‹ Leçons de pathologie expérimentale [electronic resource]Chapitre 8 sur 143 · DES AGENTS MORBIFIQUES · texte numérisé non relu

DES AGENTS MORBIFIQUES

un batracien, il faudrait un es|)ace de temps beaucoup plus considérable.

Le système nerveux, vous le savez déjà, préside à toutes les fonctions de locomotion et intervient dans toutes celles du mouvement des liquides.

Aussitôt que la circulation languit, la composition chimique du sang se trouve exposée à de profonds changements. Si donc, un animal étant donné, nous voulons le prémunir contre l'action du curare ou d'autres poisons de la même espèce, il faut le débiliter ; si nous voulons, au contraire, le préserver des affections contagieuses, il faut relever ses forces et exalter ses propriétés vitales par tous les moyens possibles.

Mais ces produits septiques, ces poisons spécifiques, sont des substances organiques qui se développent au sein d'une organisiition vivante. Nous avons incontestablement ici une action organique d'un genre tout parlicuher. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les pathologistes s'efforcer de soustraire toute cette clase de maladies au domaine de la physiologie, pour en faire la propriété exclusive de la médecine. On aurait tort, cependant de s'arrêter à ces faits, de renoncer à l'espoir de rattacher un jour ces manifestations morbides aux lois de la physiologie. S'il nous est, pour le moment, impossible de le faire, nous y parviendrons sans doute, dans un avenir plus ou moins éloigné.

Pourquoi certaines conditions physiologiques capables de donner naissance à des poisons virulents ne pourraient-elles pas se développer chez les animaux ? Nous savons que dans un état de santé parfaite il existe des

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créatures venimeuses, c'est-à-dire qui possèdent un virus particulier que leur a fourni la nature pour s'emparer de leur proie ou se défendre contre leurs ennemis. Voici donc un virus physiologique; comment se produit-il au sein de l'économie? La difficulté n'est pas moins grande que celle qui tout à l'heure nous avait arrêtés.

La substance nuisible dans plusieurs maladies paraît se trouver généralement répandue dans toute l'économie; dans d'autres cas, elle n'existe que dans certaines sécrétions; à cette dernière classe appartient le virus rabique qui se trouve dans la salive de l'animal. Nous ne savons pas si cette affection a plus spécialement l'une des glandes salivaires pour siège ou si le virus est sécrété par toutes ces glandes à la fois. Aucune expérience n'a été tentée à cet égard (1) ; mais il a été démontré que le principe de l 'hydrophobie n'existe pas tout formé dans le sang. La transfusion ne transporte point la rage d'un chien malade à un animal sain.

N'est-il pas singulier que dans une affection aussi générale, le virus qui seul est capable de transmettre la maladie se trouve localisé dans un seul des appareils de l'économie, au heu d'infecter la masse totale du sang? Mais si nous y réfléchissons, nous rencontrerons à l'état physiologique une multitude de dispositions analogues. Les principes qui concourent à un grand nombre de fonctions, la pepsine, la ptyaline, le principe actif du suc pancréatique ne sont-ils pas sécrétés par des glandes

(1) On a également émis r opinion que c'était dans les mucosités bronchiques que résidait le viru».

DUS AGENTS MOnBIFlQUES. 3^

spéciales? elle venin des serpents, qui n'exislc point dans le sang, n'est-il pas sécrété par un appareil particulier? A ce point de vue un chien enragé ressemblerait à un crotale ou à une vipère.

Cependant, d'un autre côté, il existe un grand nombre d'aftections virulentes dans lesquelles le sang paraît réellement contenir le principe morbide; il en est ainsi pour la morve, et l'on sait que des animaux bien portants peuvent être infectés par le sang d'un cheval malade aussi bien que par le mucus qui s'écoule de la bouche et des naseaux.

Toutefois une particularité qui vous surprendra peutêtre, c'est que les sécrétions normales — la bile, la salive, le suc gastrique — ne paraissent contenir aucune trace du virus morveux, tandis que les liquides pathologiques, au contraire, en sont imprégnés et jouissent de la propriété de transmettre la maladie. Le fait a été expérimentalement démontré pour le pus, pour la sérosité d'une hydrocèle, et plusieurs autres sécrétions morbides. Voilà pourquoi les autopsies pratiquées sur des animaux ayant succombé à la morve présentent un si grand danger. Le virus étant répandu dans toute la masse du sang, la moindre piqûre suffit pour inoculer la maladie.

Il ne faut pourtant pas vous étonner de ces faits singuliers; vous connaissez déjà la répulsion des glandes salivaires pour certains principes injectés dans le sang; pourquoi certains produits pathologiques ne seraient-ils pas repoussés de même par tous les organes sécréteurs, aussi longtemps que leurs fonctions ne son

point altérées? Il en est de même par rapport à la pneumonie contagieuse des bêtes à cornes dont les émanations transportées par l'atmosphère peuvent, nous le savons, communiquer la maladie. En Belgique, on a tenté des expériences dans le but de préserver les animaux de cette affection, par le moyen d'une inoculation directe; pn s'attendait à obtenir par ce procédé des résultats analogues à ceux de l'inoculation de la variole. On s'aperçut alors que ni le sang de l'animal, ni aucun autre liquide de l'économie ne possédait la propriété virulente — à l'exception des sucs contenus à l'intérieur du parenchyme pulmonaire. La maladie, en effet, semble avoir choisi les poumons pour siège, à l'exclusion de tous les autres organes: et les liquides qu'ils renferment, le pus, la sérosité, etc., sont seuls doués du pouvoir de la transmettre.

L'inflammation très-intense qui se développe au niveau du point inoculé témoigne en outre des propriétés irritantes du virus ; et lorsqu'on choisit la queue de l'animal pour y pratiquer cette opération (dans le but ne pas gâter la viande), on observe souvent la gangrène de cet appendice.

Nous avons donc ici un virus, qui se localise dans le tissu pulmonaire, et qui n'existe point dans la masse du sang. Mais il en est de même à l'état normal ; nous trouvons à l'intérieur de divers tissus des substances qui n'existent point dans le liquide sanguin ; c'est ainsi que la chair musculaire contient une quantité considérable de sels potassiques, dont on ne rencontre que des traces dans le sérum ; en un mot, les- diverses substances qui

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se trouvent distribuées sur divers point de l'économie ne sont pas toujours représentées dans le torrent circulatoire.

L'histoire des maladies spécifiques ne nous présente donc rien qui ne puisse s'expliquer rationnellement. Tl nous reste toutefois à découvrir le processus physiologique qui peut donner naissance à un virus. On peut arrivera produire des affections putrides chez des animaux sains. Lorsqu'on pratique la transfusion dans les conditions ordinaires, lorsqu'on transporte directement le sang des veines d'un animal dans celles d'un autre, il ne se manifeste aucun accident de ce genre; mais si vous laissez pendant quelque temps le sang au contact de l'atmosphère, et si vous injectez ensuite dans les vaisseaux le sérum qui s'est séparé du caillot, vous verrez souvent se développer tous les phénomènes de l'infection putride; et les animaux succomberont avec les symptômes caractéristiques de ce genre d'empoisonnement.

Le sang peut donc acquérir des propriétés toxiques d'une manière en quelque sorte spontanée, par suite des modifications chimiques qu'il, subit aussitôt après avoir cessé de vivre. Mais on peut arriver aux mêmes résultats sans exposer ce liquide au contact de l'air. Si vous injectez directement dans les vaisseaux d'un sujet bien portant le sang d'un animal soumis à l'abstinence prolongée, le sujet de cette expérience éprouve le même genre d'empoisonnement que nous venons de décrire, et cependant aucune altération chimique ne s'est développée extérieurement au contact de l'air dans ce cas particulier.

42 J'ATIIOLOGIE EXPÉRIMENTALE .

L'inlroduction de substances élrangères doit naturellement exercer une action bien plus intense encore sur le sang : presque toutes les substances connues sous le nom de ferments ont la propriété de lui faire subir des altérations profondes. Lorsqu'on injecte dans les vaisseaux de la levûre de bière, on voit se produire immédiatement des hémorrhagies passives et d'autres phénomènes adynamiques, et la mort survient rapidement. Transportez le sang de cet animal dans les veines d'un autre sujet et les phénomènes se développeront avec une grande rapidité, comme si l'on avait injecté dans les vaisseaux non pas du sang, mais de la levûre de bière.

Il est probable qu'il se produit en pareil cas une série de réactions au sein du liquide sanguin qui donnent naissance à d'autres ferments. L'expérience rapportée par Pringle dans son ouvrage célèbre, sur les maladies des armées, paraît se rapporter aux résultats de nos propres recherches. Pour montrer l'influence exercée par des émanations putrides, même à distance, sur les phénomènes chimiques de la vie, il plongea dans le jaune d'un œuf pourri un fil qu'il suspendit ensuite dans un bocal contenant un autre jaune d'œuf : dans ces conditions, la putréfaction se développa avec une rapidité tout à fait exceptionnelle.

Nous croyons donc que toute celte série de faits présente les rapports les plus intimes avec ce mystérieux phénomène que les chimistes connaissent sous le nom de catalyse. La théorie de la fermentation est jusqu'ici trop imparfaitement connue, et la chimie organique a fait trop peu de progrès dans cette voie, pour qu'il soit permis de

DIÎS AGIiNTS MOHBiriQUES.

reprocher à la médecine ses imperfeclions à cel égard. Il existe toute une classe de nnaladies qui sont évidemment le résultat des réactions chimiques dont l'économie vivante est le théâtre. C'est donc aux progrès ultérieurs de la chimie qu'il appartiendra de nous révéler les lois physiologiques qui s'appliquent à cette section de la pathologie.

CINQUIÈME LEÇON

DES MALADIES QUI RÉSULTENT DU DÉVELOPPEMENT PATHOLOGlQUb; DES CELLULES.

SOMMAIRE : Continuation du parallèle entre les maladies de l'homme et celles des animaux. — La manifestation extérieure des actions vitales est sous la dépendance d'une action nerveuse. — Maladies dans lesquelles le système nerveux ne paraît jouer aucun rôle. — Le développement des tissus paraît indépendant de toute influence nerveuse directe. — Il existe trois ordres de phénomènes vitaux. — Phénomènes nerveux ou mécaniques. — Phénomènes catalytiques ou chimiques. — Phénomènes histologiques ou de développement. — Évolution de l'être vivant. — Dans le principe, elle est indépendante du système nerveux. — Origine des cellules. — Ont-elles toujours une cellule pour point de départ? — Peuvent-elles se produire quelquefois spontanément ? — Force de développement chez l'adulte. — Elle est plus considérable chez les animaux inférieurs. — Manifestations morbides de cette force vitale particulière. — Tissus hétéromorphes. — Recherches de Virchow sur la pathologie cellulaire. — Certaines maladies sont le résultat d'un développement imparfait. — D'autres sont produites par une déviation du type normal. — Les affections locales ne sont pas de vraies maladies. — Nutrition imparfaite, ses résultats immédiats. — Absence de matière glycogène dans les tissus de l'animal. — Elle précède souvent la mort.

Messieurs,

Nous allons continuer aujourd'hui l'élude comparative des maladies qui se développent chez l'homme, et de celles qui affectent les êtres qui lui sont inférieurs, et dans cette leçon nous terminerons cet e.xamen important.

Le système nerveux, nous l'avons souvent répété.

ÉVOLUTIONS MORBIDES. ftO

est la voie par laquelle les puissances vitales manifestent presque toujours leur influence. Mais les nerfs euxmêmes, pour traduire leur activité, sont inséparablement unis au tissu musculaire. En effet, le mouvement est le seul symptôme qui nous révèle l'existence des actions nerveuses. Nous trouvons donc, invariablement dans tous les phénomènes de cet ordre trois stations distinctes : un centre d'où part l'impulsion; des nerfs qui la transmettent; et des muscles qui la subissent.

Nous avons parlé dans la dernière leçon de certaines maladies dans lesquelles l'influence nerveuse ne paraît pas intervenir; telles sont les affections septiques, virulentes, et contagieuses. Mais le sysième nerveux, même en pareil cas, joue presque inévitablement un rôle dans la production de l'affection consécutive à l'introduction de ces poisons dans l'économie. Nous allons vous citer un fait analogue quoique dans un ordre différent; nous le puiserons dans l'embryologie. L'évolution de l'œuf s'effectue d'après des lois bien connues, qui ont été constatées par l'observation directe ; les étapes successives de son développement ont été soigneusement étudiées chez divers animaux, et l'on s'est assuré que les vaisseaux et les nerfs se développent à un moment donné. Or, si l'on introduit certains poisons dans l'œuf aux diverses époques de son développement, l'évolution physiologique ne subit aucune modification, pourvu que la chaleur, l'humidité et les autres conditions extériem-cs demeurent toujours les mêmes. Mais aussitôt que des vaisseaux et des nerfs se sont formés, l'œuf est immédiatement empoisonné et son activité vitale est

à6 PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.

éteinte pour toujours (1). Nous rencontrons ici un arrêt de développement qui paraît dépendre jusqu'à un certain point de l'influence vasculaire ou nerveuse. Mais il faut reconnaître cependant qu'en réalité les puissances qui président à l'évolution histologique des tissus sont complètement distinctes de toutes les autres forces biologiques et possèdent une action bien autonome. Nous sommes donc obligés d'admettre l'existence de trois grandes classes de phénomènes dans les corps organisés qui, malgré les rapporis intimes qui les unissent et l'influence qu'ils exercent les uns sur les autres, subsistent par eux-mêmes et ne sauraient être confondus. Ce sont :

1° Les phénomènes nerveux, qui embrassent toutes les actions mécaniques de la vie;

2° Les phénomènes catalytiques, qui comprennent les divers genres de fermentations ;

3° Les phénomènes hislologiques, auxquels se rattachent tous les résultais de l'évolution cellulaire ou du grand processus de développement.

Nous venons d'étudier dans nos leçons précédentes les deux premières classes de faits au point de vue de l'influence qu'ils exercent sur la production des maladies. Ce sont maintenant les phénomènes histologiques qui vont fixer notre attention; en d'autres termes, nous allons nous occuper des manifestations morbides qui résultent d'une perversion des forces du développement.

(1) Nous faisons allusion aux expériences de Gaspard, qui avait exposé aux vapeurs du mercure des œufs en incubation. La première période du développement s'accomplissait régulièrement, et dès que les vaisseaux et les nerfs apparaissaient, l'action du poison se manifestait, arrêtait le développement et amenait la mort de Têtre vivant.

On ne saurait nier qu'à la première période de la vie embryonnaire, le développement des (issus ne présente aucun rapport avec l'influence du système nerveux. Les nerfs n'existent pas encore, ils n'apparaissent que plus tard sous l'impulsion de cette puissance inconnue qui préside à l'évolution de l'être appelé à la vie. Si par les mêmes raisons nous mettons de côté le système vasculaire, nous ne trouvons au début de l'exislence que la cellule primitive et le milieu dans lequel elle parvient à sa maturité. Mais les histologistes ne sont pas tous d'accord relativement au point de dépari du processus tout entier, à ce premier pas, qui commence la longue série d'évolutions successives, dont le dernier terme est la formation d'un nouvel être. Une cellule vivante peutelle se produire au sein d'un blastème amorphe ? C'était l'opinion de Scliwann ; mais de nos jours cette manière de voir paraît presque complètement abandonnée : les observateurs modernes sont persuadés qiuî toute organisation vivante est invariablement dérivée d'une cellule primitive qui, par ses divisions et subdivisions, donne naissance à toutes les autres. Or, cet élément primordial ne peut évidemment provenir que des parents de l'animal.

Nous rencontrons, toutefois, des cas dans lesquels il paraît impossible de contester la formation sous nos yeux d'une ou plusieurs cellules primitives, au sein d'un milieu qui, dans le principe, ne contenait aucune trace appréciable d'éléments histologiques. Le sérum du sang, par exemple, placé dans un vase hermétiquement fermé contient, au bout de ((uelques jours, une quantité considérable de cellules de levûre, qui se sont formées sous l'influence

4â PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.

du glycose contenu dans ce liquide; et cependant, examiné au microscope avec le plus grand soin, immédiatement après la formation du caillot, le sérum du sang ne contenait pas une cellule, pas un noyau appréciables à nos moyens d'investigation. Des faits semblables se présentent souvent à l'observateur, et il existe plus d'un cas où la subdivision et la multiplication des éléments ne sauraient être invoquées pour expliquer le développement des tissus.

Chez l'adulte, les phénomènes de l'évolution n'ont pas cessé d'exister. Si leur étendue est moins considérable que pendant la vie fœtale, leur importance est presque aussi grande. C'est ainsi que chez certains animaux nous voyons disparaître provisoirement tel ou tel organe qui reparaîtra plus lard. Hunier avait remarqué que le testicule du moineau qui pendant l'hiver se réduit au plus petit volume, revient promplement à ses dimensions normales aux premiers jours du printemps. Stannius a rassemblé beaucoup de cas de reproductions de ce genre qui se rencontrent dans le règne animal. Chez les animaux hibernants, par exemple, certaines parties du corps sont complètement atrophiées pendant l'hiver, leurs fonctions étant provisoirement suspendues. Certains ganglions nerveux, et plus parliculièrement ceux des organes génitaux semblent disparaître en entier; mais aussitôt que l'activité physiologique de ces organes se réveille, ils sont de nouveau rappelés à la vie. Hunter avait également découvert que chez le pigeon un organe^ particulier, dont il n'existe aucun vestige chez l'animal à l'état ordinaire se développe à la dernière période de l'incubalion : la membrane muqueuse du gésier se tuméfie, se remplit

de vaisseaux, et sécrète une substance nouvelle qui sert; à nourrir les jeunes oiseaux qui viennent d'éclore. Dans l'espèce humaine, comme chez tous les mammifères, d'ailleurs, le développement si rapide de la glande mammaire au début de l'allaitement, vient nous offrir un nouvel exemple de ce fait.

Mais faut-il considérer ces phénomènes comme lesseuls de ce genre qui se passent à l'intérieur de l'économie? Les surfaces muqueuses ne sécrèlent-elles pas continuellement de nouvelles couches de cellules épithéliales? et l'épiderme ne se renouvelle-t-il pas incessamment à la surface delà peau ? Nous trouvons donc ici des exemples incontestables d'un développement hislologique qui s'opère à toutes les époques de la vie. Par rapport au tissu musculaire, la facilité avec laquelle il augmente de volume sous l'influence d'u:i exercice régulier est bien connue. Mais on a pensé, jusqu'à présent, que si les fibres constitutives d'un muscle peuvent augmenter de volume, leur nombre demeure invariablement le même. Un physiologiste allemand, Budge, s'est efforcé dans ces derniers temps de prouver le contraire. Une grenouille étant réduite par la privation de nourriture au dernier degré de l'amaigrissement, un petit muscle est mis à nu et le nombre des fibres clémenlaires est constaté directement sous le microscope. L'animal étant alors convenablement nourri, lorsqu'il se trouve revenu à un état de santé parfaite, le môme muscle est examiné de nouveau, et d'après l'ingénieux observateur ([ue nous venons do citer, le nombre des libres élémentaires se trouve considérablement augmenté, aussi bien (jiie leur volume.

c, iiKitNMm. Path. oxp, 4

50 PATHOLOGIE EXPÉKIMENTALE.

Considérons maintenant les maniTestalions morbides de cette force évolutive, dont l'action ne s'arrête jamais au sein de l'économie vivante. Il s'agira de ces tissus particuliers qui ont été désignés comme hétéromorphes, expression qui doit être condamnée par riiislologie moderne, car les tissus pathologiques sont engendrés d'après les mêmes lois (jui président à l'évolution normale. Mais, comme nous le savons déjà, l'influence nerveuse et l'action catalytique déviées de leur cours naturel donnent naissance à une multitude d'affections diverses. Il n'en est pas autrement pour la force de développement hislologique, qui peut, dans un certain nombre de cas, provoquer de véritables désordres dans l'économie. Un mouvement immense, et qui ne s'interrompt jamais, se produit au sein de nos organes pour remplacer par des .tissus nouveaux ceux de nos éléments qui ne sont plus aptes à remplir les fonctions qui leur sont dévolues. Dès que cette activité incessante s'écarte de ses voies naturelles, la formation du tubercule, du cancer et d'une foule d'autres produits pathologiques en est la conséquence. Nous voyons ici reparaître, comme toujours, la corrélation intime qui réunit les phénomènes de la santé à ceux de la maladie, et qui relie l'activité physiologique aux influences morbides.

La question qui se trouve posée devant nous doit évidemment être envisagée en ce sens, et tel est le principal objet des travaux de Virchow sur la pathologie cellulaire, dont nous nous proposons de vous faire connaître les traits principaux.

Mais avant d'approfondir ce point spécial, nous ne

saurions nous dispenser de vous donner quelques notions générales sur l'ensemble del;i question.

Il existe, en premier lieu, certaines maladies qui sont le résultat d'une absence totale ou d'une profonde insuffisance du travail d'évolution normale sur un point donné. La muqueuse intestinale nous fournit un bel exemple d'un développement incessant, de nouvelles couches épiiheliales sont sécrétées à chaque instant pour en garnir la surface interne; mais un blaslème ou milieu vivant est nécessaire à leur formation, et toutes les fois que ce blaslème est altéré dans ses propriétés essentielles, — ce qui a toujours lieu dans l'inflammation, par exemple,— l'épithélium disparaît et ne se régénère plus. Il en est de même dans le choléra ; car il a été manifestement démontré que dans cette maladie les vaisseaux qui se ramifient sur la surface interne de l'intestin sont complètement mis à nu. Dans ses admirables recherches sur la muqueuse intestinale, Goodsir a avancé qu'après chaque repas, quand l'absorption s'est produite, l'épithélium qui re= couvre les villosités s'exfolie, et se renouvelle dans l'intervalle (pii s'écoule avant que des aliments ne pénètrent de nouveau dans l'appareil digestif, — preuve manifeste de la rapidité avec laquelle la reproduction des tissus peut quelquefois s'opérer.

Mais lorsque, par suite de l'intervention d'une cause pathologique, l'épithélium ne se forme plus, quelles en sont les conséquences? Il n'y a plus d'obstacle à l'exhalation séreuse par les parois vasculairos; aucune surface de protection ne vient préserver l'économie contre les corps qui peuvent s'y introduire; enfin, il n'existe plus

5â PATHOLOGIR EXPERIMENTALE.

aucun pouvoir régulnlcur pour équilibrer les fondions absorbanles et sécréloires.

De celle manière^ d'innombrables maladies peuvent se rallacher au défaut d'évolution normale, comme à leur cause première. L'inllammalion chronique de la trachée et des tuyaux bronchiques détruit également l'épilhélium vibralile doni l'utilité est trop bien connue pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point.

Mais d'un autre côlé nous rencontrons certaines affections qui résultent d'une évolulion pervertie et non pas interrompue. Vous savez parfaitement que des cellules qui subissent un développement régulier comprennent trois éléments distincis : le premier est une enveloppe ou paroi cellulaire, dont les propriétés physiques jouent un rôle important dans son action; le second est un contenu dont l'importance résulte surtout de sa composition chimique; le troisième est un noyau dans lequel réside surtout la puissance d'évolution. Aussitôt que survient un étal morbide de la nutrition, les contenus de la cellule se trouvent exposés à des altérations diverses. Tantôt du pigment, tantôt des corps gras, lantôt des sels calcaires y sont déposés; mais en tout cas des lissus pathologiques sont graduellement formés^ et la maladie pénètre dans l'économie. Or, même en pareil cas, aucune enlilé pathologique, aucun principe abstrait ne nous est nécessaire pour expliquer les faits. La déviation de l'activité physiologique est la seule cause que l'on doive invoquer. Il est donc évident que, dans les phases diverses de leur évolution, les tissus hétéromorphes ressemblent aux lissus normaux et qu'ils obéissent aux mêmes lois natu-

KVOLliTIONS MORBIDES. 53

relies. C'est n Miillcr qu'nppnrlient l'honneur d'avoir énoncé le premier ce grand principe; il peut donc, à juste titre, être appelé le créateur de la pathologie cellulaire. Il a ouvert la voie dans laquelle A^irchow marclie aujourd'hui avec un si grand succès.

Le tissu intercellnlaire, lymphe ou biastème, est le milieu dans lequel les cellules puisent les éléments de leur formation; c'est, suivant l'expression pittoresque de Virchow, leur territoire. Or, il existe un grand nombre de conditions dans lesquelles le biastème ne renferme plus les principes nécessaires au développement normal des cellules : il est indispensable, par exemple, qu'il contienne toujours du glycose, de l'albumine et de la graisse; l'absence d'une seule de ces trois substances oppose à l'évolution cellulaire une barrière insurmontable. Nous les trouvons donc toujours dans les tissus de l'embryon comme dans ceux de l'adulte. Mais un grand nombre d'autres conditions qui nuisent essentiellement à la vie cellulaire peuvent se développer accidentellement; et l'existence de blasièmes pathologiques, donnant naissance à tous les tissus doués de propriétés anormales, peut aisément se concevoir. Telles sont, selon toute apparence, ces dis[)osilions générales de l'économie que nous connaissons sous le nom de diathèses^ et qui, lorsqu'une fois elles ont acquis droit de domicile dans l'organisme, chez un individu jouissant autrefois d'une bonne santé, peuvent se transmettre à ses descendants, Il faut évidemment les considérer comme des conditions d'existence entièrement nouvelles qui, dans le principe, se produisent accidenlellement (car la maladie doit évidemment commencer quelque part); mais

f>Û PATHOLOGIE EXPÉRIMENTALE.

qui, lorsqu'une fois elles ont conquis l'existence, présentent une tendance nnanifesle à se perpétuer. Ainsi, qu'un individu d'abord parfaitement sain devienne phthisique par suite de circonslances qu'on ne peut encore bien déterminer, il peut transmettre à sa progéniture cette prédisposition morbide qui remontait primitivement à une cause purement accidentelle; et la syphilis, cette source féconde et bien connue de produits pathologiques, se transmet aussi, mais dans des conditions différentes, du père à l'enfant.

Ces prédispositions morbides on diathèses reconuaissent des causes de nature bien diverse, mais qui touies coïncident sur un point donné; elles présentent nvariiiblement une tendance qui s'oppose à toutes les modifications favorables à la santé du malade. Tantôt elles découlent d'une transformation profonde des liquides de l'économie, tantôt elles se rattachent à l'action de certains ooisons qui, lorsqu'ils ont pénétré dans l'organisme, ne peuvent plus en être expulsés. On comprend , par exemple, que, s'il existait un poison ne pouvant être éliminé par aucun de nos organes, il ne trouverait aucune issue après avoir pénétré dans le torrent circulatoire, et deviendrait, par conséquent, la source de certaines modifications permanentes dans l'économie. Nous pouvons concevoir théoriquement la possibilité d'un pareil état de choses, en nous rappelant le fait singulier dont nous avons déjà parlé. L'iode, une fois introduit dans les vaisseaux, ne peut être éliminé qu'après un assez long espace de temps, par suite de l'affinité des glandes salivaires pour cette substance. Voici donc un corps qui, pour un temps

donné, ne peut pas sorlir de l'économie; l'animal se trouve donc atteint pendant cet espace de temps d'une sorte de diathèse iodique.

Si nous envisageons la question au point de vue des effets de la diathèse, il est permis de dire que les individus atteints d'un cancer local ne sont pas à proprement parler en état de maladie. Lorsque la tumeur siège aux membres, la possibilité de la guérison par une opération chirurgicale peut se concevoir, bien qu'on ait peu de raisons pour y compter. En un mol, tant que le mal est local, la vie n'est pas directement menacée. Si le cancer occupe le foie, aussi longtemps que la désorganisation n'occupe pas une vaste étendue, les noyaux pathologiques sont séparés par de vastes tractus de tissu sain qui remplissent, comme à l'état normal, leurs fonctions physiologiques. La bile est sécrétée comme à l'ordinaire, et le tissu de la glande renferme du glycose. Mais plus lard, quand l'altération des éléments qui composent le produit morbide vient en quelque sorte empoisonner l'économie tout entière, en versant dans le torrent circulatoire (les liquides imprégnés du principe délétère, alors sans aucun doute la maladie change de nature et devient une affection générale. La cause de la mort n'est donc pas la diathèse, mais seulement la cachexie cancéreuse (1).

Pour terminer l'histoire de ces évolutions morbides, il en est une qu'il nous reste à décrire, c'est la nutrition

(1) Dans celte manière de voir, la diathèse étant consécutive h un vice d'évolution, se conçoit parfaitement au point de vue physiologi(iue. Mais la maladie ne se manifeste réellement qu'avec U cacnexie.

56 PATHOLOGIE EXPKniMKNTALi;.

imparfaite. Il est bien évident aujourd'hui qne les conditions aiiatomiques que Biclial a su mettre en relief dans son immortel ouvrage ne suffisent nullement à rendre compte des diverses manières dont peut survenir la mort. L'observation nous apprend que des malades succombent parfois, sans offrir à l'autopsie aucune altération analolïiique apparente des viscères. Dans nos expériences physiologiques, nous voyons souvent des chiens parvenir au dernier degré de l'amaigrissement, bien que l'appétit se maintienne jusqu'au dernier moment. Ils expirent dans le marasme, et leurs chylifères sont gonflés de chyle, et lorsqu'on pratique l'ouverture, on ne reconnaît dans leurs organes aucune trace d'altération morbide.

La cause latente de ce singulier processus pathologique est l'état de la nutrition qui, lorsqu'on la considère dans la profondeur de nos organes n'est après tout qu'un mode particulier d'évolution. L'économie produit en elle-même les substances indispensables à la vie, parmi lesquelles il faut comprendre la matière glycogène : formée à l'intérieur du corps par un processus spécial, elle joue un rôle capital dans les phénomènes histologiques. Yient-elle à manquer? le développement histologique s'arrête; diverses maladies en sont la conséquence immédiate; et dans de pareilles conditions, la vie ne saurait se prolonger longtemps. L'acte physiologique auquel nous avons donné le nom de mittition comprend donc deux parties essentiellement distinctes : la formation des cellules et la création des blastèmes; et cette dernière fonction est tout aussi indispensable à la vie que la première. Dès qu'une cause patliologique vient les suspendre,

ÉVOLUTIONS nionniDEs. 57

la mortnrrive inévitablement. Il y a donc deux manières bien différentes de mourir : tantôt la vie est Iranchée d'un seul coup par une lésion grave qui affecte un organe important; tantôt, au contraire, elle s'éteint graduellement par défaut de nutrition; et ce mode de terminaison est celui qu'on observe le plus souvent dans les maladies longues, lorsqu'elles aboutissent à la mort. Dans certains cas, avons-nous dit, nous avons constaté que la matière glycogène ne se produit plus, bien que l'animal ait conservé l'appétit en apparence. Cependant, soumis à l'analyse, les liquides <:le l'économie ne renferment plus aucune trace de sucre. La mort survient par la viciation dans la formation des blastèmes; elle résulte de l'interruption de l'activité des organes, qui cessent de recevoir une nourriture appropriée à leurs besoins.

Vous voyez donc, messieurs, qu'il n'est pas besoin de créer des lois toutes spéciales, les unes pour la physiologie, les autres pour la pathologie. La physiologie f)eut nous donner la clef de tous les phénomènes vitaux, dans l'état de maladie, comme à l'état de santé.

Ces notions générales me paraissaient nécessaires à l'étude des faits particuliers; il nous reste maintenant, pour compléter cette revue, à discuter cet important problème : les médieamenls agissent-ils sur le malade comme sur l'homme en santé? et jusqu'à quel |)oint les résultats obtenus dans ce dernier cas peuvent-ils se comparer à ceux qu'on observe dans le premier? Nous nous proposons d'aborder cette question dans notre prochaine leçon. Cette étude sera une iniroduc-

tion indispensable aux diverses recherches que nous voulons entreprendre; car après avoir arlificiellement produit un état pathologique déterminé chez un animal, il faut, pour embrasser tout noire programme, chei'cher à le guérir par des moyens thérapeutiques dont l'action sera physiologiquement expliquée.

SIXIÈME LEÇON

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