DE LA. MÉDECINE THÉORIQUE
ultérieures qui ont pour objet d’agrandir le domaine de la science.
En médecine, les faits n’ont guère eu jusqu’alors d’autres promoteurs que l’empirisme, et d'autres liens que ceux que leur ont imposés successivement les faiseurs de systèmes de tous les temps. Mais à mesure que les faits mieux observés se multiplient et s’accumulent, il arrive nécessairement que la science tend à se constituer et que l'autorité des systèmes et des doctrines personnelles tend à s’affaiblir de plus en plus. Aujourd’hui, en médecine, le règne des systèmes paraît être passé, et, s’il en existe encore quelques échos attardés, ils ne parviennent pas, malgré la foi et le talent de leurs auteurs, à réchauffer le scepticisme du temps.
Il en est qui considèrent que c’est là un mauvais signe ; ils y voient une preuve de la décadence de la médecine. Suivant moi, c’est le contraire qu’il faut conclure. Dans les sciences, la foi est une erreur et le scepticisme est un progrès. Tous les systèmes à priori ou métaphysiques que les sciences ont créés dans leur époque embryonnaire doivent, plus tard, quand la science tend à se constituer, être oubliés, et disparaître comme des moyens transitoires devenus inutiles. Le progrès n’est donc pas de restaurer ou de réveiller les anciens systèmes ; le vrai progrès consiste à les oublier et à les remplacer par la connaissance de la loi des phénomènes.
Aujourd’hui la médecine ne rétrograde pas ; elle suit la marche de son évolution scientifique et elle avance lentement, il est vrai, mais fatalement, vers la forme expérimentale et impersonnelle qui appartient à toutes les
sciences définies. La médecine, à raison de la complexité des phénomènes dont elle s’occupe, devra être une des dernières sciences constituées. Quoiqu’elle soit encore très loin de cet état, cela ne nous empêche pas de comprendre que les systèmes médicaux ont fait leur temps, et que la médecine scientifique ou expérimentale est la seule médecine de l’avenir. C’est de ce côté qu’il faut tourner nos regards et faire converger toutes nos recherches. La science médicale, moins que toutes les autres sciences, ne saurait être le fruit des travaux d’un seul homme ou d’un petit nombre d’hommes. Nous sommes tous appelés à concourir à cette œuvre qui sera la résultante des efforts de tous. Seulement, cette somme d’efforts produira ses effets d’une manière bien plus complète, si, dès à présent, nous marchons tous dans une même voie, et suivant des principes scientifiques bien arrêtés. Ce sont ces principes, applicables à la médecine expérimentale ou scientifique, que jé désire développer devant vous, cette année et dans mes cours ultérieurs.
Je vous ai rappelé bien souvent quelle est la nature de l’enseignement scientifique au Collège de France. C’est un enseignement de progrès et qui regarde toujours en avant. Tandis que dans une Faculté le professeur doit exposer la science dans son présent et se borner à donner à l’élève ce qu’elle a d’acquis et de pratique dans son état actuel, le professeur du Collège de France doit au contraire se préoccuper de l’avenir de sa science et en signaler les tendances à ceux qui désirent coopérer à son avancement. Or il est incontestable que partout aujourd’hui, en France comme à l’étranger, les progrès rapides
-qui s’effectuent dans les sciences médicales sont dus à l’introduction de la méthode expérimentale qui pénètre de plus en plus dans la physiologie et dans la pathologie. (Le professeur de médecine du Collège de France doit donc vous parler de cette application delà méthode expérimentale ; sans cela il manquerait à son devoir et ne serait pas dans son rôle.
La méthode expérimentale a pénétré d’abord dans la physique et la chimie, parce que la science des corps bruts est beaucoup moins complexe que celle des corps vivants, et dès lors plus accessible à l’expérimentation. Il est clair que cette méthode ne pouvait parvenir dans les sciences biologiques qu’après avoir constitué les sciences physico-chimiques, qui renferment les notions indispensables au biologue pour étudier les phénomènes de la vie. Aujourd’hui le progrès est en train de s’accomplir ; la méthode des sciences physico-chimiques a pénétré dans la science des êtres vivants, en commençant par la physiologie, qui est relativement simple ; mais chaque jour elle s’introduit parallèlement et pénètre de plus en plus dans la pathologie.
Il importe dès maintenant de vous indiquer quelquesuns des caractères de la méthode expérimentale, afin que vous puissiez bien comprendre l’importance de son introduction dans la médecine. Elle doit en effet y produire la même révolution que dans les autres sciences et substituer à l’autorité un critérium scientifique.
Le premier caractère de la méthode | expérimentale est de ne relever que d’elle-même, parce qu’elle renferme en elle-même son critérium qui est l’expérience. Elle ne
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reconnaît d’autre autorité que celle des faits et elle s’affranchit de l’autorité personnelle. Il y a longtemps que les sciences physico-chimiques ont reconnu que le principe autoritaire, qui était le fondement de la scolastique, doit être abandonné. Quand Descartes disait qu’il faut ne s’en rapporter qu’à l’évidence ou à ce qui est suffisamment démontré, cela signifiait qu’il fallait ne plus s’en référer aux paroles, mais aux faits. J’aurai ultérieurement de fréquentes occasions de vous prouver qu’en méthode expérimentale, la trop grande foi dans les opinions personnelles peut avoir de grands inconvénients et constituer un véritable obstacle au développement de la science.
Quoique je ne fasse ici que vous rappeler un principe de la méthode expérimentale depuis longtemps établi dans la science, je tiens à ajouter quelques explications pour vous montrer que ce dédain de l’autorité que consacre la méthode expérimentale n’est nullement en désaccord avec le respect et l’admiration que nous vouons aux grands hommes qui nous ont précédés et auxquels nous devons les découvertes qui sont les fondements des sciences actuelles.
En effet, dans les sciences physico-chimiques, et à plus forte raison dans les sciences biologiques, les grands hommes peuvent être des modèles à imiter ; mais ils ne sont jamais des promoteurs de vérités absolues et immuables. Chaque grand homme tient à son temps et ne peut venir qu’à son temps, en ce sens qu’il y a une succession nécessaire et subordonnée dans l’apparition des découvertes scientifiques. Les grands hommes peuvent être comparés à des flambeaux qui brillent de loin en
loin pour guider la marche de la science. Ils éclairent leurs temps,, soit en découvrant des phénomènes imprévus et féconds qui ouvrent des voies nouvelles et montrent des horizons inconnus, soit en généralisant les matériaux scientifiques acquis et en en faisant sortir des vérités que leurs devanciers n’avaient point aperçues. Si chaque grand homme fait accomplir un grand pas à la science qu’il féconde, il ne peut jamais avoir la prétention d’en poser les dernières limites, et il est nécessairement destiné à être dépassé et laissé en arrière par les progrès opérés par les générations qui le suivent. On peut dire même que plus une voie est féconde, d’autant plus vite celui qui l’a ouverte doit se trouver dépassé et arriéré. Mais cela ne saurait diminuer en rien la reconnaissance que nous devons avoir pour ces grands promoteurs de la science.
Bacon, je crois, a comparé les grands hommes à des géants sur les épaules desquels sont montés des pygmées qui, par conséquent, voient plus loin qu’eux. On ne leur manque donc pas de respect en disant qu’aujourd’hui le premier professeur de Faculté des sciences sait plus de. physique que Newton, plus de chimie que Lavoisier et plus d’anatomie et de physiologie que Bichat. On n’a point diminué la renommée de Newton en substituant la théorie des ondulations à la théorie de l’émission, ni celle de Lavoisier, en montrant que tous les acides n’étaient pas nécessairement formés par l’oxygène, comme il avait cru, ni celle de Bichat en critiquant son hypothèse des vaisseaux exhalants. Il est des erreurs qui sont en quelque sorte inhérentes à leurs temps, et que les progrès ulté-
rieurs de la science expérimentale peuvent seuls faire connaître.
La méthode expérimentale puise donc en elle-même, je le répète, une autorité impersonnelle qui domine la science; elle l’impose même aux grands hommes, et ne cherche pas, comme la scolastique, à prouver par les textes que les anciens sont infaillibles et qu’ils ont vu, dit ou pensé tout ce qu’on a découvert après eux. Chaque temps a sa somme d’erreurs et de vérités. Les progrès de la science expérimentale consistent en ce que la somme des vérités augmente à mesure que la somme des erreurs diminue. Mais chacune de ces vérités partielles s’ajoute aux autres pour constituer des vérités plus générales. Les noms des hommes disparaissent peu à peu dans cette fusion, et plus la science avance, plus elle prend la forme impersonnelle et se détache du passé.
Je me hâte d’ajouter, pour éviter une confusion qui a été parfois commise, que je n’entends parler ici que de 1’évolution de la science. Pour les arts et les lettres, la personnalité domine tout, car il s’agit d’une création spontanée de l’esprit qui n’a rien de commun avec la constatation des phénomènes naturels. Le passé conserve ici toute sa valeur, parce que ces créations des arts et des lettres sont immuables dans le temps comme individualité, et ne peuvent se confondre et s’ajouter les unes aux autres.
En résumé, la méthode expérimentale est la méthode scientifique qui proclame l’indépendance de l’esprit et de la pensée. Elle n’admet pas d’autorité scientifique personnelle; elle ne reconnaît qu’une autorité imperson-
nelle, celle qui émane de son critérium même, c’est-àdire de l’expérience. Il s’agit donc de faire pénétrer ces principes dans la médecine ; elle ne saurait devenir une science qu’à cette condition. Tous les efforts qui, en médecine, seraient tentés vers le passé et en dehors de cette direction, seraient rétrogrades ou inutiles.
Les grands hommes promoteurs de la méthode expérimentale, Galilée, Torricelli, etc., et Bacon, qui en fut le propagateur, nous ont en effet prouvé qu’en acceptant la méthode expérimentale, la science s’émancipe et doit rompre avec le passé. De même, la médecine, en devenant expérimentale, devra rompre de plus en plus avec son passé empreint des systèmes de la scolastique. Dans une science expérimentale, le présent comprend le passé, de même que le présent sera compris dans l’avenir. En un mot, pour l’expérimentateur il n’y a qu’un seul grand livre éternel : c’est celui de la nature ; il n’y a et il n’y aura jamais qu’une seule méthode pour le lire : c’est la méthode expérimentale. Telle est, en deux mots, notre profession de foi scientifique, tel est le programme de notre enseignement. Sans doute, il ne suffit pas d’entrevoir le but pour l’atteindre. Les, difficultés inhérentes à la complexité des phénomènes physiologiques et pathologiques retarderont longtemps encore l’avènement scientifique de la médecine, et laisseront la pratique livrée à l’empirisme ; mais la voie est ouverte, et déjà nous pouvons, en nous y engageant, préparer les matériaux de la science future.
Le but que se propose la méthode expérimentale est le même dans toutes les sciences. Ce but consiste à ratta-
cher par l’expérience les phénomènes naturels à leurs conditions d’existence, ou autrement dit à leurs causes prochaines. On obtient par ce moyen la loi du phénomène, et l’on peut s’en rendre maître. L’expérimentateur doit donc, en. médecine, chercher à déterminer les conditions d’existence des phénomènes physiologiques et pathologiques, afin de pouvoir les diriger. Cette étude expérimentale doit bannir à jamais de. la médecine la recherche chimérique de la cause première de la vie, qui est insaisissable par l’expérience comme la cause première de tout autre genre de phénomènes. Par suite disparaîtront nécessairement tous les systèmes de médecine dans lesquels on personnifie cette cause première, ainsi que cela se rencontre toujours dans l’enfance des sciences.
Le but du médecin expérimentateur se réduira donc à déterminer les lois des phénomènes physiologiques et pathologiques, afin de pouvoir diriger à son gré la manifestation de ces phénomènes, comme le physicien et le chimiste dirigent à leur gré les phénomènes naturels dont ils ont étudié et découvert les lois. Seulement, cette puissance que l’homme acquiert sur la nature n’est qu’une illusion : il obéit à la loi au lieu de lui commander. Mais peu importe, pour obéir à la loi, il n’en faut pas moins la connaître.
Le but pratique de toutes les sciences est d’être utile à l’homme en dirigeant à son profit les phénomènes naturels dont elles s’occupent. De tout temps, le but pratique et le problème de la médecine ont été de chercher à conserver à l’homme la vie, qui est son bien le plus précieux.