RÉSUMÉ DES IDÉES EXPRIMÉES DANS CE COURS
SOMMAIRE : Le système nerveux est destiné à faire régner l'harmonie entre les diverses parties de l'organisme. — Il n'existe pas deux ordres de nerfs, les uns sensitifs, les autres moteurs. — La seule différence réelle entre ces deux ordres de fibres est donnée par la direction du courant nerveux qui les traverse. — Impossibilité de concevoir isolément l'existence de l'un ou l'autre de ces deux ordres de nerfs. — Importance de l'action des nerfs sur les vaisseaux. — L'histoire des circulations locales repose entièrement sur la découverte des nerfs vaso-moteurs, — Les nerfs agissent sur les vaisseaux par l'intermédiaire d'éléments contractiles, comme partout ailleurs. — Actions du système nerveux sur les autres tissus et sur lui-même, — Application de ces vues générales à la médecine.
Messieurs,
Le système nerveux, comme disait Blainville, est le grand harmonisateur de tous les organes : il les relie entre eux ; il établit des rapports réciproques entre toutes les parties de l'organisme vivant et les unit dans une solidarité commune; il assure ainsi la centralisation organique, qui devient d'autant plus puissante et plus nécessaire, que l'organisme est plus élevé, que la division du travail est plus grande, et que les éléments histologiques jouissent d'une individualité et d'une autonomie plus marquées.
Les considérations que nous avons développées devant vous ont eu principalement pour but de vous montrer
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qu'il existe dans toute l'économie deux ordres de nerfs, mais qui, dérivés, pour ainsi dire, les uns des autres, pourraient à la rigueur être ramenés à un seul et même système ; car il n'existe en réalité qu'une seule différence entre les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs : celle du point de départ de leur activité, ce qui donne une apparence inverse à la direction suivie par le courant nerveux.
Mais, ce qui prouve qu'on ne saurait considérer les éléments nerveux moteur et sensitif comme indépendants l'un de l'autre, c'est que sans nerfs moteurs, il serait impossible de concevoir chez un animal quelconque l'existence des nerfs sensitifs : ce sont deux parties d'un système qui se correspondent et se complètent réciproquement.
Les actions chimiques qui s*accomplissent au sein de nos organes sont placées sous l'influence du système nerveux : elles sont la conséquence des phénomènes vasculaires qui s'accomplissent sous l'influence des nerfs sensitifs et moteurs.
Nous avons cherché à vous montrer toute l'importance des actions exercées par les nerfs sur les vaisseaux : elles permettent au physiologiste de comprendre les modifications locales qui peuvent avoir lieu sur certains points particuliers de l'économie, en restant d'ailleurs complètement indépendantes de la grande circulation, et soustraites à Tinfluence du cœur.
En un mot, la découverte des nerfs vaso-moteurs est une de celles qui exerceront la plus heureuse influence sur les progrès de la physiologie et de la pathologie. Seule, cette déouverte donnera la clef de ces circulations locales,
sur lesquelles reposent la plupart des phénomènes pathologiques qui s'accomplissent au sein de l'économie vivante, sous l'influence du système nerveux. Rarement, en effet, une maladie s'empare de tous les organes à la fois : il y a le plus souvent, comme nous l'avons vu, des actions locales qui se généralisent, et des actions générales qui se localisent. Or, avec la simple connaissance de la circulation générale, il serait impossible de tenter avec succès l'explication de ces phénomènes congestifs qui accompagnent la plupart des manifestations morbides locales. On comprend, en effet, que si l'on se bornait uniquement à tenir compte de l'impulsion du cœur et de la résistance des tissus, on ne pourrait jamais concevoir qu'un ensemble de causes dont l'action s'étendrait toujours à l'économie tout entière.
Il y a donc en réalité deux circulations pour le physiologiste et le médecin : d'abord la circulation générale, telle que Harvey nous l'a fait connaître ; ensuite la circulation capillaire, régie par le système nerveux, qui agit isolément sur chacun des organes, et dont les troubles, par conséquent, peuvent être hés aux étals fonctionnels morbides d'un point déterminé de l'organisme, toutes les autres parties du corps se trouvant d'ailleurs dans des conditions parfaitement normales. On peut ainsi com prendre pourquoi de profondes modifications de la circulation locale d'un organe peuvent demeurer sans influence sur la circulation d'un organe voisin. C'est qu'en effet il existe deux ordres bien dislincts de capillaires : les uns ne sont que des moyens de communication entre les artères et les veines ; ils assurent la régularité
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de la circulation générale; les autres, dont les parois sont beaucoup plus ténues, sont directement en rapport avec les éléments histologiques. Ce sont les premiers qui subissent plus spécialement l'influence du système nerveux, qui règle les rapports entre le sang et les éléments des tissus.
Un autre point sur lequel j'ai voulu attirer votre attention, est relatif au mode d'action des nerfs sur les vaisseaux. C'eît toujours par l'intermédiaire des éléments contractiles que nous comprenons l'influence du système nerveux; car on ne saurait admettre, par exemple, que l'action des nerfs soit portée directement sur le sang pour en modifier, soit les mouvements, soit la composition chimique. Dans les vaisseaux comme partout ailleurs, c'est toujours sur un élément contractile que se porterait l'action des nerfs : l'anatomie microscopique vient ici en aide à la physiologie pour démontrer dans les parois vasculaires l'existence évidente de ces mêmes éléments. Si dans les glandes et dans d'autres tissus cette démonstration n'est pas donnée, ce n'est pas un motif pour admettre les nerfs trophiques agissant d'une manière chimique directe, et dont on a invoqué l'existence pour expliquer les phénomènes sécréteurs.
Quoi qu'il en soit, par l'intermédiaire du grand sympathique, nous avons la faculté de modifier à volonté la nutrition et le fonctionnement des divers tissus, en accélérant ou en retardant en eux la circulation : les os, les muscles, les glandes, en un mot tous les tissus paraissent être ainsi soumis à l'influence du système nerveux. Mais il existe un tissu d'un ordre différent, sur lequel
l'action des nerfs est encore plus singulière : je veux parler de l'action que le système nerveux exerce sur luimême. En effet, les nerfs sensitits agissent sur les centres nerveux pour exciter les nerfs moteurs, etc.
Telle est donc l'intrication des phénomènes de la vie, que des éléments hétérologues et homologues peuvent réagir les uns sur les autres; et dans le cas qui nous occupe, cette influence réciproque peut aisément s'expliquer : les centres nerveux reçoivent des vaisseaux et du sang qui agit sur eux, et l'influence des nerfs vasomoteurs se fait ensuite sentir aussi bien sur le cerveau et la moelle épinière que sur toutes les autres parties de l'organisme vivant.
La généralité de l'action des nerfs vaso-moteurs n'est pas difficile à démontrer expérimentalement. Coupez les rameaux émanés du ganglion cervical supérieur, en ayant soin d'en extirper toutes les branches, vous verrez alors non-seulement la circulation et la température des parties voisines subir des changements remarquables, mais des phénomènes identiques s'accompliront en même temps au sein de la substance cérébrale elle-même. On a prouvé que du côté où l'opération avait eu Heu, la température était plus élevée que du côté normal : la circulation participe, elle aussi, avons-nous dit, au trouble amené dans les fonctions vasculaires par la section du grand sympathique ; la rougeur et l'injection de la piemère du côté lésé en sont un indice significatif. Dès lors et en même temps les nerfs cérébro-spinaux ont acquis une sensibilité plus grande aux excitations venues de l'extérieur : du côté malade, la rétine perçoit avec une
intensité insolite les impressions lumineuses, et les nerfs de la sensibilité générale ont subi dans leurs fonctions une exaltation correspondante. Voilà donc une hyperesthésie générale de plusieurs nerfs produite par une lésion portée sur un autre nerf; car les branches vaso-motrices émanées du centre nerveux lui-même renvoient à leur point d'origine des ramifications qui accompagnent les vaisseaux destinés à leur propre alimentation. Ne pourrait-on pas tirer quelque parti de ces observations pour éclairer le mécanisme si peu connu des fonctions cérébrales ?
Toutes ces expériences ne sont qu'à leur aurore pour ainsi dire, et les phénomènes qui s'y rattachent sont encore très- obscurs quant à leur cause et à leur réelle explication. C'est ainsi que des altérations de nutrition et vaso-motrices se produisent sous l'influence des nerfs sympathique et sensitifs. — En effet, j'ai vu, après la section de lilet auriculaire de la 5^ paire ou du plexus cervical, chez le chien, se produire, au bout d'un certain temps, des phénomènes calorifiques et des ecchymoses capillaires, en quelques circonstances des œdèmes, etc. , etc.
L'application de tous ces faits à la pathologie a été inaugurée en partie dans le cours des leçons précédentes, et j'ai cherché à vous montrer le lien nerveux qui rattache aux fonctions de la nutrition le vaste ensemble des phénomènes inflammatoires. On peut formuler sur ces questions des hypothèses fort diverses mais il est impossible de contester l'influence du système nerveux vaso-moteur sur les troubles de la nutrition. Je vous ai montré comment la section de branches différentes du grand sympa-
thi(|iie est suivie de phénomènes inflammatoires dans les organes correspondants, dès que l'animal commence à s'affaiblir; et les centres nerveux ne sont pas à cet égard soustraits à loi commune; car des encéphalites, des ramollissements, des épanchements séreux, peuvent être le résultat de la destruction du ganglion cervical supérieur, dès qu'on soumet les animaux à une cause d'affaiblissement, à une privation de nourriture prolongée. Après la suppression de l'influence du grand sympathique, il y a une suractivité fonctionnelle ; il semblerait qu'alors la dénutrition est plus active, et que les phénomènes de rénovation organique sont insuffisants à la contre-balancer dès que les phénomènes réparateurs viennent à languir, l.es phénomènes de nutrition ont en quelque sorte perdu leur régulateur et leur frein.
Nons avons encore à vous rappeler l'influence singulièrement importante du système nerveux sur les organes glandulaires. Tantôt la sécrétion se trouve altérée, supprimée, ou changée, d'intermittente qu'elle était, en continue. L'organe lui-même en ressent naturellement des altérations plus ou moins profondes, et il arrive parfois qu'il subit une sorte de décomposition organique qui peut entraîner tantôt la mort de l'individu, tantôt seulement des accidents passagers.
Nous avons vu la fonte du rein survenir après la section de nerfs à leur entrée dans l'organe. J'ai remarqué toutefois que ces altérations rénales ne surviennent que plus tardivement si l'on divise les nerfs à une certaine distance du hile rénal; et même, en divisant les nerfs au niveau ou au-dessus de la capsule surrénale, ces aUéra-
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tions paraissaient même manquer. A quoi peuvent tenir ces différences? Dépendraient-elles de ce que les ganglions qui sont sur le trajet des nerfs rénaux étant ménagés, l'altération est empêchée pendant un certain temps, ainsi que cela a déjà été remarqué anciennement par Magendie à propos des altérations qui surviennent à la suite de la section de la cinquième paire? Ou bien faudrait-il admettre que les modifications de nutrition et les altérations de structure dans les tissus ne surviennent que progressiveiflent, à mesure que se propagent du centre à la périphérie les altérations de leurs nerfs, et d'autant plus tardivement, que le bout de nerf coupé serait plus long ? Je n'ai pas pu constater toutefois qu'il en fût ainsi pour la cinquième paire ; mais je me hâte de dire que ce sont des expériences à reprendre.
Quoi qu'il en soit, nous savons que quand les altérations du rein se manifestent dans la totalité de l'organe, il en résulte une infection générale et la mort de l'individu. Mais si la fonte du rein n'était provoquée que partiellement par la section de quelques-uns des filets nerveux qui s'y rendent, la mort surviendrait-elle? 11 est permis d'en douter^ et l'on peut croire dans ces cas qu'il y aurait seulement des accidents qui n'entraîneraient pas la mort et qui cesseraient quand l'organe se réparerait. C'est en effet ce qui arrive quand on opère la section des nerfs sécréteurs de la glande sous-maxillaire. L'opération amène une altération Organique qui vicie la sécrétion et lui fait perdre son type antérieur. Mais peu après les fonctions reprennent leur cours naturel après avoir présenté en quelque sorte une période d'incubation et de dévelop-
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pemetit, iitié période de parôxysme Ou de trouble plus marqué, et une période de retour à l'état normal. Cette forme évolutive des phénomènes qu'on reproduit expéri'mentalenlent est l'image la plus exacte qu'on puisse sê faire d'une maladie, qui est bien en effet liée à la destruction progressive d'un élément, aux troubles constants qui en résultent, puis à un retour à l'état normal par la régénération de l'élément qui amène le rétablissement de la fonction. Seulement il faut que l'organisme résiste à ces troubles fonctionnels pour que la guérison ait lieu. Mais ce que nous voulons bien faire comprendre ici, c'est qu'il y a toujours la même force organique qui préside à tous ces phénomènes morbides, qui ne sont au fond que des phénomènes physiologiques.
Dans leur essence intime, toutes les aciions du système nerveux ne peuvent encore être expliquées ; mais comme nous vous l'avons souvent fait observer, ce n'est pas dans cet Ordre d'idées qu'il faut tout d'abord diriger les recherches scientifiques : nous avons avant tout à constater des faits, à les grouper, à les enchaîner autant que possible, et ce n'est qu'ensuite qu'il nous sera permis d'en expliquer le mécanisme; et si, à Ce point de vue, le système nerveux présente encore dans l'ensemble de ses propriétés des mystères impénétrables, il en est de même de tous les autres tissus de l'économie.
Il nous reste maintenant, en terminant ce Cours, à Vous indiquer la portée de ces faits, et leur rapport avec le grand ensemble des doctrines médicales contempo-^ raines. L'histoire de la médecine se partâge ên deux grandes périodes ; l'Une, empirique, qui cherche l'état
des choses; l'autre, scientifique, qui poursuit la raison des choses ou l'explication des phénomènes. Il en a été de même pour toutes les autres branches des connaissances humaines : elles s'appuient d'abord sur l'observation pure et simple pour s'élever ensuite à la cause des phénomènes par degrés successifs. Les progrès ont été plus lents en médecine que dans les autres sciences, mais ils ne sauraient s'accomphr suivant d'autres lois. Nous ne pouvons donc pas avoir la prétention de vous montrer aujourd'hui la médecine constituée, la médecine telle qu'elle doit êire ; nous avons cherché à vous indiquer seulement quelle est la tendance à suivre, quelle est, à notre avis, la direction qu'il faut imprimer aux travaux scientifiques. La base de la médecine doit être la physiologie ; et malgré les dénégations qui nous sont opposées par des hommes voués depuis longtemps à l'observation chnique, et qui ont appris à se défier de tous les autres moyens d'investigation en médecine, il est incontestable que les barrières élevées entre les deux sciences, la physiologie et la pathologie, tendent de plus en plus à s'abaisser. Il n'y a point en réalité de distinction absolue à faire entre les phénomènes de l'état morbide et ceux de l'état sain; et si les chimistes les plus éminents reconnaissent aujourd'hui que la chimie des corps inorganiques et celle des corps organisés ne font qu'une seule et même science régie par les mêmes lois, il faut de même que le médecin s'habitue à considérer la physiologie et la pathologie comme les deux branches d'un seul et même tronc ; il faut qu'il s'habitue à rechercher, dans l'étude des phénomènes qui succèdent à la mutilation de certains orgunes,
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l'oxpliciilion physiologique des troubles qui surviennent dons leurs fonctions, quand la maladie s'en empare : tel est, suivant nous, le but de la pathologie expérimentale. Mais l'importance dominante du système nerveux dans l'économie nous apprend assez que c'est surtout par l'étude de ses propriétés qu'on peut réussir dans cette entreprise difficile. C'est pourquoi nous en avons fait plus spécialement l'objet de ce cours, espérant ainsi attirer l'attention des médecins et des physiologistes sur ces études qui sont destinées à servir de base à la médecine scientifique.