‹ Leçons de pathologie expérimentale et leçons sur les propriétés de la moelle épinièreChapitre 86 sur 154 · DU MILIEU INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

DU MILIEU INTÉRIEUR

eaux, des lieux, etc. Pour modifier les malades, il fallait donc les tirer de ces milieux, afin de les placer dans des circonstances ambiantes plus favorables. C’est encore ce que nous pratiquons aujourd’hui en envoyant certains malades dans des résidences nouvelles où leurs maladies peuvent s’améliorer par le climat ou sous l’influence d’autres circonstances locales. La médecine antique avait donc compris déjà l’influence des milieux, et en cela elle avait grandement raison, car la vie n’est, après tout, qu’un rapport entre les organismes et les milieux.

Mais cette considération ne suffit pas, puisqu’il y a des êtres qui vivent parfaitement bien dans certaines circonstances ambiantes où d’autres se trouvent très mal ou finissent même par périr. Le milieu cosmique n’est donc pas tout, et il y a autre chose encore à considérer en médecine : c’est le milieu intérieur. Il ne faudrait pas croire pour cela que la médecine expérimentale exclut les idées de la médecine antique, et qu’elle ne tient pas un grand compte de l’étude des milieux exlérieurs ; elle déclare seulement cette étude insuffisante, et y ajoute ce que la science a acquis par ses investigations dans les organismes. La médecine expérimentale, loin de repousser la médecine d’observation, n’en est au contraire que la suite et le développement naturel. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement. Si la science d’aujourd’hui ne représentait pas, en la continuant, la science d’autrefois, elle ne serait pas la véritable science, car la science est comme un vaste édifice dont les pierres supérieures reposent sur les pierres inférieures et les supportent

nécessairement. Chacun de nous apporte sa pierre audessus de la pierre de son devancier, et c’est ainsi qUe l’édifice s’élève tous les jours de plus en plus. Les anciens n’avaient donc pas plus d’expérience que nous comme on semble parfois le supposer; et ce n’est point •parce qu’une théorie ou une idée est ancienne qu’elle doit être considérée comme meilleure. On serait au •contraire plus près de la vérité en prenant le contre-pied de ce préjugé vulgaire. L’expérience et la haute sagesse que nous avons coutume d’attribuer aux anciens sont Lin pur effet de l’éloignement, une illusion que l’histoire dément à chaque instant en précisant les faits. En réalité, comme l’a dit Pascal, c’est nous qui sommes les véritables anciens, parce que nous avons amassé le résultats de l’expérience des siècles, et ceux que nous appelons de ce nom représentent la jeunesse du monde avec toutes les incertitudes, les illusions et les faiblesses que comportent les débuts de l'humanité ' scientifique. Nous ne dirons pas que la science d’aujourd’hui est comme un homme mûr, car la science n’est pas faite; mais elle est, si vous voulez, comme un adolescent dont les forces et les connaissances s’étendent chaque jour davantage. Il est singulier que la réputation de sagesse et d’omniscience qu’on attribue aux anciens soit telle, qu’on nous les représente toujours avec des figures vénérables, une longue barbe blanche, une physionomie grave et méditative, comme s’ils représentaient une science •achevée et vieillie. Ici même, dans les peintures qui or' nent le plafond de cet amphithéâtre, vous voyez Aristote et Hippocrate courbés pour ainsi dire sous le poids des

la médecine; art ou science?

ans et de la science. Si c’est un emblème de la science qu’on a voulu représenter, il aurait fallu prendre le contre-pied de ce que l'on a fait, et, au lieu de vieillards, peindre des enfants qui n’en étaient qu’à leurs premiersbégayements.

Aujourd’hui encore, beaucoup de personnes, et même beaucoup de médecins, prétendent que la médecine n’est pas une science, mais simplement un art. Comment celte idée a-t-elie pu se former? Il faut bien qu’elle ait sa; raison d’être. En voici, suivant nous, l’explication. Une science, c’est un ensemble de faits dont on connaît la loir de manière à les provoquer ou à les empêcher quand on veut. Ainsi, en chimie, on est toujours sûr de produire un corps déterminé quand on met en présence les conditions et les éléments convenables. La médecine ne comprend encore que bien peu de faits dont on connaisse la loi; il y a seulement des faits empiriques. Le sulfate de quinine guérit la fièvre, mais encore n’opère-t-il pas toujours, et nous ne savons ni pourquoi ni comment il la guérit ; car, sans cela, nous n’aurions plus d’exceptions. Or, l’exception est antiscientifique, et indique toujours une ignorance plus ou moins complète desphénomènes réels. Il existe encore d’autres faits bien plus obscurs, dont un empirisme plus ou moins grossier nous a donné une certaine approximation. Alors, ce n’est plus de la science ; cela deviendrait de l’art. La science,, en effet, est la même pour tous, puisqu’elle correspond à la raison, c’est-à-dire à une connaissance déterminée: et absolue. L’art, au contraire, répond au sentiment et varie d’une personne à l’autre. La science s’ajoute

à elle-même, l’art s’isole et s’individualise : « L'art c'est moi; la science, c’est nous », dit Victor Hugo dans son appréciation de Shakspeare. La médecine qui a encore tant d’indéterminé, comprendrait donc beaucoup de parties où l’art, c’est-à-dire le sentiment dirige et remplace la loi scientifique. Mais remarquons d’abord que le but de la médecine est de découvrir la loi des faits empiriques, pour les faire ainsi rentrer dans la classe des faits scientifiques. D’un autre côté, je m’élève contre cette prétention que la médecine soit un art; car si la médecine est un art, quelle sera donc l’œuvre d’art du médecin ? Tout artiste a son œuvre : pour le peintre, c’est son tableau; pour le sculpteur, sa statue; pour l’architecte, son édifice; dirons-nous que l’œuvre du médecin, c’est la guérison de son malade? Sans doute, le langage du monde la lui attribue souvent, comme elle l’accuse de sa mort quand il périt entre ses mains, ce qui fait une compensation. Mais ce serait là une œuvre d’art aussi singulière que contestable. Le médecin, en effet, peut-il bien prétendre qu’il a guéri son malade? « Ce n’est pas moi qui guéris le malade, disait Hippocrate; c’est la nature. » Et bien longtemps après lui, Ambroise Paré s’écriait dans le même esprit : Je le pansay, Dieu le guarit. » La médecine ne saurait donc être un art; elle ne peut être qu’une science d’observation expectante laissant agir la nature, ou une science agissant expérimentalement. Tout le reste est de l’empirisme ou du charlatanisme.

Mais revenons à notre point de départ. Le premier pas à faire, avons-nous dit, dans l’élude de la médecine

I)ü MILIEU INTÉRIEUR.

expérimentale, c’est de définir sa base, c’est-à-dire le milieu intérieur au sein duquel s’accomplissent les phénomènes qu’elle a pour mission d’étudier et de modifier.

Le milieu intérieur n’est autre chose que celui dans lequel vivent les parties élémentaires de l’organisme ; les influences du milieu cosmique doivent passer par le milieu intérieur pour atteindre ces parties élémentaires, et c’est ce qui arrive en effet. Nous aurons donc à tenir compte des actions extra-organiques qui se mêlent ainsi aux actions intra-organiques pour venir agir de concert sur les éléments de notre organisme.

A première vue, il semble que ce milieu intérieur ne soit autre chose que le sang ; mais alors toutes les maladies auraient leur origine dans le sang, ce qui ne serait pas exact, car il peut arriver que les éléments histologiques soient atteints les premiers par des ^modifications pathologiques, le sang n’étant altéré que consécutivement, ët pour ainsi dire par contre-coup. Cependant tout empoisonnement est d’abord un empoisonnement du sang ; mais si une substance toxique ne peut agir qu’à la condition d’être introduite dans le sang, il n’en faudrait pas conclure que toute substance toxique introduite dans le sang détermine nécessairement la mort. Ainsi, l’acide sulfhydrique est sans contredit un poison, car il tue rapidement tout animal qui en reçoit une certaine quantité dans ses poumons; cependant on peut l’introduire impunément dans les veines, dans le tissu cellulaire souscutané ou dans le canal intestinal, etjon n’observe pas de malaise chez l’animal expérimenté. Si l’hydrogène sulfuré peut entrer ainsi dans le sang, c’est qu’il circule

alors avec lui, arrive à l’oreillette droite, puis au ventricule droit, qui renvoie aux poumons, d’où il s’échappe dans l'atmosphère, grâce à sa forme gazeuse. Au contraire, quand on l’absorbe par les poumons, l’hydrogène sulfuré arrive dans l’oreillette gauche, et passe ensuite dans le ventricule correspondant, qui le lance dans les. arbres. Il parvient ainsi jusqu’aux éléments histologiques, où se manifeste alors son influence mortelle. Si la substance toxique introduite dans le système veineux n’est pas volatile, elle empoisonnera alors l’animal, parce qu’elle traversera les poumons sans pouvoir s’en échapper sous forme de vapeur; mais, même dans ce cas, son action ne se produira encore que lorsqu’elle sera parvenue dans le système artériel. L’empoisonnement ne s'effectue donc jamais hors du système artériel, et cela est facile à expliquer, puisque ce système, chargé d’amener le sang aux parties, est évidemment le seul qui puisse y porter la mort aussi bien qu’il y porte la vie.

Ainsi, confondre le milieu intérieur avec le sang, c’est en donner une formule trop large; il faudrait évidemment la restreindre au système artériel. Mais en disant que ce milieu intérieur doit être restreint au seul système artériel, nous n’allons pas encore assez loin. Ce milieu est placé particulièrement à l’extrémité des artères, dans les vaisseaux capillaires qui les terminent, c’est-à-dire au milieu des parties histologiques ellesmêmes. Enfin les globules sanguins ne font point, à proprement parler, partie du sang, en tant que milieu organique : ce sont de véritables cellules nageant au milieu de la liqueur sanguine. Leur destruction ou leur

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