s'est-il donc passé chez je sujet de cette expé-
rience? Essayons d'en doiiiier l'explication. Pendant la première période, l'urée qui ne peut plus s'éliminer par les reins est expulsée par l'inteslin. On la trouve unie à des sels ammoniacaux dans les excréments de l'animal et même dans le suc gastrique. Si ce nouveau mode d'élimination pouvait indéfiniment se prolonger, l'animal ne tomberait jamais malade et ne mourrait pas. Mais bientôt la muqueuse intestinale irritée parle contact permanent des sels amoniacaux subit des altérations morbides; d'un autre côté, l'urée, aussi longtemps qu'elle est éliminée par les intestins, ne s'accumule pas dans le sang; le fait a été expérimentalement aperçu par MM. Prévost et Dumas, qui cependant n'ont pas réussi à l'expliquer. Or, à une période plus avancée, quand la muqueuse intestinale se refuse à continuer celte fonction qui lui est réellement étrangère, l'urée reste dans le sang et l'animal meurt dans le côma ou les convulsions.
Quand l'arrêt de la sécrétion urinaire dépend de la ligature des artères rénales, cet état de chose peut quelquefois être modifié par la suppression des ligatures. Il en serait de même chez l'homme s'il existait un obstacle au passage de l'urine, et qu'il fût possible de le supprimer. Mais, dans tous les cas où les deux reins avaient été enlevés, la mort est invariablement survenue; la dislocation des fonctions de l'organisme a été la terminaison constante de la série morbide.
La maladie que nous parvenons à déterminer artificiellement par l'ablation des deux reins est la conséquence de la suppression d'une fonction importante; mais il e^l d'autres affections dont les causes sont extérieures cà
l'économie; les maladies conlagieuses appartiennent à cette classe. L'influence de la contagion a été expérimentalement démontrée par exemple pour la péripneumonie des bêtes à cornes : en laissant communiquer deux étables dont l'une contenait des animaux sains et l'autre des bestiaux malades; dans la seconde étable, qui dans le principe ne contenait que des sujets bien portants, on a vu se développer successivement plusieurs cas de cette péripneumonie.
Nous pouvons encore produire des modifications intérieures à l'organisme qui devienent la source de véritables maladies. Nous en possédons encore la preuve expérimentale. En effet, nous savons que lorsqu'on enlève simultanément les deux reins chez un animal, il doit nécessairement mourir, et que si l'on se contente d'en enlever un seul, il continue à vivre. L'organe conservé s'hypertrophie et remplit à la fois ses propres fonctions et celles de son congénère. En ouvrant l'animal quelque temps après cette expérience, il est facile de s'en assurer. Mais au lieu d'enlever le rein, si l'on se borne à en couper les nerfs, on voit bientôt mourir l'animal. Pendant les premiers jours qui succèdent à l'opération, il se manifeste de l'albuminurie; bientôt après le rein s'altère et il se décompose complètement. Les produits de cette altération agissent en définitive, à la manière des poisons septiques sur l'économie. Telle est, selon nous, l'explication naturelle de ce fait si singulier en apparence (1) .
(1) Depuis que ces leçons ont été publiées, il a été démontré que ni rurée, ni le carbonate d'ammoniaque, ni les divers produits de l'urine ne sulïïscnt à rendre compte de tous les phénomènes de l'urémie. Ces accidents pourraient-
KAl'PORTS DE LA. PHYSIOLOGIE ET DE LA PATHOLOGIE. 21
Je crois vous avoir maintenant démontré, messieurs, la proposition que j'avais formulée au début : non-seulement nous parvenons à produire chez les animaux des symptômes morbides par des moyens artificiels, mais encore nous développons chez eux des séries de symptômes, c'est-à-dire de vraies maladies avec tout l'ensemble de leurs conséquences.
Envisagée à ce point de vue, la pathologie réunit les ressources de la physiologie à celles de l'observation clinique qui nous indique la marche évolutive des malad es.
ils s'expliquer par Tempoisonnement septique que produit l'altération du rein lui-même ? La deuxième expérience indiquée dans cette leçon semblerait appuyer cette manière de voir. Au reste, il est évident que malgré rimportance et l'intérêt des recherches qui ont été consacrées à ce sujet, la solution définitive du problème n'a pas encore été trouvée.
TROISIÈME LEÇON
DES IDIOSYNGRASIES.
SOMMAIRE : Influence des diverses causes de maladies sur les individus. — Leur action diffère considérablement suivant les cas particuliers. — Les prédispositions physiologiques sont aussi fréquentes que les prédisposilions morbides. — Différence entre les diverses classes d'animaux sous ce rapport. — Différence entre des animaux appartenant à la même espèce. — La résistance vitale est plus développée chez les races inférieures, et la sensibilité nerveuse chez les races plus élevées. — Ces différences sont encore plus prononcées chez l'homme. — Hypnotisme. — Magnétisme et somnambulisme. — Différences entre les animaux en état d'abstinence, et ceux qui sont én pleine digestion. — Effets du froid, de l'ivresse ou de l'aneslhésie. — L'action des médicaments n'est pas la même dans l'état de santé et dans l'état de maladie. — Ces différences tiennent surtout à l'état du système nerveux et aux modifications de l'absorption. — Expériences sur les grandes salivaires. — Le curare dans le traitement du tétanos. — Diverses prédispositions morbides observées chez les animaux. — Des tendances analogues peuvent être artificiellement créées par la section de certaines branches du grand sympathique. — Les idiosyncrasies doivent être regardées comme de simples prédispositions physiologiques .
Messieurs,
Dans les leçons précédentes, j'ai eu pour but de mettre en lumière les rapports intimes qui unissent la physiologie à la pathologie et de prouver, autant qu'il m'a été possible de le faire, que les phénomènes qui se produisent dans le corps vivant, soit à l'élat de santé, soit à l'état de maladie, doivent recevoir dans tous les cas une interprétation rationnelle. On peut, vous ai-je dit, les rattacher
directement à l'action de lois biologiques qui gouvernent les fonctions vitales, non-seulement à l'état normal, mais encore dans toutes les perturbations que les fonctions peuvent subir.
Toutefois l'expérience journalière nous apprend que les causes morbides, quels que soient d'ailleurs leurs effets généraux, sont loin d'agir avec une égale intensité sur les divers individus qui sont exposés à leur influence. Le froid, la faim, la soif, la faligue, les souffrances morales; telles sont les causes les plus ordinaires de la maladie. Or ne sont-elles pas, dans une certaine mesure, le partage de l'humanité tout entière? Comment donc se fait-il que parmi ceux qui subissent leur action journalière, les uns s'affaissent si promptement, tandis que les autres résistent avec énergie? Et lorsqu'une épidémie sévit sur un point donné, comment se fait-il que la maladie régnante ne frappe que sur certains sujets, tout en épargnant d'autres individus qui sont placés en communication constante avec les malades ? Au pouvoir, en apparence mystérieux, qui modifie ainsi dans chaque cas particulier l'influence des agents extérieurs, nous donnons le nom iVidiosyncrasie.
Nous pouvons, je crois, admettre en principe que des [)rédisposilioiis non-seulement morbides, mais encore physiologiques existent chez l'homme aussi bien que chez les animaux. A l'état normal, chaque individu, en vertu de son organisation propre, se trouve plus spécialement exposé que tout autre à certains accidents particuliers. Les divers animaux (jui servent à nos expériences sont loin de présenter les mêmes phénomènes
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nom l'influence des mêmes agents. Vous savez déjà qu'à mesure qu'on s'élève ou qu'on descend dans l'échelle animale on rencontre des animaux plus ou moins sensibles à l'action de certains poisons, de ceux, par exemple, qui agissent plus particulièrement sur le système nerveux. On voit, par là, que même dans les limites de la santé, les êtres vivants peuvent otYrir des différences considérables. Et comme nous l'avons déjà démontré, ces propriétés différentes ne dépendent pas seulement de l'organisation générale de l'animal, mais souvent aussi des conditions dans lesquelles il a été placé. De cette manière, comme vous avez pu le constater, un lapin peut être abaissé jusqu'au niveau physiologique d'un batracien (1); et en renversant l'expérience, on parvient au résultat inverse. Or, ces modifications importantes sont presque toujours en rapport avec l'état du système nerveux.
Ce n'est pas seulement chez les animaux appartenant à des espèces différenles que nous constatons de grandes inégalités sous ce rapport. 11 arrive souvent que des individus appartenant à la mewze espèce se ressemblent si peu qu'il est impossible de les soumettre aux mêmes expériences. La sensibilité nerveuse d'un chien de chasse est tellement développée que la moindre opération lui donne une fièvre qui peut être suivie de phénomènes mortels. Il n'est donc pas convenable de se servir de ces animaux pour des recherches ayant trait au suc gastrique, à la sécrétion pancréatique ou à d'autres phénomènes de ce genre : toute opération pratiquée à l'intérieur de la cavité
(1) Voy. Leçons de physiologie opéraloire, Paris, 4870, 2« leçon.
DES IDIOSYNCIUSIES. '"25
abdominale pouvant déterminer une péritonite cliez ces animaux éminemment irritables. Quelle différence, lorsqu'il s'agit d'autres chiens qu'on peut considérer comme de race inférieure! Les résultats de ces expériences sont entièrement différents. Dans le cours de l'opération, c'est à peine si l'animal fait un mouvement ; c'est à peine s'il paraît souffrir : l'appétit n'est point altéré, les sécrétions restent normales. En somme les diverses fonctions de l'économie suivent leur cours naturel malgré l'opération.
Chez le cheval, ces différences sont encore plus prononcées s'il est possible. Les caractères de certaines races sont attribués au sang, dans le langage vulgaire ; il serait plus exact de les attribuei' aux nerfs : en effet, c'est un système nerveux très-irritable, très-sensible, et doué d'une organisation plus délicate qui distingue une bête de sang d'un de ces petits chevaux à demi sauvages qui habitent les pays montagneux. Les résultats de la même expérience ne seraient-ils pas diamétralement opposés chez ces divers animaux, et quelle comparaison pourrions-nous établir entre eux ? Aussi toutes les fois qu'une expérience exige une grande force de résistance chez le sujet, il faut le choisir parmi les races inférieures. Si l'irritabilité nerveuse et une sensibiUté exquise sont, au contraire, les qualités nécessaires, c'est aux races supérieures qu'il faudra s'adresser. Les expériences sur la sensibilité récurrente, qui réussissent presque toujours chez le chien de chasse, échouent presque constamment quand on les pratique sur un chien de berger. Les animaux à sang froid se trouvent, à cet égard, au dernier degré de l'échelle. On comprend donc aisément qu'un
état qui, chez certains individus, constitue une véritable maladie, puisse se concilier chez d'autres avec les conditions naturelles de la vie.
11 est permis de croire que chez l'homme la différence qui sépare les individus doit être bien plus grande encore que chez les diverses espèces animales; et s'il nous est permis de faire une allusion à des questions qui occupent en ce moment l'attention publique, n'est-il pas vrai que l'hypnotisme est un état particulier, qui ne peut se développer que chez un petit nombre de sujets impressionnables et nerveux? Les phénomènes du somnambulisme ne rentreraient-ils pas dans la même règle? Il est donc évident que les idiosyncrasies ne sont que des susceptibilités particulières qui existent à l'état normal chez divers individus.
Mais jusqu'ici nous ne nous sommes occupé que des prédispositions physiologiques et pour ainsi dire innées; toutefois, comme médecin, ce sont les idiosyncrasies accidentelles, transitoires et morbides qui nous intéressent le plus. Constater les conditions qui peuvent leur donner naissance, voilà pour le physiologiste une étude de la plus haute importance.
Si nous comparons un animal dans l'état d'abstinence à un autre en pleine digestion, les dissemblances les plus manifestes se rencontreront dans les résultats de toutes les expériences auxquelles ils pourront être soumis. Une dose de strychnine qui tue immédiatement le second n'agira qu'après un certain laps de temps sur le premier. Pour expliquer une différence aussi frappante, on a naturellement fait intervenir le pouvoir absorbant;
mais ne savons-nous pas qu'à l'état de jeûne l'absorption est infiniment plus active que pendant le cours de la digestion ?
Cette explication est donc insoutenable. L'affaiblissement des propriétés physiologiques du système nerveux est en réalité la seule cause que nous puissions invoquer ici. Privé de nourriture, l'animal descend graduellement dans l'éctielle, et finit par acquérir des propriétés plus ou moins éloignées de celles de son état primitif. Est-ce là une véritable maladie? Non, sans doute; c'est le résultat naturel d'un état physiologique bien connu.
Nous sommes donc autorisé à nier d'une manière absolue l'existence d'une soi-disant physiologie morbide, si l'on entend par ces mots un élat de choses complètement indépendant des lois ordinaires de la vie. Ces expressions prises dans tin tel sens devraient disparaître à jamais de la langue scientifique ; elles ne servent qu'à troubler les idées et à dérouter les observateurs. Quand nous parlons de la chimie médicale, par exemple, nous n'avons pas la prétention de dire que les actions chimiques qui interviennent dans les phénomènes vitaux sont soumises à d'autres lois que celles qui se produisent au dehors de l'être vivant. La physiologie morbide a sans doute des procédés qui peuvent lui être spéciaux, mais ses lois sont absolument identiques à celles qui gouvernent, à l'état de santé, les fonctions de la vie.
Ce n'est pas seulement l'inanition qui modifie ainsi les conditions delà vie; le froid, et bien d'autres causes encore, agissent dans le même sens, et font varier les résultats de nos vivisections. A une température basse,
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les animaux à sang froid deviennent de moins en moins sensibles à l'action de certains poisons, une plus forte dose de strychnine est nécessaire pour tuer une grenouille en hiver qu'en été. Mais le chloroforme, l'éther, et même l'ivresse ordinaire par l'alcool produisent des effets semblables, et l'on croit généralement, en Amérique, que l'ivresse est un préservatif contre la morsure du serpent à sonnettes.
Ce sont là des modifications physiologiques de l'économie qui nous conduisent à étudier celles qui appartiennent plus spécialement à l'état pathologique. On sait depuis longtemps que les médicaments n'agissent point sur les malades de la même manière que sur les individus en pleine santé. Or, les conditions biologiques qui déterminent la maladie sont évidemment la source de ces irrégularités. Pour en fournir un exemple bien connu nous rappellerons que le vin, l'eau-de-vie et les préparations alcooliques, dont plusieurs médecins américains font un si grand usage dans le traitement des fièvres, lors même qu'on les administre à des doses qui, chez un homme bien portant produiraient inévitablement l'ivresse, ne paraissent produire qu'un tout autre effet sur le malade. Le fait peut s'expliquer de deux manières ; en premier lieu, les fonctions absorbantes seraient, pendant la maladie, modifiées ou même suspendues; en second lieu, le système nerveux se trouverait fortement déprimé. Nous savons, par exemple, que dans certains cas de fièvre typhoïde, l'absorption reste engourdie pendant assez longtemps. On le démontre en administrant au malade de petites quantités de prussiate de potasse dont on ne
retrouve aucune trace dans l'urine ni dans les autres sécrétions. On peut déterminer arlificiellement un état analogue ; car lorsque les sécrétions sont surexcitées, les surfaces perdent une partie de leurs propriétés. La surface interne des glandes salivaires qui absorbe si rapidement la strychnine ou le curare à l'état de repos, devient momentanément réfractaire à l'action de ces poisons pendant le travail sécréteur. En injectant cinq centimètres cubes d'une solution aqueuse de strychnine (au centième) dans le canal de Wharton, chez un chien, nous avons vu l'animal succomber presque immédiatement. Mais en répétant la même expérience chez un animal dont la sécrétion salivaire se trouvait excitée par le galvanisme, la mort n'est arrivée qu'après un espace de douze minutes.
Le choléra nous fournit un exemple pathologique du même fait ; aussi longtemps que cette excrétion séreuse si abondante se prolonge, les parois intestinales ne sauraient absorber aucun médicament. Mais ces modifications, dira-t-on, sont déterminées par la maladie ; sans doute, mais un processus physiologique particulier se développe sous son influence, et les faits observés en sont la conséquence naturelle.
La suppression du pouvoir absorbant a été également observée dans des conditions entièrement différentes de celles que nous venons d'étudier ; on l'a signalée par exemple dans la manie aiguë \ l'influence du système nerveux paraît en être ici la seule cause, car aussitôt que la crise est terminée, l'absorption recommence comme à l'état de santé.
Le curare a, été récemment employé dans le traite-
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ment du tétanos : sur quatre cas, il y eut deux guérisons ; les deux autres sujets sont morts. Mais chez les deux premiers, les elfets ordinaires ou, pour mieux dire, les effets physiologiques du poison s'étaient manifestés ; rien de semblable n'avait eu lieu chez les deux individus qui ont succombé. Ils présentaient, peut-être, une condition spéciale du système nerveux qui s'opposait à la manifestation de l'action de celte substance. Il est permis de penser que s'ils avaient été mis en traitement à une période moins avancée de la maladie, ils auraient pu se rétablir. A cet égard, nous pourrions rappeler les effets bien connus du sulfate de quiqine qui, administré à dose élevée, n'abaisse le pouls et n'agit sur d'autres phénomènes morbides qu'en modifiant le système nerveux et en produisant une surdité plus ou moins prononcée, etc. Cet effet physiologique se rattache d'une manière intime à son action thérapeutique, car si l'on diminue trop rapidement la dose, la surdité disparaît et les phénomènes morbides primitifs reprennent leur intensité.
Mais si nous trouvons, chez les animaux comme chez l'homme, diverses prédispositions qui peuvent modifier l'action des médicaments, nous en voyons encore qui les exposent à des maladies entièrement différentes, sous l'empire de causes absolument semblables. Telle est la section des filets du nerf sympathique. Je me proposais tout dernièrement de pratiquer certaines expériences sur des animaux soumis pendant longtemps à l'inanition. J'avais donc laissé des chiens, ayant préalablement servi à des opérations sur le nerf sympathique, sans nourriture pendant plusieurs jours; mais au
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moment des derniecs froids, ces animaux succombèrent d'une manière inattendue; à l'autopsie on trouva chez le premier une pneumonie, chez le second une pleurésie, et une entérite chez les deux derniers. On s'assura que, placés dans des conditions extérieures identiques, ces animaux avaient été frappés de maladies entièrement différentes et correspondant aux régions dans lesquelles le sympathique avait été lésé. Lorsqu'on soumet les lapins à l'inanition absolue, la vie se prolonge habituellement de quinze à vingt jours : mais lorsqu'on a coupé d'avance certains filets du grand sympathique, ces animaux, privés de nourriture, succombent en peu de jours à des inflammations aiguës des viscères placés sous à l'influence des rameaux nerveux qui ont été divisés. Lorsque je commençai celte série d'expériences, il y a quelque temps, je m'aperçus que la section de rameaux même volumineux du grand sympathique ne semblait déterminer aucun état pathologique spécial chez ces animaux, aussi longtemps que leur santé générale demeurait intacte. J'ai vu des femelles devenir pleines et mettre bas leurs petits, malgré l'opération qu'elles avaient subie ; mais aussitôt que l'économie se trouvait profondément débilitée par le défaut de nourriture, les viscères privés de leurs nerfs devenaient le siège d'inflammations aiguës. J'avais donc réussi à créer artificiellement des idiosyncrasies particulières chez ces animaux, et je pouvais prédire avec une certitude absolue que la santé une fois ébranlée, un état morbide se développerait sur un point déterminé.
Les prédispositions pathologiques doivent donc être
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considérées comme des condilions physiologiques spéciales qui, dans la majorité des cas, dépendent du système nerveux, et la médecine aurait accompli un progrès immense s'il était possible de prévoir, dans l'état de santé, les diverses prédispositions morbides et de prédire ainsi l'approche du danger. Un médecin de l'armée russe, qui avait inventé un nouveau sphygmographe, et (^ui l'avait appliqué à l'étude de diverses maladies, prétendait avoir constaté pendant une épidémie de choléra, une faiblesse particulière du pouls qui se manifestait plusieurs jours avant Texplosion de la maladie, chez ceux qui. devaient en être atteints. Je ne sais si l'exactitude de ces observations a été confirmée par d'autres observateurs, mais ce serait à coup sûr un avantage inappré ciable de savoir d'avance, dans le cours d'une épidémie, quels sont les individus les plus exposés à en subir l'influence. Il nous serait alors bien plus facile de prescrire des moyens préventifs et d'instituer des règlements hygiéniques.
En terminant cette leçon, messieurs, je me crois en droit d'avancer que les idiosyncrasies ne sont point de mystérieuses puissances résidant au sein de nos organes, ni des fonctions entièrement nouvelles, surajoutées en quelque sorte à celles qui existaient déjà. 11 ne faut y voir que de simples manifestations des lois ordinaires de Ja physiologie.
QUATRIÈME LEÇON
DK LA CATALYSE, ET DES AGENTS CHIMIQnES QUI PRODUISENT LA MALADIE DANS LE CORPS VIVANT.
SOMMAIRE : Différences de l'action des poisons sur divers animaux. — Elles, se rapportent à l'état du système nerveux. — Les animaux les moins sensibles aux poisons névrosthéniques. sont plus exposés aux maladies virulentes et contagieuses. — Cette différence s'explique par les altérations du sang. — Gangrène des parties dont les vaisseaux sont oblitérés. — Les principes virulents ne peuvent se développer qu'au sein d'une organisation vivante. — Difficulté d'expliquer leur mode de formation. — Tantôt le virus est répandu dans toute l'économie ; tantôt il est localisé sur quelques points particuliers. — Hydrophobie. — Morve. — - Pneumonie contagieuse. — Certaines dispositions physiologiques offrent de l'analogie eivec ces états morbides. — Le chien enragé ressemble à la vipère. — Moyens d'imiter arlificiellemenl ce processus morbide. — Injections de ferment dans les veines. — De sang putréfié. — De sang puisé dans les veines d'animaux mourant de faim. — Phénomènes putrides qui en résultent. — Expériences de Pringle sur la contagion putride. — Les progrès de la médecine, à cet égard, sont intimement liés à ceux de la chimie organique.
Messieurs,
Dans la leçon précédenfe, nous avons cherché à vous montrer qu'il faut rapporter les idiosyncrasies à certaines prédispositions ornaniqiies qui se rattachent aux lois physiologiques qui gouvernent l'économie, et qu'elles ne sont que le résultat naturel des propriétés du système nerveux.
Nous vous avons déjà dit que les animaux débilités