MORT DES ÉLÉMENTS ORGANIQUES
qu’on veut étudier ces propriétés, il faut le faire immédiatement et aussitôt que les éléments sont séparés de leurs conditions nutritives ordinaires, parce qu'au bout d’un temps très court ces éléments peuvent se modifier d’une manière considérable et ne plus fournir les manifestations de leurs propriétés sous l’influence des excitants qui les déterminent d’ordinaire.
En un mot; on doit toujours opérer sur un animal vivant, ou au moins immédiatement après la mort, avant que les éléments organiques aient eu le temps de modifier ou de perdre leurs propriétés vitales. C’est là un point très important qu’il ne faut jamais perdre de vue dans les études de physiologie ou de médecine expérimentale.
On fait, vous le savez, des autopsies dans les hôpitaux pour rechercher les causes des maladies; mais, en général, ces autopsies ne sauraient rien nous apprendre de positif sous ce rapport. Les lésions pathologiques observées après la mort peuvent, dans certains cas, indiquer quel est l’organe qui a été atteinte mais elles n’expliquent pas la cause immédiate de la mort.
En effet, l’altération pathologique n’est pas survenue brusquement ; quelques heures avant la mort, elle était sans doute la même qu’au moment de la cessation de la vie. Or, pourquoi ce malade est-il mort à un moment plutôt qu’à un autre, puisque la lésion pathologique devait être à peu près identique avant et après ce moment? La mort est survenue parce qu’à un certain moment, il y a un élément organique donné qui a perdu ses propriétés, et, par conséquent, ses fonctions. La disparition
des fonctions de cet élément a ensuite amené une dislocation des autres fonctions de l’organisme. Donc, si nous voulons connaître une action toxique et savoir quel est le mécanisme réel de la mort, il faut que nous arrivions à connaître quel est l’élément qui le premier a été atteint, a cessé de fonctionner, et sous l’influence de quelles conditions il a perdu ses propriétés. C’est là seulement que se trouve l’explication de la cause de la mort.
Or, il arrive souvent, et le plus souvent même, que les causes réelles de la mort ne produisent aucune lésion pathologique qu’on puisse reconnaître sur les organes refroidis. Dans ce cas, l’autopsie cadavérique n’apprendra donc absolument rien, mais il en sera tout autrement de l’autopsie physiologique. Quand nous empoisonnons un animal, par exemple, par le curare, si nous faisions l’autopsie vingt-quatre heures après, nous ne trouverions aucune lésion cadavérique capable de nous expliquer la mort. Mais en pratiquant l’autopsie tout de suite, on comprend très bien la cause de la mort en étudiant tous les éléments organiques dans leurs propriétés ; on trouve, en effet, qu’un élément important, la fibre nerveuse motrice, a perdu la propriété d’exciter les muscles. Ce fait nous rend parfaitement compte de la mort. Que résulte-t-il, en effet, de la destruction des nerfs moteurs? C’est que tous les mouvements cessent. Or, il y a des mouvements qui sont indispensables à la vie; les mouvements respiratoires sont dans ce cas. Leur cessation amène l’asphyxie, et par suite, la mort successive de tous les autres éléments organiques qui ne reçoivent plus l’influence vivifiante du sang oxygéné.
INSTRUMENTS DE RECHERCHES INSTANTANÉES. 50i
Puisque, chez l’animal empoisonné, nous comprenons ainsi, grâce à une autopsie exécutée immédiatement, le mécanisme de la mort, que nous n’aurions pu deviner si nous avions pratiqué l’autopsie vingt-quatre heures après l’empoisonnement, il faudrait de même, chez les malades, pouvoir faire aussi des autopsies physiologiques au moment de la mort. Quand un homme meurt, l’organisme ne périt jamais tout entier à la fois. C’est un ou plusieurs éléments qui meurent d’abord et entraînent ensuite la mort des autres. Pour connaître le mécanisme de la mort, il faudrait ici encore savoir quel est l’élément qui a perdu le premier ses propriétés; et, pour cela, je le répète, il faudrait faire l’autopsie immédiatement après la mort. Si ces autopsies ne sont pas permises sur l’homme, elles peuvent être pratiquées sur les animaux chez lesquels nous aurons fait naître des maladies; c’est, par conséquent, le mode d’opérer qu’il faudra suivre dans nos études de médecine expérimentale.
Pour étudier, dans les autopsies physiologiques extemporanées, les propriétés si fugaces des tissus et des éléments organiques vivants, il faut, on le comprend, qu’un laboratoire de médecine expérimentale soit installé d’une certaine façon. Il est nécessaire, en effet, d’avoir tous les moyens d’investigation disposés d’avance, parce que, s’il fallait préparer ses instruments ou monter ses appareils au moment de s’en servir, les propriétés vitales des éléments auraient le temps de disparaître ou de s’altérer profondément ; de sorte qu’on ne pourrait plus faire son observation d’une manière convenable.
Ce sont donc les instruments nécessaires à l’étude
instantanée des propriétés physiologiques des divers tissus ou liquides organiques qui sont le premier besoin d'un laboratoire de médecine expérimentale, et c’est au fonctionnement de ces instruments qu’il faut d’abord s’habituer. Il y a ensuite un grand nombre d’autres instruments particuliers qui s’apppliquent à des expériences spéciales et que nous examinerons à mesure que nous pénétrerons plus avant dans l’étude de la médecine expérimentale.
En résumé, l’objet des recherches de la médecine expérimentale c’est d’abord d’analyser les phénomènes de la vie pour remonter jusqu’aux modifications physiologiques, pathologiques et thérapeutiques qui surviennent dans les propriétés des éléments organiques sous l’influence des diverses conditions. Ensuite, après les avoir étudiées et déterminées, nous devrons reproduire ces conditions et nous en rendre maîtres. Ces études nous conduisent directement, on le voit, à exercer une action modificatrice sur les propriétés des éléments organiques, et, par conséquent, sur les phénomènes de la vie. Mais un semblable but, nous le savons, ne peut être atteint qu’à l’aide de l’expérimentation convenablement pratiquée ; c’est donc dans l’art difficile des expériences qu’il faut d’abord nous perfectionner. Les expériences nous donnent les faits sur lesquels on doit finalament raisonner ; si les expériences sont mal faites, les conclusions qu’on en déduira seront nécessairement erronées : de sorte qu’on peut dire que le progrès de la médecine expérimentale sera maintenant en rapport direct avec les progrès de l’expérimentation.
DISCIPLINE EXPÉRIMENTALE
Dans la science, ce n’est jamais le raisonnement qui a manqué; ce qui a toujours été difficile, c’est d’avoir des expériences exactes. Mais il faut, en outre, avoir une bonne critique expérimentale ; c’est là un point essentiel que je me borne à signaler pour cette fois et sur lequel j’insisterai dans la séance prochaine.
Il faut aujourd’hui établir solidement la nécessité d’introduire en physiologie une discipline expérimentale rigoureuse. Quand il s’agit de médecine, tout le monde croit pouvoir se dispenser de cette discipline, peut-être parce qu’on n’en a pas assez démontré la nécessité, et parce qu’on n’a pas assez prouvé que jamais les résultats des expériences ne peuvent changer quand les conditions restent les mêmes. Toutes les contradictions, si fréquentes dans les sciences physiologiques et médicales, viennent de ce que les expérimentateurs se placent dans des conditions diverses et font réellement des expériences différentes, alors qu’ils croient faire les mêmes. Il faut donc, lorsqu’on pratiquera une expérience physiologique, l’exécuter suivant un procédé bien déterminé et convenablement discuté, procédé qu’il s'agira ensuite de suivre exactement quand on voudra obtenir les mêmes résultats.
Sans doute, on discutera toujours tant que la science marchera. Seulement il faut faire en sorte que les discussions ne portent pas sur les faits, mais seulement sur leurs interprétations. Les interprétations des faits sont relatives aux connaissances que nous possédons, et, à mesure que nos connaissances se développent, nous devons souvent changer d’opinion sur la manière de comprendre tous les résultats des expériences. Mais les faits en
eux-mêmes resteront inébranlables s’ils ont été bien établis dans des conditions convenablement précisées. €’est pourquoi je disais tout à l’heure que, par le perfectionnement des instrumenls et des procédés d’expérimentation, nous concourrons directement et efficacement à l’établissement de la médecine expérimentale, et nous préparerons l’avènement de cette médecine scientifiquement active.
L’EMPIRISME ET LE RATIONALISME DANS L’EXPÉRIMENTATION PHYSIOLOGIQUE — LA CRITIQUE EXPÉRIMENTALE (I).
L’art d’expérimenter sur les êtres vivants, qui doit faire l’objet des leçons de cette année, n’est pas nouveau en lui-même, comme méthode générale d’investigation : il y a longtemps qu’on pratique la méthode expérimentale en chimie, en physique, dans les sciences qui étudient les corps bruts. Mais son application aux êtres vivants est toute récente ; là elle commence à peine à se produire, elle est encore dans l’enfance ; sa marche est hésitante, quelquefois même un peu désordonnée, parce qu’on n’a pas encore fixé ses procédés et établi les règles qui doivent la guider. Mais ces imperfections, inséparables des premiers débuts, disparaîtront plus tard, et l’expérimentation physiologique peut devenir et deviendra certainement aussi régulière que l’expérimentation physicochimique.
En attendant, nous ne pouvons exposer ici une méthode d’expérimentation physiologique complète, coordonnée dans toutes ses parties, puisque cette méthode physiologique n’est pas encore constituée; mais nous devons en préparer l’avènement. Pour hâter ce progrès si dé-
(1) Revue des cours scientifiques, 6 février 1869.
sirable, en même temps que pour faciliter dès aujourd’hui les expériences, et pour épargner aux jeunes physiologistes bien des tâtonnements et des erreurs faciles à éviter, il faut donc poser immédiatement quelques jalons qui empêcheront certains écarts, guideront la marche des nouveaux venus dans la science, et serviront plus tard à tracer d’une manière définitive la route de l’expérimentation en déterminant ses directions générales.
Dans la leçon précédente, j’ai dit que nous ne pouvions connaître les fonctions des êtres vivants qu’en arrivant aux éléments organiques ultimes qui constituent, par leur réunion, les organes ou appareils du corps. En manifestant leurs propriétés spéciales, ces éléments produisent, par la juxtaposition et la réaction mutuelle de ces diverses propriétés les unes sur les autres, les séries de phénomènes complexes qu’on voit naître et se développer chez les êtres vivants.
Lorsque nous observons la manifestation de ces phénomènes dans l’ensemble d’un animal, nous ne savons pas d’abord à quoi les attribuer, leur cause nous échappe complètement. C’est ainsi que, n’apercevant pas leur explication dans les forces qui nous sont connues, nous sommes conduits à supposer une force spéciale et distincte, la force vitale, qui est chargée d’en rendre compte. Mais la force vitale, comprise dans ce sens, n’est qu’une hypothèse dont l’insuffisance nous apparaît bientôt, lorsqu’on suit les résultats de l’analyse physiologique. Cette analyse nous montre, en effet, comme nous venons de le dire, que les phénomènes manifestés par un être vivant, par un animal, sont la conséquence des propriétés