DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE
loin [)our guider la marche de la science. Ils éclairciil leurs Icmps, soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui ouvrent des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en généralisant les matériaux scientifiques acquis et en en faisant sortir des vérités que leurs devanciers n'avaient point aperçues. Si chaque grand homme fait accomplir un grand pas à la science qu'il féconde, il ne peut jamais avoir la prétention d'en poser les dernières limites, et il est nécessairement destiné à être dépassé et laissé en arrière par les progrès opérés par les générations qui le suivent. On peut dire même que plus une voie est féconde, d'autant plus vile celui qui l'a ouverte doit se trouver dépassé et arriéré. Mais cela ne saurait diminuer en rien la reconnaissance que nous devons avoir pour ces grands promoteurs de la science.
Bacon, je crois, a comparé les grands hommes à des géants sur les épaules desquels sont montés des pigmées qui, par conséquent, voient plus loin qu'eux. On ne leur manque donc pas de respect en disant qu'aujourd'hui le premier professeur de Faculté des sciences sait plus de physique que Newton, plus de chimie que Lavoisier et plus d'anatomie et de physiologie que Bichat. On n'a point diminué la renommée de Newton en substituant la théorie des ondulations à la théorie de l'émission, ni celle de Lavoisier, en montrant que tous les acides n'étaient pas nécessairement formés par l'oxygène comme il avait cru, m celle de Bichat en criti(iuant son hypothèse des vaisseaux exhalants. Il est des erreurs qui sont en quelque sorte inhérentes à leurs temps, et que les progrès ulté-
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rieurs de la science expérimentale peuvent seuls l'aire connaître.
La méthode expérimentale puise donc en elle-même, je le répète, une autorité impersonnelle qui domine la science; elle l'impose même aux grands hommes, et ne cherche pas, comme la scolastique, à prouver par les textes que les anciens sont infaillibles et qu'ils ont vu, dit ou pensé tout ce qu'on a découvert après eux. Chaque temps a sa somme d'erreurs et de vérités. Les progrès de la science expérimentale consistent en ce que la somme des vérités augmente à mesure que la somme des erreurs diminue. Mais chacune de ces vérités parlielles s'ajoute aux autres pour constituer des vérités plus générales. Les noms des hommes disparaissent peu à peu dans celte fusion, et plus la science avance, ptus elle prend la forme impersonnelle et se détache du passé.
Je me hâte d'ajouter, pour éviter une confusion qui a été parfois commise, que je n'entends parler ici que de l'évolution de la science. Pour les arts et les lettres, la personnalité domine tout, car il s'agit d'une création spontanée de l'esprit qui n'a rien de commun avec la constatation des phénomènes naturels. Le passé conserve ici toute sa valeur, parce que ces créations des arts et des lettres sont immuables dans le temps comme individualité, et ne peuvent se confondre et s'ajouter les unes aux autres.
En résumé, la méthode expérimentale est la méthode scientifique qui proclame l'indépendance de l'esprit et de la pensée. Elle n'admet pas d'autorité scientifique personnelle ; elle ne reconnaît qu'une autorité impcrson-
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nellfi, celle qui émane de son crilériiiin même, c'est-àdire de l'expérience. Il s'agit donc de faire pénétrer ces principes dans la médecine; elle ne saurait devenir une science qu'à cette condition. Tous les efforts qui, en médecine, seraient tentés vers le passé et en dehors de cette direction, seraient rétrogrades ou inutiles.
Les grands hommes promoteurs de la méthode expérimentale, GaUlée, Torricelli, etc., et Bacon, qui en fut le propagateur, nous ont en effet prouvé qu'en acceptant la méthode expérimentale , la science s'émancipe et doit rompre avec le passé. De même, la médecine, en devenant expérimentale, devra rompre de plus en plus avec son passé empreint des systèmes de la scolastique. Dans une science expérimentale, le présent comprend le passé, de même que le présent sera compris dans l'avenir. En un mot, pour l'expérimentateur il n'y a qu'un seul grand livre éternel : c'est celui de la nature; il n'y a et il n'y aura jamais qu'une seule méthode pour le lire ; c'est la méthode expérimentale. Telle est, en deux mots, notre profession de foi scientifique, tel est le programme de notre enseignement. Sans doute, il ne suffit pas d'entrevoir le but pour l'atteindre. Les difficultés inhérentes à la complexité des phénomènes physiologiques et pathologiques relarderont longtemps encore l'avènement scientifique de la médecine, et laisseront la pratique livrée à l'empirisme; mais la voie est ouverte, et déjà nous pouvons, en nous y engageant, préparer les matériaux de la science future.
Le but que se propose la méthode expérimentale est le môme dans toutes les sciences. Ce but consiste à ratta-
cher par l'expérience les phénomènes naturels à Icius conditions d'existence, ou autrement dit à leurs causes prochaines. On obtient par ce moyen la loi du phénomène, et l'on peut s'en rendre maître. L'expérimentateur doit donc, en médecine, chercher à déterminer les conditions d'existence des phénomènes physiologiques et pathologiques, afin de pouvoir les diriger. Cette étude expérimentale doit bannir à jamais de la médecine la recherche chimérique de la cause première de la vie, qui est insaisissable par l'expérience comme la cause première de tout autre genre de phénomènes. Par suite disparaîtront nécessairement tous les systèmes de médecine dans lesquels on personnifie cette cause première , ainsi que cela se rencontre toujours dans l'enfance des sciences.
Le but du médecin expérimentateur se réduira donc à déterminer les lois des phénomènes physiologiques et pathologiques , afin de pouvoir diriger à son gré la manifestation de ces phénomènes, comme le physicien et le chimiste dirigent à leur gré les phénomènes naturels dont ils ont étudié et découvert les lois. Seulement, cette puissance que l'homme acquiert sur la nature n'est qu'une illusion : il obéit à la loi au lieu de lui commander. Mais peu importe, pour obéir à la loi, il n'en faut pas moins la connaître.
Le but pratique de toutes les sciences est d'être utile à l'homme en dirigeant à son profit les phénomènes naturels dont elles s'occupent. De tout temps, le but pratique et le problème de la médecine ont été de chercher à conserver à l'homme la vio, qui est son bien le plus précieux.
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loiilelbis, ce problème a commencé par être posé d'une manière toute chimérique. L'homme a pu croire que la médecine lui donnerait l'immortalité. Une boisson de l'immorlalité a été connue en Chine et chez divers peuples orientaux. Cette boisson a joué un grand rôle, surtout dans la dynastie des Tang, et il en est question comme d'un mystère pareil à celui de la pierre philosophale des alchimistes de notre moyen âge.
Nous diviserons la médecine, dit Bacon, en trois parties, que nous appellerons ses trois offices. Le premier est la conservation de la santé, le second la guérison des maladies, le troisième la prolongation de la vie. Ailleurs, Bacon met encore dans la médecine la cosmétique, c'est-à-dire la conservation de la beauté. La prolongation de la vie a donc été aussi un problème de la médecine ; nous avons, pour en faire foi, les ouvrages nombreux écrits sur ce sujet et Vélixir de longue vie.
Aujourd'hui la définition de la médecine s'est simplifiée et s'est réduite au second office de Bacon, Y art de guérir. Il est vrai que ce second office implique le premier, ce qui revient à dire que la médecine a pour objet pratique la conservation de la santé et la guérison des maladies. La médecine expérimenlale, que l'on peut définir la connaissance des lois des phénomènes de la vie à ' l'état physiologique et pathologique, répond exactement à ces deux indications pratiques. La connaissance des conditions des manifestations de la vie h. l'état normal , c'est-à-dire de la physiologie, amènera à maintenir ces conditions et à conserver la santé. C'est l'objet de Vliygiène, qui constitue ainsi la partie appliquée de la phy-
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siologie. La connaissance des maladies et des conditions qui les déterminent, c'est-à-dire de hpalhologie, amènera, d'un autre côté, à éviter le développement de ces conditions morbides, ou à les faire cesser par des mécanismes appropriés quand elles ont troublé les phénomènes normaux. La et la thérapeutique deviennent ainsi les parties appliquées de la pathologie scientifique.
Tous les jours la médecine expérimentale fait des progrès et recrute de nouveaux adeptes dans tous les pays. Une chaire d'histologie a été créée et des laboratoires ont été institués par l'influence d'un illustre doyen de l'École de Paris, dont le passage a été malheureusement de trop courte durée pour l'avancement de l'enseignement de la médecine en France. La jeunesse, de tous côtés, se lance avec ardeur dans les sciences modernes qui ont pour objet d'analyser les phénomènes de la vie et d'en déterminer les conditions à l'élat physiologique ou pathologique. Malgré cette heureuse direction que rien ne peut plus arrêter, et qui ne fera que s'étendre de plus en plus dans la suite des générations, il ne faudrait cependant pas s'illusionner sur l'avenir de la médecine expérimentale, et se hâter par des tentatives d'application prématurées et intempestives. Les sciences expérimentales ne se constituent pas sur tous les points à la fois, et elles peuvent offrir en même temps des parties plus avancées dans lesquelles l'application scientifique est possible, tandis que le reste de la même science est dans l'obscurité et livré à l'empirisme. La médecine expérimentale se développe certainement de celte manière; et anjour-
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d'iiiii, c'est à peine si nous apercevons quelques lueurs qui viennent nous éclairer; mais dans aucune partie nous n'avons encore une théorie expérimentale assez bien établie pour qu'elle puisse servir d'appui certain à la pratique. Cela lient à ce que la physiologie, qui est la base de la médecine scientifique, n'est pas encore assez avancée elle-même.
Le développement de la médecine expérimentale sera long pour deux raisons : d'abord à cause de la complexité du sujet, et ensuite à cause des obstacles sans nombre que la méthode expérimentale rencontrera encore longtemps dans ses applications à la science de la vie.
On peut classer aujourd'hui ces obstacles en deux ordres : les uns extrinsèques, les autres intrinsèques. Les obstacles extrinsèques, en quelque sorte en dehors du sujet, résident dans l'esprit médical actuel. Nous sommes en réalité dans un moment de transition, de scepticisme et d'hésilation. On conçoit, en effet, que l'état scientifique des esprits ne puisse pas changer subitement. Il en est chez qui le scepticisme enfante l'indécision ; ils ne croient pas même à leur scepticisme, et dans leur hésitation ils soufflent le froid et le chaud en voulant allier le passé avec le présent. Mais il en est d'autres qui regardent l'application de la méthode expérimentale à la médecine comme une utopie; ils considèrent que l'observation suffit et que la vie ne se soumettra jamais au déterminisme expérimental , et ils se payent de mois et d'explications métaphysiques qui ne sont plus de notre temps. On en trouve de moins absolus
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qui distinguent sous ce rapport la physiologie de la pathologie.
Des médecins , plus occupés de la pratique que de la théorie, sont arrivés à regarder la médecine comme une simple industrie. Ils croient qu'il laut détourner l'esprit des jeunes gens de toutes ces études théoriques qui sont pour le moment sans application, et ils soutiennent que les Facultés doivent faire des guérisseurs, c'est-à-dire instruire les élèves dans l'application de leur art, au lieu de leur donner une brillante instruction scientifique qui les laisserait dans l'embarras au lit des malades. Ce raisonnement, qui est dangereux parce qu'il favorise à la fois l'ignorance et la paresse, est doublement erroné. D'abord, la médecine scientifique ou expérimentale n'exclut pas l'empirisme ni la connaissance des moyens que la médecine pratique y a puisés jusqu'ici. Au contraire, l'empirisme a été le terrain sur lequel se sont développées toutes les sciences. Le médecin expérimentateur ne nie donc pas les faits de l'empirisme-, il les critique, les analyse, cherche à les expliquer et à en trouver la loi par tous les moyens que la science actuelle peut lui fournir. Celte tendance scientitîque qui élève l'esprit n'empêche pas d'employer, comme le praticien, les remèdes empiriques tant qu'on ne pourra pas faire mieux. La science peut au moins servir à agir avec plus de discernement et à recueillir de meilleures observations. D'un autre côté, cette prétention de diriger l'esprit vers les applications est une très-fausse direction pour les applications elles-mêmes. Il faut avoir surtout en vue de donner le goût de la science; les applications yraies ne
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pourront venir qu'après la Ihéorie, ot alors elles viendront facilement. On ne trouve, en effet, une science appliquée réelle que lorsque la théorie scientifique existe. Sans cela, tout ce qu'on fait reste à jamais empirisme, et la pratique ne peut pas prendre son essor. On a su traiter les métaux, faire le verre avant de connaître la chimie ; on fabriquait des lentilles avant de connaître les lois de l'optique , mais cela n'était qu'un empirisme aveugle. Les apphcations de la chimie et de la physique qui nous étonnent aujourd'hui par leurs merveilles ne sont réellement devenues possibles que lorsque la chimie et la physique ont été constituées, et que la théorie est venue éclairer une véritable application scientifique. De même, les applications médicales ne prendront leur essor que lorsqu'une théorie expérimentale leur servira de point de départ.
Dans la médecine, vous devez donc. Messieurs, avoir toujours en vue deux choses : le présent et Favenir. Nulle science n'eut jamais une pratique aussi impérieuse que celle de la médecine. Le présent vous impose des devoirs vis-à-vis des malades qui se confient à vos soins., et vous devez, faute de mieux, les traiter en utihsant avec sagesse et discernement les moyens que fournit l'empirisme; mais vous devez savoir aussi qu'il y a une science expérimentale de la médecine à constituer, et que vous êtes appelés à y concourir. Vous devez donc vous instruire dans toutes les sciences qui peuvent éclairer les phénomènes de la vie, quoique vous n'en prévoyiez pas l'application; vous ne devez négliger aucune observation, aucun phénomène vital , même les plus insignifiants en
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apparence, que les praticiens appellent souvent des curiosités zoologiques. La connaissance du rôle d'un petit filet nerveux, des propriétés d'une cellule ou d'une fibre, peut devenir plus tard le point de départ des découvertes les plus fécondes. L'expérience d'OErsted sur la déviation de l'aiguille aimantée pouvait paraître une vaine curiosité avant qu'on en trouvât la loi, dont l'application nous a donné le télégraphe électrique.
Les obstacles intrinsèques ou inhérents à la méthode expérimentale tiennent à la complexité immense des phénomènes de la vie et au nombre considérable de notions, de matériaux, d'appareils et d'instruments nécessaires pour arriver à l'analyse d'un phénomène vital.
Pour expérimenter en médecine, il faut non-seulement des connaissances anatomiques précises et des moyens de viviseclions pour aller découvrir et séparer les organes profonds que l'on veut observer, mais il faut encore des agents chimiques et physiques qui deviennent des instruments absolument nécessaires pour étudier et analyser les phénomènes physico- chimiques de la vie. Aussi n'est-ce que depuis la constitution de la chimie que l'introduction de la méthode expérimentale a réellement eu lieu d'une manière plus complète dans la physiologie et la pathologie. On a sans doute fait des expériences depuis bien longtemps , mais ce n'étaient guère que des vivisections spéciales, et non une méthode expérimentale régulièrement instituée. Cette méthode, en effet, ne pouvait arriver qu'après l'avènement et la constitution des sciences physico-chimiques.
Lavoisier et Laplace, dans leurs travaux sur la respi-
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ration des animaux, inaugurèrent l'application de la méthode expérimentale des sciences physico-chimiques à la science. des êtres vivants. Magendie, mon maître, qui fut lui-même inspiré par Laplace, a pendant toute sa vie recommandé l'expérience, et il a particulièrement contribué de notre temps à faire pénétrer d'une manière définitive l'expérimentation dans la physiologie et dans la pathologie. Aujourd'hui cette impulsion, partie de la France, s'est répandue dans tous les pays, et la médecine est décidément entrée dans la voie expérimentale.
Le laboratoire des physiologistes et des médecins expérimentateurs doit comprendre une foule de matériaux et de moyens coûteux et souvent difficiles à réunir dans certaines conditions. Les questions d'avancement de la science se compliquent dès lors de questions d'argent qui ne sont pas toujours faciles à trancher. Ce n'est pas là un des moindres obstacles que rencontre l'application de la méthode expérimentale. On a été assez longtemps à comprendre que les médecins eussent besoin d'un laboratoire comme les chimistes et les physiciens. On croyait qu'après avoir vu son malade, le médecin devait aller chercher la lumière dans les vieux livres et leurs commentaires, comme si la médecine arrivée par révélation ou par science infuse chez certains hommes devait nous être transmise par tradition. La médecine est ime science expérimentale, et le médecin en sortant de l'hôpital doit descendre dans son laboratoire pour chercher à élucider par l'expérimentation les problèmes pathologiques qu'il a rencontrés. Je dis à dessein le médecin sortant de l'hôpital, parce que je ne voudrais pas qu'on pût croire que
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j'aie jamais eu la pensée qu'on doit apprendre la médecine dans les laboratoires de physiologie pas plus que dans les amphithéâtres d'anatomie. Le véritable problème médieal est dans le malade et dans la maladie ; c'est la première chose qu'il faut connaître. Par conséquent, l'observation clinique précède et subordonne les recherches expérimentales. Mais ces dernières sont indispensables pour comprendre les rapports qui relient l'état pathologique avec l'état physiologique, et pour faire connaître à la fois le mécanisme de la maladie et le mécanisme de la guérison. Je ne saurais entrer ici dans l'examen d'un sujet aussi important qui sera en quelque sorte le pivot de notre enseignement. Il me suffira de vous prévenir contre les' objections banales de certains médecins qui vous diront que ce qu'on voit sur les chiens ne saurait s'appliquer à l'homme ; que les maladies sont liées à des diathèses ou à des constitutions médicales, et que chaque malade a son idiosyncrasie que jamais l'expérimentation ne pourra atteindre, etc. Il n'y a là que des mots qui cachent l'ignorance de ceux qui les prononcent, et rien de plus ; les exemples ne nous manqueront pas pour prouver ce que j'avance.
En résumé, la science n'en est plus à chercher sa voie; elle y est engagée. Il lui faut seulement des moyens d'exécution pour travailler et avancer. Ces moyens se trouveront dans l'institution de laboratoires de médecine expérimentale suffisamment dotés. La France, sous ce rapport, a été devancée. Il existe depuis longtemps en Russie , en Allemagne , ce qu'on appelle des Instiiuù! physiologigues^ qui ne sont rien autre chose que des la-
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boraloires clans lesquels viennent converger loules les eonnaissances empruntées à l'anatomie, aux viviseclions et aux sciences physico-chimiques pour élucider les phénomènes de la vie à l'état normal et pathologique. Grâce à la bienveillance de l'administration , j'ai obtenu dans dans mon laboratoire des améliorations utiles. Leur exécution nous a malheureusement empêché de professer pendant le semestre dernier, mais d'un autre côté leur réalisation facilitera l'enseignement expérimental que j'ai l'intention d'entreprendre cette année.
La méthode expérimentale n'est, en réalité, qu'un raisonnement ordinaire dans lequel nous introduisons comme termes les faits ou les phénomènes naturels que nous voulons élucider par l'expérience. La difficulté n'est pas dans le raisonnement , mais elle réside tout entière dans la question de savoir si les faits sur lesquels et avec lesquels on raisonne sont exacts, et exempts de causes d'erreurs d'observation, sans quoi l'on ne peut arriver qu'à des conclusions erronées. Il ne suffit donc pas de dire : il faut observer et expérimenter en même temps que l'on raisonne, et appuyer toujours la conclusion du raisonnement sur une expérience ; mais il faut ajouter la condition essentielle, et dire : il faut bieii expérimenter et obtenir des faits dans des circonstances exactement déterminées, afin qu'ils soient toujours les mêmes entre les mains des divers expérimcntalcurs. Or, cet art d'obtenir les faits exacts au milieu des causes d'erreurs innombrables que créent l'état pathologique, la vivisection et l'emploi d'instruments de toutes sortes ; cet art, dis-je, porlc le nom expérimentation^ et constitue en quelque ma-
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nière la parlie exéciilive de la méthode expérimentale.
L'expérimenlalion constitue donc la base naturelle et essentielle de la méthode expérimentale ; elle a une importance fondamentale dans toutes les sciences, mais nulle part autant que dans les sciences biologiques ; parce que, en effet, les difficultés de l'expérimentation augmentent toujours en raison de la complexité des phénomènes. Les jeunes gens qui désirent se livrer à la culture des sciences physico-chimiques, vont toujours pendant un certain temps dans les laboratoires pour s'initier à la pratique et se familiariser avec les procédés d'expérimentation. Malheureusement, les physiologistes et les médecins qui auraient le plus besoin de cet apprentissage et d'une préparation antérieure, s'en dispensent le plus généralement, et se croient aptes d'emblée à faire des expériences sur les animaux vivants. Aussi il en résulte que la physiologie et la pathologie sont encombrées de faits contradictoires et mal déterminés , qui retardent la marche de la science. Suivant moi, ce qui importe aujourd'hui, c'est surtout de perfectionner l'expérimentation qui est la clef de la méthode expérimentale. Tout le monde admet maintenant qu'il faut expérimenter ; mais cela ne suffit pas, il faut encore établir quels sont les principes particuliers de l'expérimentation sur les êtres vivants à l'état physiologique et pathologique. Je suis profondément convaincu que l'on avancera ainsi considérablement les progrès de la médecine expérimentale.
L'objet particulier de mon enseignement sera donc de vous développer à l'aide d'une série d'exemples les principes de l'expérimentation au point de vue physiologique.