‹ Leçons de pathologie expérimentale et leçons sur les propriétés de la moelle épinièreChapitre 87 sur 154 · DU MILIEU INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

DU MILIEU INTÉRIEUR

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altération entraîne sans doute la mort de l’animal, mais ce n’est pas là une propriété qui leur soit particulière : tous les éléments organiques sont dans ce cas, et il suffit de la destruction de l’un quelconque d’entre eux pour que l’harmonie de l’ensemble soit renversée à tout jamais, et par conséquent la vie rendue impossible. Il y a seulement cette différence que, lorsqu’on introduit dans les artères et les veines un poison attaquant spécialement les globules du sang, de l’oxyde de carbone, par exemple, ce poison agit sur place, puisqu’il est mis immédiatement en contact avec les globules sanguins qui sont eux-mêmes de véritables éléments histologiques mobiles; tandis que les autres agents toxiques sont obligée d'aller chercher à l’extrémité du système artériel, dans le milieu intérieur ordinaire, les organismes élémentaires fixés aux tissus sur lesquels s’exerce leur action.

Le milieu intérieur, c’est donc seulement le plasma du sang, et, par suite, c’est dans les dépendances de ce liquide qu’il nous faudra chercher les conditions d’existence des organismes élémentaires, conditions que nous avons à déterminer. Yoilà du milieu intérieur une défi-, nition au moins provisoire, qui nous suffira pour éclairer nos recherches. Ce n’est qu’en avançant dans nos études qu’il nous sera possible d’en donner une définition rigoureuse et vraiment physiologique.

Grâce à la circulation du sang, les. actions toxiques peuvent être portées rapidement dans toutes les parties du corps ; mais il y a aussi des actions locales. Gomment comprendre ces actions locales, quand on considère le sang comme un véhicule général, sachant d’ailleurs que

le circuit est complet chez l’homme en vingt secondes environ? C’est qu’à côté de la circulation générale, toujours très rapide, il y a aussi des circulations locales bien plus lentes, qui président à ces actions nutritives.

L’action toxique et l’action thérapeutique, c’est toujours la même chose au fond ; il n’y a qu’une différence de dose. Trois cas peuvent se présenter dans l’administration d’un poison : 1° action nulle, quand la dose est insuffisante ; 2° action thérapeutique avec une dose modérée et graduée ; 3° enfin, action toxique. La dose correspondant à chaque cas peut être exactement mesurée ; mais, pour cela, il faut toujours tenir compte des variations de l’absorption. Ce point a malheureusement été trop souvent négligé jusqu’ici, et c’est pour cela qu’on a observé, sans les comprendre, une foule de phénomènes très disparates, ou même tout à fait contradictoires en apparence. Ainsi, la première condition à remplir, quand on veut empoisonner un animal, c’est que le poison qu’on lui donne ne sorte pas au fur et à mesure qu’il est administré, car alors le corps de cet animal serait un véritable tonneau des Danaïdes. Si le poison est éliminé de celte manière aussi vite qu’il est pris, on aura une action nulle constante, ce qui peut se vérifier même avec les poisons les plus actifs, la strychnine, le curare, etc., employés à doses minimes. On fait ainsi passer avec le temps des quantités énormes de matière toxique à travers le corps sans y produire le moindre désordre organique. Cela tient uniquement à la lenteur de l’absorption, qui est contre-balancée per l’élimination.

réglementation de l’absorption.

Mais comment graduer et régulariser l’absorption? Yoilà un problème qu’il serait très important de résoudre. On a proposé d’injecter directement les matières dans le sang ; et cela a été essayé sur des cholériques, parce que l’absorption est considérablement ralentie chez ces malades. L’action médicamenteuse semblerait devoir être ainsi beaucoup plus rapide ; cependant il n’en est rien, et c’est là d’ailleurs un moyen impraticable. Mais on obtient une absorption tout à la fois plus énergique et plus durable en injectant les substances, soit dans le tissu cellulaire sous-cutané, soit par. la trachée, à la surface pulmonaire. Lorsqu’on injecte ainsi la substance active, il y a d’abord une action locale ; puis, si la matière employée est en quantité assez considérable, la circulation s’en empare et la transporte dans les liquides qui entourent immédiatement les éléments organiques et ne possèdent qu’une circulation lente,, de telle sorte que les organismes élémentaires éprouvent une sorte d’imbibition prolongée. Quand on injecte tout d’un coup la substance toxique dans les veines, elle se trouve en grande partie éliminée avant d’avoir pu produire son action. Ce n’est point là, du reste, une hypothèse qui rend plus ou moins bien compte des faits ; c’est une réalité qu’il nous sera facile de vérifier par expérience^.

Le médecin ne peut comprendre l’effet thérapeutique que par l’effet toxique, qui est en quelque sorte le premier à un degré plus élevé, et par conséquent bien uûeux accusé : c’est seulement par ces études qu’il Pourra devenir maître de son médicament et calculer avec certitude la dose convenable. Mais, avant tout, il

faut régler l’absorption, et l’on ne pourra y arriver qu’en injectant les substances dans le tissu cellulaire sous-cutané. Aujourd’hui cette méthode tend à s’introduire en médecine, et l’injection des médicaments qne j’ai proposée sur la surface pulmonaire, c’est-à-dire par la trachée, est encore plus certaine et plus efficace. Le mode d’administration par le tissu cellulaire ne présentera jamais aucun danger quand les médicaments seront parfaitement purs, et l’on peut déjà invoquer à cet égard le témoignage de l’expérience, car jamais les injections sous-cutanées, pratiquées dans une foule de circonstances diverses, n’ont entraîné la moindre conséquence fâcheuse pour le malade.

Mais, avant d’étudier les phénomènes pathologiques, il faut d’abord se rendre compte de l’état normal dont ils sont une déviation. Toute la science des êtres vivants se résume donc dans la connaissance des modificateurs normaux, thérapeutiques et toxiques des éléments histologiques. Cette connaissance pourra fournir l’explication et la loi de tous les phénomènes observés. En effet, nous ne vivons et nous ne périssons que par les éléments histologiques, et chacun d’eux a ses aliments et ses poisons particuliers. Quand nous connaîtrons le mécanisme de tous ces empoisonnements divers, nous pourrons seulement comprendre les moyens scientifiques d’y remédier.

LA MÉTHODE D’INVESTIGATION DANS LES RECHERCHES DE MÉDECINE EXPÉRIMENTALE (1)

Messieurs,

La médecine ne peut rester une science expectante : ■son rôle est d’être expérimentale, et par conséquent d’agir sur le malade et de chercher tous les moyens propres pour cela. En effet, l’ambition de l’homme est la même dans les sciences de la vie que dans les sciences •des corps bruts, c’est de soumettre la nature à sa puissance ; mais on ne peut dominer la nature qu’en obéissant à ses lois, et pour cela il faut d’abord les connaître.

Donnons immédiatement quelques indications générales sur la méthode d’investigation la plus convenable pour ne pas avoir à y revenir à propos de chaque recherche expérimentale.

La première condition, c’est de prendre un animal vivant : il faut étudier la vie sur la vie même, car, en définitive, l’anatomie toute seule ne pourra jamais rien ■expliquer. On agit sur l’animal avec la substance ou le modificateur dont on cherche à déterminer les effets, et en général il faut exagérer dès l’abord les choses et produire un excès d'action, c’est-à-dire employer la dose toxique. La mort arrive alors plus ou moins rapidement,

(1) Revue des cours scientifiques, 14 janvier 1865.

et l’on cherche aussitôt, par une autopsie instantanée comment elle s’est produite, en examinant avec soin comment se sont modifiées les parties histologiques. Se borner aux symptômes extérieurs serait tout à fait insuffisant, car les genres de mort les plus différents en réalité se révèlent souvent par des symptômes en apparence identiques, ressemblant en général à ceux de l’asphyxie.

Prenons pour exemple l’action du curare. C’est un poison dont on a déjà beaucoup parlé et dont on parlera beaucoup encore. Mais son étude est encore loin d’être épuisée aujourd’hui, et il nous révélera sans doute, plus tard, bien des faits ignorés jusqu’ici. Ce n’est donc point là, du reste, une assertion hasardée, car je compte vous exposer dans la suite de ce cours plusieurs expériences inédites qui mettront en lumière des propriétés nouvelles du curare et des mécanismes physiologiques jusqu’alors inconnus (1). Il ne faut jamais se lasser de revenir ainsi sur l’étude du même corps, car un seul poison complètement connu dans tous les détails de son action nous donnerait la connaissance de l’organisme entier.

Je me rappelle à ce propos une conversation que j’ai eue autrefois avec un philosophe contemporain fort connu qui désirait s’éclairer auprès de moi sur l’état de nos connaissances physiologiques. Ses demandes portant en général sur des questions de connaissance première des phénomènes, je lui répondais le plus sou-

(1) Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857, et La science expérimentale, 2' édition, Paris, 1879 : Le Curare.

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