EXCITABILITÉ DES TISSUS VIVANTS
série est une exaltation de l’excitabilité. Peu de temps après, tout disparaît, et la mort s’avance du centre vers la périphérie du nerf; car les extrémités réagissent encore longtemps après que la vie a quitté le tronc principal. L’augmentation momentanée de l’excitabilité qui précède la mort suit exactement la même loi ; elle se montre dans le tronc principal avant de se développer dans ses ramifications. Enfin, nous voyons la même série de phénomènes ■se montrer dans toutes les conditions morbides; nous voyons l’action des poisons, par exemple, parcourir exactement les mêmes phases et se diriger de préférence sur les parties les plus irritables du nerf.
Il en est de même des muscles ; ils commencent à sé désorganiser après la mort du nerf et parcourent une série de phases morbides. Mais ce n’est pas à ces deux tissus seulement que les effets de cette loi sont bornés ; on les rencontre partout ailleurs dans l’économie. Dans presque tous les organes on voit l’excitabilité s’accroître aux approches de la mort ; en un mot, la vie est un flambeau qui jette une clarté plus vive au moment de s’éteindre.
Les applications de cette loi générale à la nosologie sont nombreuses et faciles à prévoir. Les sujets dont le système nerveux présente une excitabilité spéciale, comme certains hystériques, par exemple, sont évidemment dans un état pathologique ; mais les troubles de l’innervation s’annoncent par une exaltation momentanée de là fonction, qui coïncide souvent aussi avec diverses paralysies.
On a souvent observé une irritabilité particulière d’un côté de la face, chez les individus sur le point d’être
frappés d’une paralysie faciale, et l’on pourra sans doute observer une exaltation analogue chez les sujets menacés d’accidents semblables dans d’autres parties du corps. Enfin, il est bien démontré que, d’une manière générale les sujets anémiques ou affaiblis ont le système nerveux plus irritable que ceux qui jouissent d’une pleine santé; de là l’ancien adage : Sanguis moderator nervorum, preuve nouvelle que cette exaltation, prise en elle-même, peut n’être quelquefois qu’un signe précurseur de l’affaiblissement.
Le grand sympathique lui-même obéit à la loi commune ; au moment où ses fonctions vont cesser, elles subissent une exaltation momentanée ; on peut s’en convaincre par les effets que produit cette oscillation des propriétés du nerf sur la circulation capillaire. On rencontre effectivement chez les agonisants un refroidissement général, résultat évident d’une eonstriction des vaisseaux qui se produit aux approches de la mort ; puis au moment où le grand sympathique commence à se paralyser, la température s’élève rapidement et peut même dépasser son niveau ordinaire, sans cependant s’éloigner beaucoup de l’état normal ; car la limite supérieure que peut atteindre la température du corps, chez les animaux à sang chaud, ne dépasse pas de beaucoup le taux physiologique. Ce sont là des effets qui résultent de la paralysie des nerfs vasomoteurs, ainsi que nous le verrons plus tard, en etudiant les fonctions spéciales du grand sympathique.
Nous allons maintenant reprendre, messieurs, notre expérience de la séance dernière sur la contraction mus-
culaire provoquée, dans le but de nous convaincre qu’on peut fort bien réduire les animaux à température constante à l’état de ceux dont la température est variable. La section de la moelle épinière produit sans doute ce résultat ; mais il ne s’agit point alors d’une simple paralysie, car une lésion de l’axe médullaire sur un point quelconque ne suffirait pas pour déterminer de pareilles conséquences. Il faut le blesser très haut, au-dessus du renflement brachial, de manière à paralyser tous les nerfs respirateurs, excepté ceux du diaphragme, qui suffisent encore pour prolonger la vie pendant quelque temps et quelquefois vingt-quatre ou trente-six heures. On constate alors un abaissement notable de la température, et l’on voit l’excitabilité des tissus persister longtemps après la mort, comme chez les animaux inférieurs ou à sang froid.
On peut atteindre le même résultat en plongeant l’animal dans un milieu très froid ; il faut alors que la température du sang s’abaisse fort au-dessous de l’état physiologique, mais il ne faut pas dépasser certaines limites, au delà desquelles la vie ne saurait se maintenir. Le sang de la grenouille peut descendre jusqu’à 0 degré, il ne gèle pas encore à cette température ; l’animal continue à vivre et peut même revenir à l’état sain. Mais, chez un mammifère en dehors des conditions d’hibernation, dès que le sang est à 18 degrés, la mort s’ensuit ordinairement ; parvenu à ce degré de froid, l’animal ne peut plus être ramené à une température plus élevée et ne tarde pas à mourir, quels que soient les moyens employés pour le rendre à la vie. Lorsque la température ne s’est abaissée
c. bernard. Path. exp. 16
qu’à 21 ou 22 degrés, on peut encore ranimer le sujet bien qu’il soit infailliblement destiné à périr s’il est abandonné à lui-même ; la nature, à elle seule, ne suffit pas à l’effort nécessaire pour vaincre les effets du froid. Enfin lorsque la température de l’animal a été ramenée à 32 degrés, on peut abandonner le sujet à lui-même, il se rétablit sans aucun secours étranger.
On pourrait sans doute obtenir le même résultat en divisant successivement tous les nerfs respirateurs sans couper la moelle épinière. Mais cette opération serait trop laborieuse, et chez les animaux que je vous présente, je me suis contenté de diviser l’axe médullaire à sa partie supérieure. Il faut, en général, attendre six heures pour que la température soit suffisamment abaissée. J’ai donc choisi cette fois un cochon d’Inde pour cette opération, parce que ces animanx résistent moins longtemps que des animaux plus robustes. Nous allons d’ailleurs les comparer à un lapin, qui a subi la même opération depuis ee matin.
Nous plongeons un thermomètre dans le rectum du cochon d’Inde, la température est 22 degrés. Chez le lapin, elle est à la même température à peu près.
Nous sacrifions le cochon d’Inde par la section du bulbe ; nous lui enlevons une patte, et nous mettons le nerf sciatique à nu, puis nous le plaçons en contact avec la surface intérieure d’un muscle du même animal. La contraction se produit d’une manière visible. Nous répétons la même expérience chez le lapin, en amputant une patte sans tuer l’animal, elle réussit parfaitement aussi.
Yoilà donc, messieurs, un phénomène qu’on ne peut
pas observer chez les animaux à sang chaud, lorsqu’ils se trouvent à l’état normal. Nous le produisons à volonté, ou plutôt nous l’exagérons et le rendons sensible en plaçant ces animaux dans un état particulier. Cela [prouve que cette propriété existe aussi bien chez les uns que chez les autres, mais seulement qu’elle disparait plus promptement chez les premiers que chez les seconds.
Mais ce n’est pas tout; dans l’expérience que nous venons de réaliser, on place le nerf en contact avec l’intérieur d’un muscle, et le courant qui passe de la superficie à la profondeur suffit pour l’électriser, mais on peut obtenir le même résultat en appliquant le nerf à la surface d’un muscle en contraction, c’est ce^.que Matteueci appelle la contraction induite. Le cœur est un muscle qui se contracte sans être excité ; il est donc très commode pour pratiquer cette expérience. Nous allons la répéter sur le lapin que vous avez sous les yeux.
Nous ouvrons la poitrine de l’animal, les battements du cœur sont très visibles. Nous plaçons le sciatique en contact avec la surface cardiaque, et des convulsions alternatives se montrent aussitôt dans le membre coirespondant, qui marque ainsi, sous vos yeux, toutes les oscillations du pouls.
DOUZIÈME LEÇON
DE L’INFLUENCE DU SYSTÈME NERVEUX SUR LES PHÉNO¬ MÈNES CHIMIQUES DE LA VIE.
SOMMAIRE : La sensibilité et le mouvement ne sont pas les seuls phénomènes qui dépendent du système nerveux. — Les réactions chimiques qui s’opèrent dans l’organisme vivant sont également soumises h l’influence nerveuse. Il n’existe aucune différence réelle entre le nerf grand sympathique et le système cérébro-rachidien. — Les nerfs moteurs de la vie organique sont absolument semblables à ceux qui président au mouvement volontaire. — Les différences qui les séparent tiennent à l’organisation différente, des fibres musculaires auxquelles ils se distribuent. — Toutes les réactions chimiques qui s’opèrent au dedans de l’économie obéissent aux mêmes lois que celles qui s’opèrent au dehors. — Elles appartiennent en général à l’ordre des fermentations. — Influence du système vasculaire sur les sécrétions. — La production du glycose dans le foie en offre un exemple. — Les fibres contractiles des vaisseaux jouent un rôle important dans toutes les réactions chimiques de la vie. — Les nerfs n’agissent qu’à titre d’excitateurs. — Application de ces vues à la pathologie.
Messieurs.,
Nous avons étudié l’innervation jusqu’à présent au point de vue de ses deux principales propriétés : la sensibilité et la motricité. Mais le rôle du nerf ne se borne pas exclusivement à remplir ses fonctions sous ces deux seules formes : les actions chimiques qui s’accomplissent au sein de l’économie sont également soumises à leur influence ; c’est ce que nous allons chercher à vous démontrer.