LA. PRATIQUE PRÉCÈDE LA THÉORIE
C’est là une erreur que je voudrais avant tout chasser de vos esprits. Sans doute, il est évident pour tous que, dans la médecine, la pratique a dû précéder et précède encore les théories scientifiques ; mais en cela la médecine ne forme pas une exception aux autres sciences. Je veux vous montrer qu’elle ne fait, au contraire, qu'obéir à la même loi générale de développement, et que ce serait par une pure illusion scientifique qu’on arriverait à croire que dans certaines connaissances la théorie a pu précéder la pratique.
En effet, dans toutes les sciences sans exception, c’est la pratique elle-même qui engendre la théorie scientifique directrice. Dans la physique et là chimie, on a commencé par la pratique, comme partout. On a fait du verre et divers produits chimiques bien avant de savoir la chimie théorique; on a pratiqué la métallurgie, on a extrait les métaux, on en a fait usage bien avant d’avoir aucune idée théorique sur les métaux; on a construit des instruments grossissants sans posséder aucune espèce de connaissance des lois physiques de la lumière, etc.
Toutes nos connaissances sont soumises à cette évolution nécessaire. Les langues elles-mêmes se sont développées ainsi : d’abord on a parlé en quelque sorte instinctivement, mais peu à peu des théories sont nées de l’usage, et plus tard on a parlé suivant les règles ; ce qui revient à dire que le langage a précédé la grammaire, de même que les orateurs ont précédé les rhéteurs.
Quand, à la suite de longs tâtonnements scientifiques,
les théories vraies se sont fait jour, elles ne servent pas seulement à faire comprendre toutes les pratiques empiriques nées primitivement du hasard ou de la nécessité, mais elles éclairent en même temps les régions encore obscures de la science, et servent de flambeau pour la conduire dans une voie rapide où elle court à de nouvelles conquêtes.
Telle est partout la marche de l’esprit humain : d’abord une période obscure, empirique, dans laquelle on voit sans comprendre, et dans laquelle on agit en quelque sorte instinctivement ou par intuition; ensuite une seconde période dans laquelle on observe de plus près, afin de saisir la loi des rapports naturels des phénomènes dont on veut prévoir la marche ; enfin une troisième période dans laquelle on découvre par l’analyse expérimentale les causes des phénomènes, en déterminant exactement les conditions dans lesquelles ils s’accomplissent, et dans lesquelles il faut se placer pour agir sur eux. C’est alors seulement que la science est complète, car la théorie est devenue réellement le flambeau directeur d’une pratique efficace.
La médecine ne saurait échapper à la loi générale d’évolution de toutes les sciences, mais elle est en retard à raison de sa complexité. Aujourd’hui elle entre à son tour dans la période expérimentale.
Nous distinguerons donc, en médecine comme dans toutes les autres sciences : 1° un état antéscientifique ou empirique; 2° un état de science d’observation, et 3° un état de science expérimentale.
Depuis longtemps les sciences physico-chimiques sont