RAPPORTS DE LA PHYSIOLOGIE ET DE LA PATHOLOGIE
Je crois vous avoir maintenant démontré, messieurs, la proposition que j’avais formulée au début ; non seulement nous parvenons à produire chez les animaux des symptômes morbides par des moyens artificiels, mais encore nous développons chez eux des séries de symptômes, c’est-à-dire de vraies maladies avec tout l’ensemble de leurs conséquences.
Envisagée à ce point de vue, la pathologie réunit les ressources de la physiologie à celles de l’observation clinique qui nous indique la marche évolutive des maladies.
ils s’expliquer par l’empoisonnement septique que produit l’altération du rein lui-même ? La deuxième expérience indiquée dans cette leçon semblerait appuyer cette manière de voir. Au reste, il est évident que malgré l’importance et l’intérêt des recherches qui ont été consacrées à ce sujet, la solution définitive du problème n’a pas encore été trouvée.
TROISIÈME LEÇON
DES IDIOSYNCRASIES
SOMMAIRE : Influence des diverses causes de maladies sur les individus. — Leur action diffère considérablement suivant les cas particuliers. — Les prédispositions physiologiques sont aussi fréquentes que les prédispositions morbides. —Différence entre les diverses classes d’animaux sous ce rapport. — Différence entre des animaux appartenant à la môme espèce. — La résistance vitale est plus développée chez les races inférieures, et la sensibilité nerveuse chez les races plus élevées. — Ces différences sont encore plus prononcées chez l’homme.. — Hypnotisme. — Magnétisme et somnambulisme. — Différences entre les animaux en état d’abstinence, et ceux qui sont en pleine digestion. — Effets du froid, de l’ivresse ou de l’anesthésie. L’action des médicaments n’est pas la même dans l’état de santé et dans l’état de maladie. — Ces différences tiennent surtout à l’état du système nerveux et aux modifications de l’absorption. — Expériences sur les glandes salivaires. — Le curare dans le traitement du tétanos. — Diverses prédispositions morbides observées chez les animaux. — Des tendances analogues peuvent être artificiellement créées par la section de certaines branches du grand sympathique. — Les idiosyncrasies doivent êtreregardéescomme de simples prédispositions physiologiques.
Messieurs,
Dans les leçons précédentes, j’ai eu pour but de mettre en lumière les rapports intimes qui unissent la physiologie à la pathologie et de prouver, autant qu’il m’a été possible de le faire, que les phénomènes qui se produisent dans le corps vivant, soit à l’état de santé, soit à l’état de maladie, doivent recevoir dans tous les cas une interprétation rationnelle. On peut, vous ai-je dit, les rattacher
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directement à l’action de lois biologiques qui gouvernent les fonctions vitales, non seulement à l’état normal, mais encore dans toutes les perturbations que ces fonctions peuvent subir.
Toutefois l’expérience journalière nous apprend que les causes morbides, quels que soient d'ailleurs leurs effets généraux, sont loin d’agir avec une égale intensité sur les divers individus qui sont exposés à leur influence. Le froid, la faim, la soif, la fatigue, les souffrances morales: telles sont les causes les plus ordinaires de la maladie . Or ne sont-elles pas, dans une certaine mesure, le partage de l’humanité tout entière? Comment donc se fait-il que parmi ceux qui subissent leur action journalière, les uns s’affaissent si promptement, tandis que les autres résistent avec énergie? Et lorsqu’une épidémie sévit sur un point donné, comment se fait-il que la maladie régnante ne frappe que sur certains sujets, tout en épargnant d’autres individus qui sont placés en communication constante avec les malades? Au pouvoir, en apparence mystérieux, qui modifie ainsi dans chaque cas particulier l’influence des agents extérieurs, nous donnons le nom d'idiosyncrasie.
Nous pouvons, je crois, admettre en principe que des prédispositions non seulement morbides, mais encore physiologiques existent chez l’homme aussi bien que chez les animaux. A l’état normal, chaque individu, en vertu de son organisation propre, se trouve plus spécialement exposé que tout autre à certains accidents particuliers. Les divers animaux qui servent à nos expériences sont loin de présenter les mêmes phénomènes
sous l'influence des memes agents. Yous savez déjà qu’à mesure qu’on s’élève ou qu’on descend dans l’échelle animale on rencontre des animaux plus ou moins sensibles à l’action de certains poisons, de ceux, par exemple, qui agissent plus particulièrement sur le système nerveux. On voit, par là, que môme dans les limites de la santé, les êtres vivants peuvent offrir des différences considérables. Et comme nous l’avons déjà démontré, ces propriétés différentes ne dépendent pas seulement de l’organisation générale de l’animal, mais souvent aussi des conditions dans lesquelles il a été placé. De cette manière, comme vous avez pu le constater, un lapin peut être abaissé jusqu’au niveau physiologique d’un batracien (1) ; et en renversant l’expérience, on parvient au résultat inverse. Or, ces modifications importantes sont presque toujours en rapport avec l’état du système nerveux.
Ce n’est pas seulement chez les animaux appartenant à des espèces différentes que nous constatons de grandes inégalités sous ce rapport. Il arrive souvent que des individus appartenant à la meme espèce se ressemblent si peu qu’il est impossible de les soumettre aux mêmes expériences. La sensibilité nerveuse d’un chien de chasse est tellement développée que la moindre opération lui donne une fièvre qui peut être suivie de phénomènes mortels. Il n’est donc pas convenable de se servir de ces animaux pour des recherches ayant trait au suc gastrique, à la sécrétion pancréatique ou à d’autres phénomènes de ce genre : toute opération pratiquée à l’intérieur de la cavité
'1 V°y- Leçons de physiologie opératoire , Paris, 1879.
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abdominale pouvant déterminer une péritonite chez ces animaux éminemment irritables. Quelle différence, lorsqu’il s’agit d’autres chiens qu’on peut considérer comme de race inférieure ! Les résultats de ces expériences sont entièrement différents. Dans le cours de l’opération, c’est à peine si l’animal fait un mouvement ; c’est à peine s’il paraît souffrir : l’appétit n’est point altéré, les sécrétions restent normales. En somme les diverses fonctions de l’économie suivent leur cours naturel malgré l’opération.
Chez le cheval, ces différences sont encore plus prononcées s’il est possible. Les caractères de certaines races sont attribués au sang, dans le langage vulgaire ; il serait plus exact de les attribuer aux nerfs : en effet, c’est un système nerveux très irritable, très sensible, et doué d’une organisation plus délicate qui distingue une bête de sang d’un de ces petits chevaux à demi sauvages qui habitent les pays montagneux. Les résultats de la même expérience ne seraient-ils pas diamétralement opposés chez ces divers animaux, et quelle comparaison pourrions-nous établir entre eux? Aussi toutes les fois, qu’une expérience exige une grande force de résistance chez le sujet, il faut le choisir parmi les races inférieures. Si l’irritabilité nerveuse et une sensibilité exquise sont, au contraire, les qualités nécessaires, c’est aux racés supérieures qu’il faudra s’adresser. Les expériences sur la sensibilité récurrente, qui réussissent presque toujours chez le chien de chasse, échouent presque constamment quand on les pratique sur un chien de berger. Les animaux à sang froid se trouvent, à cet égard, au dernier degré de l’échelle. On comprend donc aisément qu’un
état qui, chez certains individus, constitue une véritable maladie, puisse se concilier chez d’autres avec les conditions naturelles de la vie.
11 est permis de croire que chez l’homme la différence qui sépare les individus doit être bien plus grande encore que chez les diverses espèces animales ; et s’il nous est permis de faire une allusion à des questions qui occupent en ce moment l’attention publique, n’est-il pas vrai que l’hypnotisme est un état particulier, qui ne peut se développer que chez un petit nombre de sujets impressionnables et nerveux? Les phénomènes du somnambulisme ne rentreraient-ils pas dans la même règle? Il est donc évident que les idiosyncrasies ne sont que des susceptibilités particulières qui existent à l’état normal chez divers individus.
Mais jusqu’ici nous ne nous sommes occupé que des prédispositions physiologiques et pour ainsi dire innées ; toutefois, comme médecin, ce sont les idiosyncrasies accidentelles, transitoires et morbides qui nous intéressent le plus. Constater les conditions qui peuvent leur donner naissance, voilà pour le physiologiste une étude de la plus haute importance.
Si nous comparons un animal dans l’état d’abstinence à un autre en pleine digestion, les dissemblances les plus manifestes se rencontreront dans les résultats de toutes les expériences auxquelles ils pourront être soumis. Une dose de strychnine qui tue immédiatement le second n’agira qu’après un certain laps de temps sur le premier. Pour expliquer une différence aussi frappante, on a naturellement fait intervenir le pouvoir absorbant ;
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mais ne savons-nous pas qu’à l’état de jeûne l’absorption est infiniment plus active que pendant le cours de la digestion?
Cette explication est donc, insoutenable. L’affaiblissement des propriétés physiologiques du système nerveux est en réalité la seule cause que nous puissions invoquer ici. Privé de nourriture, l’animal descend graduellement dans l’échelle, et finit par acquérir des propriétés plus ou moins éloignées de celles de son état primitif. Est-ce là une véritable maladie? Non, sans doute ; c’est le résultat naturel d’un état physiologique bien connu.
Nous sommes donc autorisé à nier d’une manière absolue l’existence d’une soi-disant physiologie morbide, si l’on entend par ces mots un état de choses complètement indépendant des lois ordinaires de la vie. Ces expressions prises dans un tel sens devraient disparaître à jamais de la langue scientifique ; elles ne servent qu’à troubler les idées et à dérouter les observateurs. Quand nous parlons de la chimie médicale, par exemple, nous n’avons pas la prétention de dire que les actions chimiques qui interviennent dans les phénomènes vitaux sont soumises à d’autres lois que celles qui se produisent au dehors de l’être vivant. La physiologie morbide a sans doute des procédés qui peuvent lui être spéciaux, mais ses lois sont absolument identiques à celles qui gouvernent, à l’état de santé, les fonctions de la vie.
Ce n’est pas seulement l’inanition qui modifie ainsi les conditions de la vie; le froid, et bien d’autres causes encore, agissent dans le même sens, et font varier les résultats de nos vivisections. A une température basse,
les animaux à sang froid deviennent de- moins en moins sensibles à l’action de certains poisons, une plus forte dose de strychnine est nécessaire pour tuer une grenouille en hiver qu’en été. Mais le chloroforme, l’éther, et même l’ivresse ordinaire par l’alcool produisent des effets semblables, et l’on croit généralement, en Amérique, que l’ivresse est un préservatif contre la morsure du serpent à sonnettes.
Ce sont là des modifications physiologiques de l’économie qui nous conduisent à étudier celles qui appartiennent plus spécialement à l’état pathologique. On sait depuis longtemps que les médicaments n’agissent point sur les malades de la même manière que sur les individus en pleine santé. Or, les conditions biologiques qui déterminent la maladie sont évidemment la source de ces irrégularités. Pour en fournir un exemple bien connu, nous rappellerons que le vin, l’eau-de-vie et les préparations alcooliques, dont plusieurs médecins américains font un si grand usage dans le traitement des fièvres, lors même qu’on les administre à des doses qui, chez un homme bien portant, produiraient inévitablement l’ivresse, ne paraissent produire qu’un tout autre effet sur le malade. Le fait peut s’expliquer de deux manières ; en premier lieu, les fonctions absorbantes seraient, pendant la maladie, modifiées ou même suspendues ; en second lieu, le système nerveux se trouverait fortement déprimé. Nous savons, par exemple, que dans certains cas de fièvre typhoïde, l’absorption reste engourdie pendant assez longtemps. On le démontre en administrant au malade de petites quantités de prussiate de potasse dont on ne
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retrouve aucune trace dans l’urine ni dans les autres sécrétions. On peut déterminer artificiellement un état analogue ; car lorsque les sécrétions sont surexcitées, les surfaces perdent une partie de leurs propriétés. La surface interne des glandes salivaires qui absorbe si rapidement la strychnine ou le curare à l’état de repos, devient momentanément réfractaire à l’action de ces poisons pendant le travail sécréteur. En injectant cinq centimètres cubes d’une solution aqueuse de strychnine (au centième) dans le canal de Wharton, chez un chien, nous avons vu l’animal succomber presque immédiatement. Mais en répétant la même expérience chez un animal dont la sécrétion salivaire se trouvait excitée par le galvanisme, la mort n’est arrivée qu’après un espace de douze minutes.
Le choléra nous fournit un exemple pathologique du même fait ; aussi longtemps que cette excrétion séreuse si abondante se prolonge, les parois intestinales ne sauraient absorber aucun médicament. Mais ces modifications, dira-t-on, sont déterminées par la maladie ; sans doute, mais un processus physiologique particulier se développe sous son influence, et les faits observés en sont la conséquence naturelle.
La suppression du pouvoir absorbant a été également observée dans des conditions entièrement différentes de celles que nous venons d’étudier: on l’a signalée par exemple dans la manie aiguë; l’influence du système nerveux paraît en être ici la seule cause, car aussitôt que la crise est terminée, l’absorption recommence comme à l’état de santé.
Le curare a été récemment employé dans le traitement
du tétanos : sur quatre cas, il y eut deux guérisons; les deux autres sujets sont morts. Mais chez les deux premiers, les effets ordinaires ou, pour mieux dire, les effets physiologiques du poison s’étaient manifestés; rien de semblable n’avait eu lieu chez les deux individus qui ont succombé. Ils présentaient, peut-être, une condition spéciale du système nerveux qui s’opposait à la manifestation de l’action de cette substance. Il est permis de penser que s’ils avaient été mis en traitement à une période moins avancée de la maladie, ils auraient pu se rétablir. A cet égard, nous pourrions rappeler les effets bien connus du sulfate de quinine qui, administré à dose élevée, n’abaisse le pouls et n’agit sur d’autres phénomènes morbides qu’en modifiant le système nerveux et en produisant une surdité plus ou moins prononcée, etc. Cet effet physiologique se rattache d’une manière intime à son action thérapeutique, car si l’on diminue trop rapidement la dose, la surdité disparaît et les phénomènes morbides primitifs reprennent leur intensité.
Mais si nous trouvons, chez les animaux comme chez l’homme, diverses prédispositions qui peuvent modifier l’action des médicaments, nous en voyons encore qui les exposent à des maladies entièrement différentes, sous l’empire de causes absolument semblables. Telle est la section des filets du nerf sympathique. Je me proposais tout dernièrement de pratiquer certaines expériences sur des animaux soumis pendant longtemps à l’inanition. J’avais donc laissé des chiens, ayant préalablement servi à des opérations sur le nerf sympathique, sans nourriture pendant plusieurs jours; mais au
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moment des derniers froids, ces animaux succombèrent d’une manière inattendue; à l’autopsie on trouva chez le premier une pneumonie, chez le second une pleurésie, et une entérite chez les deux derniers. On s’assura que, placés dans des conditions extérieures identiques, ces animaux avaient été frappés de maladies entièrement différentes et correspondant aux régions dans lesquelles le sympathique avait été lésé. Lorsqu’on soumet les lapins à l’inanition absolue, la vie se prolonge habituellement de quinze à vingt jours : mais lorsqu’on a coupé d’avance certains filets du grand sympathique, ces animaux, privés de nourriture, succombent en peu de jours à des inflammations aiguës des viscères placés sous l’influence des rameaux nerveux qui ont été divisés. Lorsque je commençai cette série d’expériences, il y a quelque temps, je m’aperçus que la section de rameaux même volumineux du grand sympathique ne semblait déterminer aucun état pathologique spécial chez ces animaux, aussi longtemps que leur santé générale demeurait intacte. J’ai vu des femelles devenir pleines et mettre bas leurs petits, malgré l’opération qu’elles avaient subie ; mais aussitôt que l’économie se trouvait profondément débilitée par le défaut de nourriture, les viscères privés de leurs nerfs devenaient le siège d’inflammations aiguës. J’avais donc réussi à créer artificiellement des idiosyncrasies particulières chez ces animaux, et je pouvais prédire avec une certitude absolue que la santé une fois ébranlée, un état morbide se développerait sur un point déterminé.
Les prédispositions pathologiques doivent donc être
considérées comme des conditions physiologiques spéciales qui, dans la majorité des cas, dépendent du système nerveux, et la médecine aurait accompli un progrès immense s’il était possible de prévoir, dans l’état de santé, les diverses prédispositions morbides et de prédire ainsi l’approche du danger. Un médecin de l’armée russe, qui avait inventé un nouveau sphygmographe, et qui l’avait appliqué à l’étude de diverses maladies, prétendait avoir constaté pendant une épidémie de choléra, une faiblesse particulière du pouls qui se manifestait plusieurs jours avant l’explosion de la maladie, chez ceux qui devaient en être atteints. Je ne sais si l’exactitude de ces observations a été confirmée par d’autres observateurs, mais ce serait à coup sûr un avantage inappréciable de savoir d’avance, dans le cours d’une épidémie, quels sont les individus les plus exposés à en subir l’influence. Il nous serait alors bien plus facile de prescrire des moyens préventifs et d’instituer des règlements hygiéniques.
En terminant cette leçon, messieurs, je me crois en droit d’avancer que les idiosyncrasies ne sont point de mystérieuses puissances résidant au sein de nos organes, ni des fonctions entièrement nouvelles, surajoutées en quelque sorte à celles qui existaient déjà. Il ne faut y voir que de simples manifestations des lois ordinaires de la physiologie.
QUATRIÈME LEÇON
DE LA CATALYSE, ET DES AGENTS CHIMIQUES QUI PRO¬ DUISENT LA MALADIE DANS LE CORPS VIVANT.
SOMMAIRE : Différences de l’action des poisons sur divers animaux. — Elles se rapportent à l’état du système nerveux. — Les animaux les moins sensibles aux poisons névrosthéniques sont plus exposés aux maladies virulentes et contagieuses. — Cette différence s’explique par les altérations du sang. — Gangrène des parties dont les vaisseaux sont oblitérés. — Les principes virulents ne peuvent se développer qu’au sein d’une organisation vivante. — Difficulté d’expliquer leur mode de formation, — Tantôt le virus est répandu dans toute l’économie ; tantôt il est localisé sur quelques points particuliers. — Hydrophobie. — Morve. — Pneumonie contagieuse. — Certaines dispositions physiologiques offrent de l’analogie avec ces états morbides. — Le chien enragé ressemble à la vipère. — Moyens d’imiter artificiellement ce processus morbide. — Injections de ferment dans les veines. — De sang putréfié. — De sang puisé dans les veines d’animaux mourant de faim. — Phénomènes putrides qui en résultent. — Expériences de Pringle sur la contagion putride. — Les progrès de la médecine, à cet égard, sont intimement liés à ceux de la chimie organique.
Messieurs,
Dans la leçon précédente, nous avons cherché à vous montrer qu’il faut rapporter les idiosyncrasies à certaines prédispositions organiques qui se rattachent aux lois physiologiques qui gouvernent l'économie, et qu’elles ne sont que le résultat naturel des propriétés du système nerveux.
Nous vous avons déjà dit que les animaux débilités
c. bernard. Patli, exp. 3
par la privation de nourriture subissent moins facilement les effets de certains poisons que ceux qui jouissent d’une santé vigoureuse. Toutefois on a nié l’influence du système nerveux pour produire ces modifications, et l’on s’est demandé si la diminution du pouvoir absorbant ne suffirait pas pour les expliquer. Pour trancher directement la question, j’ai injecté une solution aqueuse de curare dans les veines de deux lapins dont l’un était depuis longtemps à jeun, tandis que l’autre était régulièrement nourri. De cette manière, la difficulté relative à la rapidité plus ou moins grande de l’absorption se trouvait complètement éliminée, car le poison était directement versé dans le torrent circulatoire. Le résultat a confirmé nos prévisions: pour empoisonner l’animal à jeun, il fallut une dosç plus forte d’un tiers que pour tuer le sujet bien nourri. Il est évident que, pour l’animal en pleine digestion, cette plus grande susceptibilité doit se rapporter à l’activité du système nerveux.
Mais tandis que l’animal en état d’inanition se trouve préservé jusqu’à un certain point de l’action délétère de certains poisons par l’affaiblissement toujours croissant de son système nerveux, il se trouve exposé à des influences morbides d’une tout autre espèce. Je pense que dans nos classifications nosologiques cette vulnérabilité particulière de l’économie dans certaines conditions spéciales devrait jouer un rôle important, et qu’il faudrait en tenir compte, au point de vue de l’étiologie.
Pour en citer un exemple frappant, nous vous rappellerons que lorsque des grenouilles ont été longtenps retenues en captivité, leur santé s’affaiblit, et que des ulcérations
se développent autour du nez, de la bouche et des pattes. En pareil cas, la dépression du système nerveux permet à l’animal de résister bien mieux à l’action de la strychnine et de plusieurs autres poisons analogues, tandis qu’on le voit succomber aux affections parasitaires avec une grande facilité. On sait que la grenouille est souvent victime d’une maladie de ce genre ; des champignons d’une espèce particulière se développent sur certains points et finissent à la longue par déterminer la mort. Or, si dans un bocal contenant des grenouilles déjà envahies par le parasite, vous introduisez un animal parfaitement sain, le nouveau venu ne subira point les effets de la contagion; mais si vous exposez à son influence une grenouille déjà malade, et portant des ulcérations autour des orifices naturels, les végétaux parasites s’en empareront immédiatement.
On a constaté que les affections de ce genre ont toujours une certaine tendance à se développer chez les animaux dont la santé est détériorée. La gale, qui se rencontre souvent chez le mouton et le cheval, n’attaque presque jamais les sujets placés dans de bonnes conditions, et dans l’espèce humaine, les affections parasitaires se développent surtout parmi les classes inférieures, et plus spécialement chez les enfants et les vieillards. Les personnes qui vivent dans de meilleures conditions hygiéniques éprouvent rarement de pareils accidents, si ce n’est vers la fin d’une longue et pénible maladie, car c’est surtout en pareil cas qu’on voit se produire le morbus pedicularis.
La diminution de la force nerveuse constitue en même
temps une prédisposition aux affections putrides, contagieuses et virulentes. Le fait est bien connu des vétérinaires.
Il semblerait donc qu’il existe une certaine opposition -entre les deux grandes classes de maladies dont nous venons de parler. A mesure que l’animal devient plus •sensible aux effets des poisons névrosthéniques, il acquiert plus de force pour résister à l’influence de l’empoisonnement putride. Comment expliquer cette différence? Nous allons essayer de vous présenter les conditions du problème.
La modification incessante de la composition chimique •du sang est l’une des conditions les plus essentielles de la vie. En effet, chargé de réparer les pertes journalières de l’économie, et de renouveler les éléments de tous les tissus qui font partie du corps, le sang peut se comparer •à un torrent qui se répand continuellement au dehors et reçoit à chaque instant de nouveaux affluents pour combler ses dépenses; or, les transformations qu’il subit seront d'autant plus rapides que les puissances vitales auront plus d’énergie. Il en est surtout ainsi chez les oiseaux qui, parmi les êtres animés, sont de ceux dont la vie offre le plus d'intensité. Chez eux, le mouvement incessant de la •circulation est donc encore plus indispensable que chez tous les autres animaux : chez eux, le sang ne peut s’arrêter un instant sans acquérir presque aussitôt des propriétés septiques. Si chez un mammifère ou chez un oiseau vous liez les vaisseaux nourriciers d’un muscle, dans vingt-quatre heures il se sera transformé en une masse putride : pour déterminer une semblable altération chez
un batracien, il faudrait un espace de temps beaucoup plus considérable.
Le système nerveux, vous le savez déjà, préside à> toutes les fonctions de locomotion et intervient dans toutes celles du mouvement des liquides.
Aussitôt que la circulation languit, la composition chimique du sang se trouve exposée à de profonds changements. Si donc, un animal étant donné, nous voulons le prémunir contre l’action du curare ou d’autres poisons de la même espèce, il faut le débiliter; si nous voulons, au contraire, le préserver des affections contagieuses, il faut relever ses forces et exalter ses propriétés vitales par tous les moyens possibles.
Mais ces produits septiques, ces poisons spécifiques,, sont des substances organiques qui se développent au sein d’une organisation vivante. Nous avons incontestablement ici une action organique d’un genre tout particulier. Il ne faut donc pas s’étonner de voir les pathologistes s’efforcer de soustraire toute cette classe de maladies au domaine de la physiologie, pour en faire la propriété exclusive de la médecine. On aurait tort, cependant, de s’arrêter à ces faits, de renoncer à l’espoir de rattacher un jour ces manifestations morbides aux lois de la physiologie. S’il nous est, pour le moment, impossible de le faire, nous y parviendrons sans doute dans un avenir plus ou moins éloigné.
Pourquoi certaines conditions physiologiques capables de donner naissance à des poisons virulents ne pourraient-elles pas se développer chez les animaux? Noussavons que dans un état de santé parfaite il existe des
créatures venimeuses, c’est-à-dire qui possèdent un virus particulier que leur a fourni la nature pour s’emparer de leur proie ou se défendre contre leurs ennemis. Yoici donc un virus physiologique ; comment se produit-il au sein de l’économie ? La difficulté n’est pas moins grande que celle qui tout à l’heure nous avait arrêtés.
La substance nuisible dans plusieurs maladies paraît se trouver généralement répandue dans toute l’économie ;
I dans d’autres cas, elle n’existe que dans certaines sécrétions; à cette dernière classe appartient le virus ,sapid§ qui se trouve dans la salive de l’animal. Nous ne savons pas si cette affection a plus spécialement l’une dés glandes salivaires pour siège ou si le virus est sécrété par toutes ces glandes à la fois. Aucune expérience n’a été tentée à cet égard (1); mais il a été démontré que le principe de l’hydrophobie n’existe pas tout formé dans le sang. La transfusion ne transporte point la rage d’un chien malade à un animal sain.
N’est-il pas singulier que dans une affection aussi générale, le virus qui seul est capable de transmettre la maladie se trouve localisé dans un seul des appareils de ^économie, au lieu d’infecter la masse totale du sang? Mais si nous y réfléchissons, nous rencontrerons à l’état physiologique une multitude de dispositions analogues. Les principes qui concourent à un grand nombre de fonctions, la pepsine, la ptyaline, le principe actif du suc pancréatique ne sont-ils pas sécrétés par des glandes
(1) On a également émis l’opinion que c’était dans les mucosités bronchiques que résidait le virus.
spéciales? et le venin des serpents, qui n’existe point dans le sang, n’est-il pas sécrété par un appareil particulier?
A ce point de vue un chien enragé ressemblerait à un .
crotale ou à une vipère.
Cependant, d’un autre côté, il existe un grand nombre d’affections virulentes dans lesquelles le sang paraît réellement contenir le principe morbide ; il en est ainsi pour la morve, et l’on sait que des animaux bien portants peuvent être infectés par le sang d’un cheval malade aussi bien que par le mucus qui s’écoule de la bouche et des naseaux.
Toutefois une particularité qui vous surprendra peutêtre, c’est que les sécrétions normales — la bile, la salive, le suc gastrique — ne paraissent contenir aucune trace du virus morveux, tandis que les liquides pathologiques, au contraire, en sont imprégnés et jouissent de la propriété de transmettre la maladie. Le fait a été expérimentalement démontré pour le pus , pour la sérosité d’une hydrocèle., et plusieurs autres sécrétions morbides. Yoilà pourquoi les autopsies pratiquées sur des animaux ayant succombé à la morve présentent un si grand danger. Le virus étant répandu dans toute la masse du sang, la moindre piqûre suffit pour inoculer la maladie.
Il ne faut pourtant pas vous étonner de ces faits singuliers; vous connaissez déjà la répulsion des glandes salivaires ; pour certains principes injectés dans le sang ; pourquoi certains produits pathologiques ne seraient-ils pas repoussés de même par tous les organes sécréteurs, aussi longtemps que leurs fonctions ne sont
point altérées ? Il en est de même par rapport à la pneumonie contagieuse des bêtes à cornes dont les émanations transportées par l’atmosphère peuvent, nous le savons, communiquer la maladie. En Belgique, on a tenté des expériences dans le but de préserver les animaux de cette affection, par le moyen d’une inoculation directe; on s’attendait à obtenir par ce procédé des résultats analogues à ceux de l’inoculation de la variole. On s’aperçut alors que ni le sang de l’animal, ni aucun autre liquide de l’économie ne possédait la propriété virulente — à l’exception des sucs contenus à l’intérieur du parenchyme pulmonaire. La maladie, en effet, semble avoir choisi les poumons pour siège, à l’exclusion de tous les autres organes : et les liquides qu’ils renferment, le pus, la sérosité, etc., sont seuls doués du pouvoir de la transmettre.
L’inflammation très intense qui se développe au niveau du point inoculé témoigne en outre des propriétés irritantes du virus ; et lorsqu’on choisit la queue de l’animal pour y pratiquer cette opération (dans le but de ne pas gâter la viande), on observe souvent la gangrène de cet appendice.
Nous avons donc ici un virus, qui se localise dans le tissu pulmonaire, et qui n’existe point dans la masse du sang. Mais il en est de même à l’état normal ; nous trouvons à l’intérieur de divers tissus des substances qui n’existent point dans le liquide sanguin; c’est ainsi que la chair musculaire contient une quantité considérable de sels potassiques, dont on ne rencontre que des traces dans le sérum ; en un mot, les diverses substances qui
se trouvent distribuées sur divers points de l’économie ne sont pas toujours représentées dans le torrent circulatoire.
L’histoire des maladies spécifiques ne nous présente donc rien qui ne puisse s’expliquer rationnellement. Il nous reste toutefois à découvrir le processus physiologique qui peut donner naissance à un virus. On peut arriver à produire des affections putrides chez des animaux sains. Lorsqu’on pratique la transfusion dans les conditions ordinaires, lorsqu’on transporte directement le sang des veines d’un animal dans celles d’un autre, il ne se manifeste aucun accident de ce genre; mais si vous laissez pendant quelque temps le sang au contact de l’atmosphère, et si vous injectez ensuite dans les vaisseaux le sérum qui s’est séparé du caillot, vous verrez souvent se développer tous les phénomènes de l’infection putride; et les animaux succomberont avec les symptômes caractéristiques de ce genre d’empoisonnement.
Le sang peut donc acquérir des propriétés toxiques d’une manière en quelque sorte spontanée, par suite des modifications chimiques, qu’il subit aussitôt après avoir cessé de vivre. Mais on peut arriver aux mêmes résultats sans exposer ce liquide au contact de l’air. Si vous injectez directement dans les vaisseaux d’un sujet bien portant le sang d’un animal soumis à l’abstinence prolongée, le sujet de cette expérience éprouve le même genre d’empoisonnement que nous venons de décrire, et cependant aucune altération chimique ne s’est développée extérieurement au contact de l’air dans ce cas particulier.
L’introduction de substances étrangères doit naturellement exercer une action bien plus intense encore sur le sang : presque toutes les substances connues sous le nom de ferments ont la propriété de lui faire subir des altérations profondes. Lorsqu’on injecte dans les vaisseaux de la levure de bière, on voit se produire immédiatement des hémorrhagies passives et d’autres phénomènes adynamiques, et la mort survient rapidement. Transportez le sang de cet animal dans les veines d’un autre sujet et les phénomènes se développeront avec une grande rapidité, comme si l’on avait injecté dans les vaisseaux non pas du sang, mais de la levûre de bière.
Il est probable qu’il se produit en pareil cas une série de réactions au sein du liquide sanguin qui donnent naissance à d’autres ferments. L’expérience rapportée par Pringle dans son ouvrage célèbre, sur les maladies des armées, paraît se rapporter aux résultats de nos propres recherches. Pour montrer l’influence exercée par des émanations putrides, même à distance, sur les phénomènes chimiques de la vie, il plongea dans le jaune d’un œuf pourri un fil qu’il suspendit ensuite dans un bocal contenant un autre jaune d’œuf : dans ces conditions, la putréfaction se développa avec une rapidité tout à fait exceptionnelle.
Nous croyons donc que toute cette série de faits présente les rapports les plus intimes avec ce mystérieux phénomène que les chimistes connaissent sous le nom de catalyse. La théorie de la fermentation est jusqu’ici trop imparfaitement connue, et la chimie organique a fait trop peu de progrès dans cette voie, pour qu’il soit permis de
reprocher à la médecine ses imperfections à cet égard. Il existe toute une classe de maladies qui sont évidemment le résultat des réactions chimiques dont l’économie vivante est le théâtre. C’est donc aux progrès ultérieurs de la chimie qu’il appartiendra de nous révéler les lois physiologiques qui s’appliquent à cette section de la
CINQUIÈME LEÇON