DE L'INFLUENCE DU SYSTÈME NERVEUX SUR LA COMPOSITION CHIMIQUE DU SANG
SOMMAIRE : Le système nerveux intervient dans les phénomènes de l'hématose. — Le sang des veines rénales est habituellement d'un rouge vif. — Le sang veineux, fourni par des glandes en pleine activité, est toujours rouge. — Expérience sur la glande sous-maxillaire. — Les résultats de ces expériences sont d'accord avec les données que fournit l'analyse du sang.
— Le système musculaire présente des phénomènes tout opposés. — Le sang veineux devient noir, pendant le travail musculaire. — Il devient rouge quand les muscles sont en repos. — Par ce motif, le sang veineux, pris dans son ensemble, est habituellement noir, car le système musculaire n'entre jamais dans un état de repos absolu. — Effets de la syncope.
— L'existence des deux ordres de nerfs vaso-moteurs explique ces divers phénomènes. — La respiration de l'oxygène s'accomplit, non dans les poumons, mais dans le- sang et dans la profondeur même de nos. tissus.
— La section du grand sympathique s'oppose à ce travail, il fait passer le sang artériel presque pur dans les veines. — Analyse comparative des gaz du sang pendant le travail et le repos des muscles et des glandes.
Messieurs,
Après avoir étudié avec vous les principales propriélés des nerfs de la vie organique, Je me propose d'attirer aujourd'hui votre attention sur l'intluence dont ces nerfs jouissent dans un ordre de phénomènes qui semblent, au ])remier abord, complètement étrangers à l'influence nerveuse.
Il s'agit de vous prouver que l'une des fonctions les
plus impoliantes de la vie, à savoir, l'absorption de l'oxygène dans les poumons et sa disparilion dans la profondeur de nos tissus, que l'hématose en un mot, est placée sous la dépendance immédiate du système nerveux.
Dans le cours de mes recherches sur l'excrétion urinaire, j'eus l'occasion de remarquer que le sang de la veine rénale était ordinairement rouge et rutilant, mais qu'à certains moments il reprenait les caractères habituels du sang veineux. Celte observation est très-facile à faire chez certains animaux, et en particulier chez le lapin, à cause du peu d'épaisseur que présentent, dans cette espèce, les parois de la veine.
11 s'agissait donc de déterminer dans quelles conditions le sang de la veine était rouge, et dans quelles circonstances il devenait noir. J'ai constaté que ces phénomènes étaient directement liés à l'excrétion urinaire elle-même, et que, plus l'activité de la glande était prononcée, plus le sang veineux se rapprochait des caractères du sang artériel. C'est alors que j'ai été conduit à étudier le sang qui circule dans d'autres organes sécréteurs. J'ai choisi, à cet effet, la sous-maxillaire du chien, glande très-facile à observer, à cause de sa position superficielle; et j'ai constate que le sang était habituellement noir dans ta veine, mais qu'à peine la sécrétion avait-elle commencé à se produire il devenait rouge et rutilant, comme dans la veme renac. En excitant le nerf sécréteur de la glande, soit à l'aide du galvanisme, soit, par action réflexe, en déposant du vinaigre sur la langue de l'animal, on obtenait toujours cette modification du
sang veineux; d'où l'on pouvait conclure que si, dans la veine rénale, le sang esl habituellement rouge, cela tient à oe que la sécrétion se fait d'une manière presque continue dans les reins, tandis que la fonction subit de nombreuses interruptions dans la glande sous-maxillaire, dont le sang veineux est en conséquence habituellement noir.
Ces inductions se trouvent contirmées par l'analyse des gaz que renferme le sang. On trouve que la couleur rutilante du sang veineux correspond à une surabondance d'oxygène, tandis qu'à l'état ordinaire on n'y trouve qu'une faible proportion de ce gaz; l'acide carbonique suit une marche inverse. Il est donc évident que, pendant la sécrélion, le sang veineux prend les caractères du sang artériel, et que l'influence du système nerveux peut accélérer ou retarder la consommalion d'oxygène qui s'opère à l'intérieur de nos tissus ou dans le sang. L'effet inverse se produit pendant la période d'activité du système musculaire; le sang veineux devient très-noir, très-peu oxygéné pendant la contraction; à l'état de repos, il se rapproche davantage du sang artériel.
On voit, par conséquent, que la grande division élablie par Bichat entre le sang noir et le sang rouge, avant le passage de ce liquide dans les poumons et après l'accomplissement des fonctions respiratoires, n'est pas d'une exactitude absolue. Si le sang veineux général dans le cœur droit est habituellement noir chez les animaux, cela tient à la prédominance du système musculaire sur tous les autres; car la contraction musculaire persiste à tous les moments de la vie, même pendant le sommeil, au
moins pour ce qui touche aux mouvements respiratoires : les individus en état de syncope l'ont seuls exception à la règle, et Hunter avait observé qu'une saignée pratiquée dans de pareilles conditions donne écoulement à du sang veineux rouge.
Or, je crois que tous ces phénomènes s'expliquent par l'antagonisme des deux ordres de nerfs vaso-moteurs, les uns constricteurs, les autres dilatateurs, dont je vous ai parlé dans les leçons précédentes. Voyons comment on peut expliquer le fait.
La respiration, disait-on autrefois, s'accomplit par l'introduction d'oxygène dans les poumons. Mais le phénomène est bien plus complexe qu'on ne l'avait pensé. La respiration ne s'accomplit définitivement qu'au sein des tissus eux-mêmes : c'est là que s'opère la consommation d'oxygène; lant que ce gaz demeure dans le sang, la respiration n'est pas achevée. Or les nerfs exercent une influence incontestable sur la respiralion envisagée à ce point de vue : c'est ce que nous allons démontrer.
Si, dans une partie quelconque du corps, on divise le grand sympathique, on met en pleine liberté les nerfs qui lui sont opposés ; on voit alors le sang passer rouge et rutilant dans les veines. Tiré de la veine jugulaire, ce liquide est presque semblable, pour la couleur, à celui qui circule dans l'artère carotide. Or, nous avons vu que l'activité dans les glandes, et dans les muscles le repos, favorisent cet état particulier; et il existe une condition générale qui relie entre eux tous ces phénomènes, malgré leur discordance apparente; nous voulons parler de la
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rapidité du passage du sang à travers les vaisseaux. Voilà, sans doute, un indice bien précieux, lorsqu'il s'agit de chercher le siège intime de tous les phénomènes chimiques qui se passent au sein de l'économie; ils n'ont pas lieu, dans leur expression normale, à l'intérieur des gros vaisseaux, mais au contact du sang et des éléments histologiques de nos tissus, au sein des capillaires les plus déliés. C'est là que se produit surtout la chaleur qui résulte de ces phénomènes chimiques. Il existe, en effet, des éléments d'une certaine espèce dans le sang et dans les parenchymes d'autres éléments; le contact de ces diverses parties favorise les réactions qui se produisent. Ainsi, nous avons de l'oxygène dans les globules du sang qui disparaît dans les liquides et les tissus organiques en donnant naissance, soil à de l'acide carbonique, soit à d'autres produits intermédiaires. Mais, pour que les actions chimiques qui amènent ces transformations puissent se produire, il faut que le sang séjourne plus ou moins longtemps dans les tissus ; le temps est un élément indispensable de l'opération. Si, par conséquent, vous voulez que le sang artériel conserve ses propriétés jusque dans les veines, faites-le passer plus rapidement dans les capillaires ; relardez au contraire la vitesse de la circulation, si vous voulez obtenir du sang très-noir et aussi veineux que possible. Tels senties effels opposés produits par la galvanisation du grand sympathique ou la section pure et simple des filets de ce nerf.
Le tableau suivant pourra vous montrer les variations que le sang subit dans les muscles et les glandes suivant l'état de repos ou de fonction des organes qui coïncide