BUT DE L’EXPÉRIMENTATION
des éléments organiques qui le constituent, que les causes des fonctions vitales résident en réalité dans ces éléments organiques et non dans l’ensemble de l’être. La question se déplace donc; ce n’est plus à l’être complexe tout entier, siège d’une force vitale imaginaire, qu’il faut nous adresser; ce sont les éléments anatomiques qui doivent contenir la cause des phénomènes de la vie.
Mais les éléments anatomiques sont placés à l’intérieur de l’organisme; dans l’état actuel des choses, nos moyens d’investigation ne peuvent donc les atteindre, nos regards ne peuvent traverser le corps pour voir ce qui s’y passe, et ils échapperaient par suite à nos études. L’expérimentation a pour but de supprimer cet obstacle; elle s’introduit dans l’organisme, elle pénètre jusqu’à ses dernières profondeurs pour saisir le fonctionnement de ses diverses parties élémentaires et déterminer leur rôle dans les phénomènes de l’ensemble. Mais elle n’arrive pas d’emblée aux éléments, elle étudie d’abord ce qu’il y a de plus facile ; le mécanisme des grands systèmes d’organes, et des organes eux-mêmes, comme les fonctions des organes digestifs,, du cœur, des artères, des vaisseaux lymphatiques, des veines, des nerfs et des muscles, etc. Puis elle examine les tissus qui composent ces organes, scrute ces tissus eux-mêmes, et y poursuit les éléments anatomiques dont la réunion en plus ou moins grand nombre les constitue : fibres nerveuses ou musculaires, cellules épithéliales ou glandulaires, etc.
C’est aux éléments anatomiques qu’il faut donc finalement arriver, dans l’analyse physiologique d’un phénomène, pour atteindre l’explication de ce phénomène.
Ainsi, quand on étudie une contraction musculaire, il faut chercher jusqu’à ce qu’on ait trouvé la raison d’action de la fibre contractile qui a produit ce mouvement; quand on observe un phénomène nerveux, par exemple, une sensation, un mouvement, il faut atteindre la fibre ou la cellule nerveuse qui en est le siège. Mais, si l’on doit aller jusqu’à l’élément anatomique, une fois arrivé là, il faut s’arrêter : les propriétés de cet élément anatomique sont la raison du phénomène. Nous ne pouvons rien chercher au delà sans dépasser les limites de la science et sans tomber dans des difficultés que nous n’avons aucun moyen de résoudre.
Le but de l’expérimentation physiologique, c’est donc de rechercher les propriétés des éléments chez les êtres vivants, et de rattacher ces propriétés intimes aux phénomènes complexes qui se manifestent dans l’ensemble de l’être.
Chez les corps bruts, l’étude des propriétés des éléments, qui est aussi le but de la science, est relativement «impie : aussi l’expérimentation physico-chimique s’estelle développée depuis longtemps. Chez les êtres vivants, au contraire, l’étude des éléments est bien plus difficile à cause de la délicatesse de leurs propriétés ; c’est cette difficulté extrême qui explique l’état relativement peu avancé de l’expérimentation physiologique. Mais, quoique cette expérimentation soit très difficile, nous ne devons pas moins l’employer, car il n’y a pas d’autre moyen de pénétrer le secret des phénomènes de l’organisme. Malgré les obstacles considérables que présente la pratique, nous devons donc marcher résolument dans cette voie qui
CONDITIONS DÉTERMINANTES DES PHÉNOMÈNES. 509 seule peut nous conduire à la découverte des lois de la vie.
Ces obstacles doivent d’autant moins nous arrêter ou décourager nos efforts, que le but de l'expérimentation est bien clair et bien net ; il est absolument le même dans l’étude des êtres vivants que dans celle des corps bruts. D’un côté comme de l’autre, nous voulons déterminer les conditions sous lesquelles se manifestent les phénomènes de la matière.
L’analogie est complète, car la matière vivante, aussi bien que la matière brute, est inerte par elle-même ; elle ne manifeste ses propriétés que lorsqu’elle y est provoquée par l’influence de conditions déterminées et extérieures à elle. Parmi les circonstances ambiantes qui agissent sur une matière donnée, soit organisée, soit inorganique, pour produire la manifestation de ses propriétés ou l’apparition d’un phénomène, il s’agit donc toujours de déterminer i entre les circonstances accessoires qui entourent le corps, quelle est celle qui constitue la condition essentielle et nécessaire du phénomène, de telle sorte que celui-ci se reproduise toujours lorsque cette condition existe, et qu’il ne se reproduise jamais lorsqu'elle n’existe pas.
La découverte de cette condition élémentaire est le point capital de la science, car c’est seulement quand nous la connaissons que nous devenons maîtres du phénomène. Il suffit pour cela de faire naître ou d’écarter cette condition déterminante du phénomène.
Ce déterminisme expérimental ne soulève aucun doute pour la science des corps bruts. Lorsque nous savons
que telle combinaison minérale se produit dans telles circonstances, personne ne conteste qu’elle se reproduira, si l’on réunit de nouveau les mêmes circonstances. Si l’on fait réagir de l’oxygène et de l’hydrogène en proportions convenables et dans les conditions reconnues nécessaires, tout le monde est sûr qu’on aura de l’eau, et qu’on n’en obtiendra pas si l’on ne remplit pas les conditions de l’expérience.
En physiologie, c’est exactement la même chose. Lorsqu’on a bien déterminé les conditions élémentaires d’un phénomène, il est certain qu’il se manifestera toutes les fois que les mêmes conditions se trouveront réunies, et que, si elles ne le sont pas, il ne se manifestera point. Donc, en réunissant ou en écartant ces conditions, on peut provoquer ou empêcher le phénomène au moment précis où ou le veut. C’est là le point important, non seulement pour la physiologie, mais aussi et surtout pour la médecine expérimentale, qui doit agir sur les états morbides. Or, cette science ne peut arriver à son but qu’à la condition ne savoir faire jouer à son gré tous les ressorts de l’organisme, de manière à enrayer la marche des phénomènes morbides qu’elle veut détruire ou à provoquer au contraire l’apparition des phénomènes qu’elle veut entretenir.
Agir sur la nature, tel est le résultat le plus élevé de la science ; c’est le but même de l’homme, qui ale monde devant lui pour le conquérir et le soumettre à sa domination. Cette conquête du monde matériel, les sciences physico-chimiques l’ont entreprise et réalisée depuis longtemps dans leur domaine; elles agissent tous les