‹ Leçons de pathologie expérimentale et leçons sur les propriétés de la moelle épinièreChapitre 5 sur 154 · DES MALADIES QUI RÉSULTENT DU DÉVELOPPEMENT PATHOLOGIQUE DES CELLULES · texte numérisé non relu

DES MALADIES QUI RÉSULTENT DU DÉVELOPPEMENT PATHOLOGIQUE DES CELLULES

SOMMAIRE : Continuation du parallèle entre les maladies de l’homme et celles des animaux. — La manifestation extérieure des actions vitales est sous la dépendance d’une action nerveuse. — Maladies dans lesquelles le système nerveux ne paraît jouer aucun rôle. — Le développement des tissus paraît indépendant de toute influence nerveuse directe. — Il existe trois ordres de phénomènes vitaux. — Phénomènes nerveux ou mécaniques. — Phénomènes catalytiques ou chimiques. — Phénomènes histologiques ou de développement. — Évolution de l’être vivant. — Dans le principe, elle est indépendante du système nerveux. — Origine des cellules. — Ont-elles toujours une cellule pour point de départ ? — Peuventelles se produire quelquefois spontanément? — Force de développement chez l’adulte. — Elle est plus considérable chez les animaux inférieurs.

— Manifestations morbides de cette force vitale particulière. — Tissus hétéromorphes. — Recherche de Virchow sur la pathologie cellulaire.

— Certaines maladies sont le résultat d’un développement imparfait. - D’autres sont produites par une déviation du type normal. — Les affections locales ne sont pas de vraies maladies. — Nutrition imparfaite, ses résultats immédiats. — Absence de matière glycogène dans les tissus de l’animal. — Elle précède souvent la mort.

Messieurs,

Nous allons continuer aujourd’hui l’étude comparative des maladies qui se développent chez l’homme, et de celles qui affectent les êtres qui lui sont inférieurs, et dans cette leçon nous terminerons cet examen important.

Le système nerveux, nous l’avons souvent répété,

est la voie par laquelle les puissances vitales manifestent presque toujours leur influence. Mais les nerfs euxmêmes, pour traduire leur activité, sont inséparablement unis au tissu musculaire. En effet, le mouvement est le seul symptôme qui nous révèle l’existence des actions nerveuses. Nous trouvous donc, invariablement, dans tous les phénomènes de cet ordre trois stations distinctes : un centre d’où part l’impulsion ; des nerfs qui la transmettent, et des muscles qui la subissent.

Nous avons parlé dans la dernière leçon de certaines maladies dans lesquel es l’influence nerveuse ne paraît pas intervenir ; telles sont les affections septiques, virulentes et contagieuses. Mais le système nerveux, même en pareil cas, joue presque inévitablement un rôle dans la production de l’affection consécutive à l’introduction de ces poisons dans l’économie. Nous allons vous citer un fait analogue quoique dans un ordre différent ; nous le puiserons dans l’embryologie. L’évolution de l’œuf s’effectue d’après des lois bien connues, qui ont été constatées par l’observation directe ; les étapes successives de son développement ont été soigneusement étudiées chez divers animaux, et l’on s’est assuré que les vaisseaux et les nerfs se développent à un moment donné. Or, si l’on introduit certains poisons dans l’œuf aux diverses époques de son développement, l’évolution physiologique ne subit aucune modification , pourvu que la chaleur, l’humidité et les autres conditions extérieures demeurent toujours les mêmes. Mais aussitôt que des vaisseaux et des nerfs se sont formés, l’œuf est immédiatement empoisonné et son activité vitale est

éteinte pour toujours (1). Nous rencontrons ici un arrêt de développement qui paraît dépendre jusqu’à un certain point de l’influence vasculaire ou nerveuse. Mais il faut reconnaître, cependant, qu’en réalité les puissances qui président à l’évolution histologique des tissus sont complètement distinctes de toutes les autres forces biologiques et possèdent une action bien autonome. Nous sommes donc obligés d’admettre l’existence de trois grandes classes de phénomènes dans les corps organisés qui, malgré les rapports intimes qui les unissent et l’influence qu’ils exercent les uns sur les autres, subsistent par eux-mêmes et ne sauraient être confondus. Ce sont :

1° Les phénomènes nerveux, qui embrassent toutes les actions mécaniques de la vie ;

2° Les phénomènes catalytiques, qui comprennent les divers genres de fermentations ;

3° Les phénomènes histologiques auxquels se rattachent tous les résultats de révolution cellulaire ou du grand processus de développement.

Nous venons d’étudier dans nos leçons précédentes les deux premières classes de faits au point de vue de l’influence qu’ils exercent sur la production des maladies. Ce sont maintenant les phénomènes histologiques qui vont fixer notre attention; en d’autres termes, nous allons nous occuper des manifestations morbides qui résultent d’une perversion des forces du développement.

(1) Nous faisons allusion aux expériences de Gaspard, qui avait exposé aux vapeurs du mercure des œufs en incubation. La première période du développement s accomplissait régulièrement, et dès que les vaisseaux et les nerfs apparaissaient, l’action du poison se manifestait, arrêtait le développement et amenait la mort de l’être vivant.

-On ne saurait nier qu’à la première période de la vie embryonnaire, le développemeut des tissus ne présente aucun rapport avec l’influence du système nerveux. Les nerfs n’existent pas encore, ils n’apparaissent que plus tard sous l’impulsion de cette puissance inconnue qui préside à l’évolution de l’être appelé à la vie. Si par les mêmes raisons nous mettons de côté le système vasculaire, nous ne trouvons au début de l'existence que la cellule primitive et le milieu dans lequel elle parvient à sa maturité. Mais les histologistes ne sont pas tous d’accord relativement au point de départ du processus tout entier, à ce premier pas, qui commence la longue série d’évolutions successives, dont le dernier terme est la formation d’un nouvel être. Une cellule vivante peutelle se produire au sein d’un blastème amorphe? C’était l’opinion de Schwann ; mais de nos jours cette manière de voir paraît presque complètement abandonnée : les observateurs modernes sont persuadés que toute organisation vivante est invariablement dérivée d’une cellule primitive qui, par ses divisions et subdivisions, donne naissance à toutes les autres. Or, cet élément primordial ne peut évidemment provenir que des parents de l’animal.

Nous rencontrons, toutefois, des cas dans lesquels il paraît impossible de contester la formation sous nos yeux d’une ou plusieurs cellules primitives, au sein d’un milieu qui, dans le principe, ne contenait aucune trace appréciable d’éléments histologiques. Le sérum du sang, par exemple, placé dans un vase hermétiquement fermé contient, au bout de quelques jours, une quantité considérable de cellules de levûre, qui se sont formées sous l’influence

du glycose contenu dans le liquide ; et cependant, examiné au microscope avec le plus grand soin, immédiatement après la formation du caillot, le sérum du sang ne contenait pas de cellule, pas un noyau appréciable à nos moyens d’investigation. Des faits semblables se présentent souvent à l’observateur, et il existe plus d’un cas où la subdivision et la multiplication des éléments ne sauraient être invoquées pour expliquer le développement des tissus.

Chez l’adulte, les phénomènes de l’évolution n’ont pas cessé d’exister. Si leur étendue est moins considérable que pendant la vie fœtale, leur importance est presque -aussi grande. C’est ainsi que chez certains animaux nous voyons disparaître provisoirement tel ou tel organe qui reparaîtra plus tard. Hunter avait remarqué que le testicule du moineau qui pendant l’hiver se réduit au plus petit volume, revient promptement à ses dimensions normales aux premiers jours du printemps. Stannius a rassemblé beaucoup de cas de reproductions de ce genre qui se rencontrent dans le règne animal. Chez les animaux hibernants, par exemple, certaines parties du corps sont complètement atrophiées pendant l’hiver, leurs fonctions “étant provisoirement suspendues. Certains ganglions nerveux, et plus particulièrement ceux des organes génitaux semblent disparaître en entier; mais aussitôt que l’activité physiologique de ces organes se réveille, ils sont de nouveau rappelés à la vie. Hunter avait également découvert que chez le pigeon un organe particulier, dont il n’existe aucun vestige chez l’animal à l’état ordinaire se développe à la dernière période de l’incubation : la membrane muqueuse du gésier se tuméfie, se remplit

de vaisseaux, et sécrète une substance nouvelle qui sert à nourrir les jeunes oiseaux qui viennent d'éclore. Dans l’espèce humaine, comme chez tous les mammifères, d’ailleurs, le développement si rapide de la glande mammaire au début de l’allaitement, vient nous offrir un nouvel exemple de ce fait.

Mais faut-il considérer ces phénomènes comme les seuls de ce genre qui se passent à l’intérieur de l’économie? Les surfaces muqueuses ne sécrètent-elles pas continuellement des nouvelles couches de cellules épithéliales? et l’épiderme ne se renouvelle-t-il pas incessamment à la surface de la peau? Nous trouvons donc ici des exemples incontestables d’un développement histologique qui s’opère à toutes les époques de la vie. Par rapport au tissu musculaire, la facilité avec laquelle il augmente de volume sous l’influence d’un exercice régulier est bien connue. Mais on a pensé, jusqu’à présent, que si les fibres constitutives d’un muscle peuvent augmenter de volume, leur nombre demeure invariablement le même. Un physiologiste allemand, Budge, s’est efforcé dans ces derniers temps de prouver le contraire. Une grenouille étant réduite par la privation de nourriture au dernier degré de l’amaigrissement, un petit muscle est mis à nu et le nombre des fibres élémentaires est constaté directement sous le microscope. L’animal étant alors convenablement nourri, lorsqu’il se trouve revenu à un état de santé parfaite, le même muscle est examiné de nouveau, et d’après l’ingénieux observateur que nous venons de citer, le nombre des fibres élémentaires se trouve considérablement augmenté, aussi bien que leur volume.

c. bernard. Patli. exp. 4

Considérons maintenant les manifestations morbides de cette force évolutive, dont l'action ne s’arrête jamais au sein de l’économie vivante. Il s’agira de ces tissus particuliers qui ont été désignés comme hétéromorphes, expression qui doit être condamnée par l’histologie moderne, car les tissus pathologiques sont engendrés d’après les mêmes lois qui président à l’évolution normale. Mais, comme nous le savons déjà, l’influence nerveuse et l’action catalytique déviées de leur cours naturel donnent naissance à une multitude d’affections diverses. Il n’en est pas autrement pour la force de développement histologique, qui peut, dans un certain nombre de cas, provoquer de véritables désordres dans l’économie. Un mouvement immense, et qui ne s’interrompt jamais, se produit au sein de nos organes pour remplacer par des tissus nouveaux ceux de nos éléments qui ne sont plus aptes à remplir les fonctions qui leur sont dévolues. Dès que cette activité incessante s’écarte de ses voies naturelles, la formation du tubercule, du cancer et d’une foule d’autres produits pathologiques en est la conséquence. Nous voyons ici reparaître, comme toujours, la corrélation intime qui réunit les phénomènes de la santé à ceux de la maladie, et qui relie l’activité physiologique aux influences morbides.

La question qui se trouve posée devant nous doit évidemment être envisagée en ce sens, et tel est le principal objet des travaux de Virchow sur la pathologie cellulaire (1),

(I) Virchow; La pathologie cellulaire , basée sur l’étude physiologique et pathologique des tissus. Traduction française 4e édition, par Is. Straus, Paris 1874.

dont nous nous proposons de vous faire connaître les traits principaux.

Mais avant d’approfondir ce point spécial, nous ne saurions nous dispenser de vous donner quelques notions générales sur l’ensemble de la question.

Il existe, en premier lieu, certaines maladies qui sont le résultat d’une absence totale ou d’une profonde insuffisance du travail d’évolution normale sur un point donné. La muqueuse intestinale nous fournit un bel exemple d’un développement incessant, de nouvelles couches épithéliales sont sécrétées à chaque instant pour en garnir la surface interne ; mais un blastème ou milieu vivant est nécessaire à leur formation, et toutes les fois que ce blastème est altéré dans ses propriétés essentielles, — ce qui a toujours lieu dans l’inflammation, par exemple, — l’épithélium disparaît et ne se régénère plus. Il en est de même dans le choléra ; car il a été manifestement démontré que dans cette maladie les vaisseaux qui se ramifient sur la surface interne de l’intestin sont complètement mis à nu. Dans ses admirables recherches sur la muqueuse intestinale, Goodsir a avancé qu’après chaque repas, quand l’absorption s’est produite, l’épithélium qui recouvre les villosités s’exfolie, et se renouvelle dans l’intervalle qui s’écoule avant que des aliments ne pénètrent de nouveau dans l’appareil digestif, — preuve manifeste de la rapidité avec laquelle la reproduction des tissus peut quelquefois s’opérer.

Mais lorsque, par suite de l’intervention d’une cause pathologique, l’épithélium ne se forme plus, quelles en sont les conséquences? Il n’y a plus d’obstacle à l’exha-

lation séreuse par les parois vasculaires; aucune surface de protection ne vient préserver l’économie contre les corps qui peuvent s’y introduire; enfin, il n’existe plus aucun pouvoir régulateur pour équilibrer les fonctions absorbantes et sécrétoires.

De cette manière, d'innombrables maladies peuvent se rattacher au défaut d’évolution normale, comme à leur cause première. L’inflammation chronique de la trachée et des tuyaux bronchiques détruit également l’épithélium vibratile dont l’utilité est trop bien connue pour qu’il soit nécessaire d’insister sur ce point.

Mais d’un autre côté nous rencontrons certaines affections qui résultent d’une évolution pervertie et non pas interrompue. Yous savez parfaitement que des cellules qui subissent un développement régulier comprennent trois éléments distincts : le premier est une enveloppe ou paroi cellulaire, dont les propriétés physiques jouent un rôle important dans son action ; le second est un contenu dont l’importance résulte surtout de sa composition chimique ; le troisième est un noyau dans lequel réside surtout la puissance d’évolution. Aussitôt que survient un état morbide de la nutrition, les contenus de la cellule se trouvent exposés à des altérations diverses. Tantôt du pigment, tantôt des corps gras, tantôt des sels calcaires y sont déposés; mais en tout cas des tissus pathologiques sont graduellement formés, et la maladie pénètre dans l’économie. Or, même en pareil cas, aucune entité pathologique, aucun principe abstrait ne nous est nécessaire pour expliquer les faits. La déviation de l’activité physiologique est la seule cause que l’on doive invo-

quer. Il est donc évident que, dans les phases diverses de leur évolution, les tissus hétéromorphes ressemblent aux tissus normaux et qu’ils obéissent aux mêmes lois naturelles. C’est à Muller qu’appartient l’honneur d’avoir énoncé le premier ce grand principe ; il peut donc, à juste titre, être appelé le créateur de la pathologie cellulaire. Il a ouvert la voie dans laquelle Yirchow marche aujourd’hui avec un si grand succès.

Le tissu intercellulaire, lymphe ou blastème, est le milieu dans lequel les cellules puisent les éléments de leur formation; c’est, suivant l’expression pittoresque de Yirchow, leur territoire. Or, il existe un grand nombre de conditions dans lesquelles le blastème ne renferme plus les principes nécessaires au développement normal des cellules : il est indispensable, par exemple, qu'il contienne toujours du glycose, de l’albumine et de la graisse; l’absence d’une seule de ces trois substances oppose à l’évolution cellulaire une barrière insurmontable. Nous les trouvons donc toujours dans les tissus de l’embryon comme dans ceux de l’adulte. Mais un grand nombre d’autres conditions qui nuisent essentiellement à la vie cellulaire peuvent se développer accidentellement; et l’existence de blastèmes pathologiques, donnant naissance à tous les tissus doués de propriétés anormales, peut aisément se concevoir. Telles sont, selon toute apparence, ces dispositions générales de l’économie que nous connaissons sous le nom de diathèses, et qui, lorsqu’une fois elles ont acquis droit de domicile dans l’organisme, chez un individu jouissant autrefois d’une bonne santé, peuvent se transmettre à ses descendants. Il faut évidemment les considérer comme

des conditions d'existence entièrement nouvelles qui, dans le principe, se produisent accidentellement (car la maladie doit évidemment commencer quelque part) ; mais qui lorsqu’une fois elles ont conquis l’existence, présentent une tendance manifeste à se perpétuer. Ainsi, qu’un individu d’abord parfaitement sain devienne phthisique par suite de circonstances qu’on ne peut encore bien déterminer, il peut transmettre à sa progéniture cette prédisposition morbide qui remontait primitivement à une cause purement accidentelle ; et la syphilis, cette source féconde et bien connue de produits pathologiques, se transmet aussi, mais dans des conditions différentes, du père à l’enfant.

Ces prédispositions morbides ou diathèses reconnaissent des causes de nature bien diverse, mais qui toutes coïncident sur un point donné; elles présentent invariablement une tendance qui s’oppose à toutes les modifications favorables à la santé du malade. Tantôt elles découlent d’une transformation profonde des liquides de l’économie, tantôt elles se rattachent à l’action de certains poisons qui, lorsqu’ils ont pénétré dans l’organisme, ne peuvent plus en être expulsés. On comprend, par exemple, que, s’il existait un poison ne pouvant être éliminé par aucun de nos organes, il ne trouverait aucune issue après avoir pénétré dans le torrent circulatoire, et deviendrait, par conséquent, la source de certaines modifications permanentes dans l’économie. Nous pouvons concevoir théoriquement la possibilité d’un pareil état de choses, en nous rappelant le fait singulier dont nous avons déjà parlé. L’iode, une fois introduit dans les vaisseaux, ne

peut être éliminé qu’après un assez long espace de temps, par suite de l’affinité des glandes salivaires pour cette substance. Yoici donc un corps qui, pour un temps donné, ne peut pas sortir de l’économie; l'animal se trouve donc atteint pendant cet espace de temps d’une sorte de diathèse iodique.

Si nous envisageons la question au point de vue des effets de la diathèse, il est permis de dire que les individus atteints d’un cancer local ne sont pas à proprement parler en état de maladie. Lorsque la tumeur siège aux membres, la possibilité de la guérison par une opération chirurgicale peut se concevoir, bien qu’on ait peu de raisons pour y compter. En un mot, tant que le mal est local, la vie n’est pas directement menacée. Si le cancer occupe le foie, aussi longtemps que la désorganisation n’occupe pas une vaste étendue, les noyaux pathologiques sont séparés par de vastes tractus de tissu sain qui remplissent, comme à l'état normal, leurs fonctions physiologiques. La bile est sécrétée comme à l’ordinaire, et le tissu de la glande renferme du glycose. Mais plus tard, quand l'altération des éléments qui composent le produit morbide vient en quelque sorte empoisonner l’économie tout entière, en versant dans le torrent circulatoire des liquides imprégnés du principe délétère, alors sans aucun doute la maladie change de nature et devient une affection générale. La cause de la mort n’est donc pas la diathèse, mais seulement la cachexie cancéreuse (1).

(1) Dans cette manière de voir, la diathèse étant consécutive à un vice d’évolution, se conçoit parfaitement au point de vue physiologique. Mais la maladie ne se manifeste réellement qu’avec la cachexie.

Pour terminer l’histoire de ces évolutions morbides, il •en est une qu’il nous reste à décrire, c’est la nutrition imparfaite. Il est bien évident aujourd’hui que les conditions anatomiques que Bichat a su mettre en relief dans son immortel ouvrage ne suffisent nullement à rendre compte des diverses manières dont peut survenir la mort. L’observation nous apprend que des malades succombent parfois, sans offrir à l’autopsie aucune altération anatomique apparente des viscères. Dans nos expériences physiologiques, nous voyons souvent des chiens parvenir au dernier degré de l’amaigrissement, bien que l'appétit se maintienne jusqu’au dernier moment. Ils expirent dans le marasme, et leurs chylifères sont gonflés de chyle, et lorsqu’on pratique l’ouverture, on ne reconnaît dans leurs organes aucune trace d’altération morbide.

La cause latente de ce singulier processus pathologique est l’état de la nutrition qui, lorsqu’on la considère dans la profondeur de nos organes n’est après tout qu’un mode particulier d’évolution. L’économie produit en elle-même les substances indispensables à la vie, parmi lesquelles il faut comprendre la matière glycogène : formée à l’intérieur du corps par un processus spécial, elle joue un rôle capital dans les phénomènes histologiques. Vient-elle à manquer? le développement histologique s’arrête; diverses maladies en sont la conséquence immédiate; et dans de pareilles conditions, la vie ne saurait se prolonger longtemps. L’acte physiologique auquel nous avons donné le nom de nutrition comprend donc deux parties essentiellement distinctes : la formation des celules et la création des blastèmes ; et cette dernière

fonction est tout aussi indispensable à la vie que la première. Dès qu’une cause pathologique vient les suspendre, la mort arrive inévitablement. Il y a donc deux manières bien différentes de mourir : tantôt la vie est tranchée d’un seul coup par une lésion grave qui affecte un organe important ; tantôt, au contraire, elle s’éteint graduellement par défaut de nutrition: et ce mode de terminaison est celui qu’on observe le plus souvent dans les maladies longues, lorsqu’elles aboutissent à la mort. Dans certains cas, avons-nous dit, nous avons constaté que la matière glycogène ne se produit plus, bien que l’animal ait conservé l’appétit en apparence. Cependant, soumis à l’analyse, tes liquides de l’économie ne renferment plus aucune trace ■de sucre. La mort survient par la viciation dans la formation des blastèmes; elle résulte de l’interruption de l’activité des organes, qui cessent de recevoir une nourriture appropriée à leurs besoins.

Vous voyez donc , messieurs , qu’il n’est pas besoin de créer des lois toutes spéciales, les unes pour la physiologie, les autres pour la pathologie. La physiologie peut nous donner la clef de tous les phénomènes vitaux, dans l’état de maladie, comme à l’état de santé.

Ces notions générales me paraissaient nécessaires à l’étude des faits particuliers ; il nous reste maintenant, pour compléter cette revue, à discuter cet important problème : les médicaments agissent-ils sur le malade comme sur l’homme en santé? et jusqu’à quel point les résultats obtenus dans ce dernier cas peuvent-ils se comparer à ceux qu’on observe dans le premier ?

Nous nous proposons d’aborder cette question dans noire prochaine leçon. Celte étude sera une introduction indispensable aux diverses recherches que nous voulons entreprendre; car après avoir artificiellement produit un état pathologique déterminé chez un anima], il faut, pour embrasser tout notre programme, chercher à le guérir par des moyens thérapeutiques dont l’action sera physiologiquement expliquée.

SIXIÈME LEÇON

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