DÉCEMBRE
Messieurs,
On ne peut pas séparer la physiologie de la pathologie, bien que, dans l'enseignement des écoles, ces deux sciences soient traitées à part. Rien ne saurait être créé en pathologie sans que la physiologie vienne en quelque sorte y présider. On serait complètement dans l'erreur si l'on admettait des entités, des principes morbides en dehors de la physiologie. Le diabète, par exemple, était considéré autrefois comme une manifestation extra-physiologique créée de toutes pièces : on supposait qu'il fallait un bouleversement total de l'économie pour que du sucre vînt à s'y produire. Maintenant que l'on connaît la fonction glycogénique du foie, ce n'est plus que l'exagération ou le dérangement d'une fonction normale. Dans certaines affections, on ne peut encore découvrir la voie qui conduit de la santé à la maladie, mais on ne saurait pour cela douter de l'existence d'une relation nécessaire, mais que notre ignorance nous cache. Beaucoup de nos maladies sont de vrais empoisonnements; elles donnent heu à des symptômes qui sont en rapport avec la nature d'un agent
(1) Voy. Union médicale, 1859, nouv série, t, I, p. 59.
G. BERNARD. Palh. exp. 21
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toxique qui a pénétré en nous, et qui s'expliquent par les fonctions qui en sont troublées.
Il a existé longtemps et il existe même encore quelques dissidences entre le physiologiste et le médecin. Ce dernier a souvent accusé le premier de n'avoir pas les dispositions d'esprit nécessaires pour être bon praticien. On a reproché à d'illustres physiologistes d'en être arrivés à ne plus donner aucun médicament aux malades et à rester spectateurs du progrès des maladies.
Il faut convenir qu'il peut y avoir quelque vérité dans ces assertions. En effet, le physiologiste cherche la liaison qui existe entre les états morbides et les états normaux^ et, ne songeant qu'à saisir ce rapport, il s'abstient d'administrer des médicaments dont la science ne peut encore lui démontrer la raison. Il veut avoir TexpUcation dès symptômes maladifs parce que c'est là seulement qu'il trouvera des indications thérapeutiques rationnelles. On conçoit donc jusqu'à un certain point comment le médecin physiologiste, en se pénétrant de ces principes, arrive à réduire considérablement la liste des médicaments qu'il administre.
La thérapeutique ne se fondera que par l'étude expérimentale des agents toxiques et médicamenteux. Lorsqu'on saura qu'une substance agit sur tel ou tel élément, on pourra en induire l'action thérapeutique; mais si Ton ' ignore le mécanisme des modifications qu'elle opère en nous, on ne pourra asseoir aucune indication rationnelle pour le traitement? On ne peut alors traiter le malade que par l'empirisme, et c'est ce que veut éviter le physiologiste.
PHYSIOLOGIE ET PATHOLOGIE. â^iâ
En résume, le physiologisle qui ne veut administrer un agent tliérapeutique qu'autant qu'il en comprend l'action, arrive, par un enchaînement logique, à s'abstenir de donner des médicaments, comme le font la plupart des praticiens.
Mais comment, d'ailleurs, le praticien pourrait-il, dans les études, faire scientitiquement la part du médecin et la part de la maladie? La chose est assurément très-difficile. Il faudrait avoir deux individus atteints du même genre d'affection, traiter l'un et abandonner l'autre à lui-même. Mais, outre que la morale s'opposerait à ce qu'on pût expérimenter ainsi et rester spectateur impassible des souffrances de ses semblables, cette comparaison, même entre deux individus, ne serait pas suffisante ; car chacun souffre suivant sa constitution, et deux malades ne sont jamais tout à fait identiques. Il faut donc, pour le moment, accepter encore l'empirisme, qui d'ailleurs lui-même profite à la science.
Il serait donc fâcheux de repousser la tradition, l'expérience des temps, qui toujours précède les explications scientifiques. Le médecin sage doit se servir des moyens dont l'empirisme lui a appris l'utilité, en attendant que la science vienne l'éclairer sur ce point. Mais c'est à la condition qu'il ne négligera rien pour sortir de cet empirisme, et ce n'est que par la physiologie qu'il peut s'en débarrasser.
Aujourd'hui la médecine n'est pas encore arrivée à l'état de science constituée. Elle est en recherche et elle tâtonne; mais elle finira par découvrir les véritables lois physiologiques et pathologiques, et c'est pour atteindre ce but que
o2/| PATHOLOGIE EXPÉIUMENTALE.
nous faisons tous nos eCforts pour asseoir la pathologie sur la physiologie.
Quelle est la meilleure méthode à suivre pour faire des progrès dans cette voie? C'est assurément de chercher à produire aiHificiellement des maladies sur les animaux. On peut assister ainsi à leur début, à leur évolution, et les étudier complètement ; tandis qu'en pathologie, telle qu'elle nous est offerte sur l'homme, on n'est appelé à observer, le plus souvent , que des maladies déjà développées.
Sous ce rapport, il y a des états morbides qu'il faut distinguer les uns des autres. Un certain nombre peuvent tenir à des causes générales, et peut-être à raison de cette circonstance, on pourrait leur conserver le nom de maladies. A côté de celles-là, on en observe d'autres qui, restant localisées, pourraient être appelées des affections. On connaît les études récentes que nous avons faites sur les circulations capillaires locales ; on peut les appliquer aux phlegmasies. C'est ainsi qu'en coupant au cou certains filets du grand sympathique qui descendent dans la poitrine, on détermine immanquablernent chez un animal une pleurésie, une pneumonie ou une péricardite. Comme on agit loin des organes qui sont pris de ces phlegmasies, on ne peut rapporter ces faits au traumatisme.
Dans ce semestre, nous nous proposons de nous hvrer à des recherches sur V inflammation, sur son mécanisme physiologique et sur son rôle da?îs la pathologie; nous reprendrons les travaux qui ont été publiés dans cette voie à l'étranger, particulièrement en Allemagne.
Mais auparavant, et à titre de digression, nous revien-