AUTOPSIES INSTANTANÉES
vent que je ne savais pas. « Mais vous ne savez donc rien? s’écria le philosophe; il n’y a donc pas le plus petit point sur lequel vous ayez atteint la vérité complète d’un phénomène? — Non, répliquai-je car la vérité n’est jamais complète; elle est toujours relative, et la recherche n’est jamais finie. Si nous connaissions d’une manière complète la vérité sur un seul point, ce serait la vérité absolue, et nous devrions la connaître également sur tous les autres, parce que dans l’organisme comme dans l’univers tout se tient, et une connaissance entraîne l’autre. »
Aussitôt l’animal mort sous l’influence du poison que nous lui avons donné, nous examinons tous ses tissus au point de vue de leurs propriétés physiologiques pour déterminer celles que le poison a détruites et celles qui ont échappé à son action. Ce sont là les véritables autopsies et les seules fécondes. Les autopsies ordinaires induisent très souvent dans les plus grandes erreurs. On ne peut, en effet, les pratiquer sur l’homme que vingt-quatre heures après la mort, et au bout d’un temps aussi long il est impossible de rien constater avec certitude relativement au mécanisme de la mort; on trouve souvent des lésions qui n’ont certainement pas été la cause immédiate de la mort, qui peut-être même ne se sont produites que lorsque cette mort était déjà survenue.
La véritable autopsie est donc celle qui se pratique immédiatement après la mort. Dans l’expérimentation pathologique et thérapeutique, on cherche alors sur le cadavre encore palpitant pourquoi l’animal a succombé ; mais il faut bien s’entendre sur ce mot. Le véritable
■pourquoi des choses nous sera éternellement inconnu et il est même absurde de se poser cette question en physiologie. Les choses sont ainsi parce, qu’elles sont ainsi, et voilà tout. Est-ce dans un vif sentiment de ces limites de notre connaissance, et pour se moquer des médecins qui, ne voulant pas les connaître, posent des questions absurdes, que Molière met dans la bouche de son candidat docteur cette réponse plaisante en apparence, mais plus sérieuse qu’elle n’en a l’air : Opium facit dormire quia est in eo virtus dormitiva cujus est natura sensus assoupire? C’est qu’en effet on ne peut répondre autre chose. Nous disons bien aujourd’hui que l’opium fait dormir, parce qu’il contient de la morphine, de la narcéine, de la codéine, etc. ; mais pourquoi ces substances elles-mêmes font-elles dormir? La question est reculée, mais elle subsiste aussi insoluble qu’ auparavant « La recherche du pourquoi des choses, ainsi que le dit Bacon, nous conduit toujours à une cause sourde qui ne répond plus à nos questions. » Toutes les sciences en sont là : quand le chimiste met en présence de l’acide sulfurique et de la potasse, il voit se former un sel, et pour expliquer le phénomène il invoque l’affinité, -c’est-à-dire qu’il ne fait qu’exprimer le fait, car l’ affinité n’est qu’un mot destiné à faciliter le langage scientifique, comme l’attraction, comme la cohésion, etc. Ce serait une complète aberration d’esprit que de vouloir y trouver l’explication d’une cause première.
Voici maintenant la grenouille que nous avons empoi' sonnée par le curare; elle vient de mourir à l’instant même, et nous allons voir, en l’ouvrant sur-le-champj
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si nous n’y trouverons pas des lésions organiques qui puissent nous instruire sur le genre de mort auquel elle a succombé. Si nous ne trouvons rien, nous devrons le dire franchement et avouer que la lésion qui a amené la mort correspond à un phénomène physiologique encore inconnu et que nous ne comprenons, pas; mais il n’en restera pas moins certain pour cela que la mort a une cause, bien que nous n’ayons pas su la découvrir. Admettre qu’un phénomène pourrait n’avoir pas de cause, ce serait renoncer à la science et en quelque sorte au bon sens, car la science est essentiellement fondée sur l'hypothèse de lois régulières et stables. Lorsqu’on ne trouve aucune lésion dans les organes après la mort, il est des médecins qui se sont crus obligés d’admettre une mort par disparition de force vitale. C’est là ce qu’ils appellent une lésion, dynamique, , ou une lésion de la force vitale.; Ces idées sont encore exposées dans quelques ouvrages, assez récents ; du moins il y a là une véritable -absurdité : une force n’est pas autre chose qu’un certain rapport, une certaine relation entre une cause et l’effet qu’elle produit. Comment comprendre dès lors qu’elle puisse subir des lésions ? Qu’un fil vienne à se casser dans un appareil électrique qui nous sert, et le courant ne passera plus. Dirons-nous qu’il y a eu lésion ou maladie de l’électricité ? Supposer une lésion ou une maladie de la force vitale n’est pas une chose moins ridicule, et, de plus, ç’est une idée tout à fait contraire au progrès des sciences, car en ayant l’air de satisfaire l’esprit par une solution apparente, elle l’empêche de chercher la solution véritable.
c. BERNARD. Path. exp.
Mais ces lésions organiques qui sont dans la plupart des cas la cause immédiate de la mort, où devrons-nous les chercher? Dans deux endroits distincts, d’abord dans les tissus, ou plutôt dans les éléments histologiques dont la texture peut être modifiée. Mais tout n’est point là car la vie suppose nécessairement un organisme, un milieu et un rapport normal entre cet organisme et ce milieu. Or, la lésion organique produisant la mort peut exister tout aussi bien dans le milieu qui entoure chaque élément que dans la texture de cet élément lui-même. Cette distinction est très importante, car il y a des poisons dont la mort n’est pas sans appel, et d’autres qui produisent des résultats rebelles à tout traitement. Lorsque c’est seulement le milieu qui est atteint, on comprend en effet qu’on puisse rendre à l’élément histologique son activité première en purifiant le milieu qui l’entoure: les fonctions de cet élément étant simplement engourdies sous l’influence des conditions ambiantes, quoi de plus naturel que de les réveiller en modifiant ces conditions? Je crois que l’action du curare doit rentrer dans celte classe, et je démontrerai par plusieurs expériences que le nerf moteur ainsi empoisonné a conservé intactes toutes ses propriétés physiologiques et électrotoniques ; mais il s’en faut que tous les poisons soient dans le même cas, et un très grand nombre produisent des effets irrémédiables, Yupas antiar , par exemple, qui coagule la substance musculaire. Lorsqu’on administre des poisons appartenant à cette seconde catégorie, il se peut qu’on introduise des conditions de mort dans le milieu des éléments histologiques, mais on
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atteint aussi la texture de ces éléments eux-mêmes, et cela suffit pour que l’effet du poison n’admette aucun remède. Ces éléments histologiques sont comme de petits organes entourés d’un milieu spécial dans l’être vivant : aussi ai-je pensé à imaginer le nom d organismes élémentaires pour désigner ces éléments. Par notre milieu, intérieur, nous sommes en quelque sorte comme des animaux aquatiques, car tous les éléments composant notre corps sont plongés dans les liquides, et ce n’est que grâce à un artifice de construction que nous pouvons marcher dans l’air.
Revenons maintenant à notre grenouille, et procédons à l’examen de chaque élément histologique. Le sang a conservé sa constitution normale et sa circulation (le cœur bat encore), en un mot toutes ses propriétés physiologiques ; les muscles n’ont rien perdu non plus, car en électrisant ceux des cuisses, par exemple, on obtient aussitôt de vives contractions. Passons maintenant au système nerveux. Ici l’excitation électrique ne produit plus aucune irritation, et partant plus aucune contraction musculaire; et cependant les nerfs devraient posséder encore leurs propriétés vitales, car, par un temps froid comme celui d’aujourd’hui, les nerfs de grenouille conservent leur irritabilité vingt-quatre heures au moins après la mort. D’ailleurs, voici une autre grenouille tuée un peu avant la première, mais simplement par vivisection, et ses nerfs sont parfaitement irritables, comme il est facile de le constater, La grenouille qui a subi l’action du curare est donc morte par les nerfs, et, en poussant l’analyse un peu plus loin, nous verrions même
que ce sont les nerfs moteurs seuls qui ont été atteints les nerfs sensitifs ayant conservé toutes leurs propriétés physiologiques.
Cependant cet élément nerveux moteur a conservé son apparence normale et ses propriétés physiques, notamment en ce qui concerne l’électrotonisme ; il ne présente aucune lésion appréciable. [ Nous pouvons donc supposer que c’est le sarig qui a été altéré de telle façon que le nerf moteur ne puisse plus exercer ses fonctions nutritives au milieu de lui. En effet, en pratiquant la respiration artificielle, cette corruption du sang sera éliminée, et l’élément nerveux moteur pourra : rependre ses fonctions, le milieu qui l’entouré étant redevenu normal. Tout ce que nous venons de dire prouve du reste [surabondamment combien l’autopsie cadavérique ordinaire nous aurait fourni peu de lumières.,- car la plupart des constatations précédentes auraient été; radicalement impossibles.
Depuis longtemps l’anatomie histologique s’occupe du système nerveux avec un soin tout particulier, et c’est même un des points de cette science qui sont aujourd’hui assez avancés. Dans ces derniers temps, on a cherché à déterminer les altérations microscopiques résultant des
divem empoisonnements. Ce sont là, sans doute, des investigations très difficiles à poursuivre, et qui exigent beaucoup de tâtonnements préalables ; mais il est .essentiel de les tenter, et M. Roudanowski dit môme avoir obtenu quelques résultats qui paraissent constants, bien qu’il n’ait pas encore voulu en tirer de conclusions définitives. Ainsi, dans les empoisonnements par l'opium*:
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il a cru constater que la moelle nerveuse entourant le cylinder axis était toujours luisante. L’empoisonnement par la nicotine a donné lieu aussi à quelques remarques intéressantes, mais qui paraissent moins solidement établies, et d’ailleurs on n’a encore observé dans ce cas aucune altération spéciale des tissus.
Nous en avons fini avec ces idées générales, et dès notre prochaine séance nous commencerons l’étude détaillée des divers modificateurs ou poisons par ceux qui agissent spécialement sur le système nerveux, notamment le curare et la strychnine.