‹ Leçons de pharmacodynamie et de matière médicale (volume 2)Chapitre 78 sur 406 · ACTION ELECTIVE SUR L ELEMENT NERVEUX · texte numérisé non relu

ACTION ELECTIVE SUR L ELEMENT NERVEUX

des stalistiques, ce sont là choses extrêmement utiles, indispensables même pour le contrôle de l'action thérapeutique; mais cela ne peut amener en somme qu'à de Tempirisme généralisé et cela ne peut donner en aucune façon la clef de Taclion d'une substance médicamenteuse. Il est indispensable d'aller au delà et, dans la mesure du possible, d'atteindre la raison môme des choses, les causes immédiates des phénomènes, au besoin même en instituant pour cela certaines hypothèses qui ne seront que des pierres d'attente destinées à disparaître lorsque des interprétations plus conformes à l'augmentation de nos connaissances pourront intervenir. Cela seul d'ailleurs est capable de donner une explication satisfaisante des phénomènes et de permettre l'application logique, suivant les circonstances, des substances médicamenteuses à propos desquelles on n'agira plus en aveugle. De plus, c'est encore une satisfaction donnée à ce besoin de l'esprit qui cherche toujours à interpréter les phénomènes et à savoir le pourquoi des choses.

La première question qui se pose ici est la suivante : sur quel élément agit une substance anesthésique?

Nous avons vu que toutes les substances anesthésiques semblaient avoir une action à peu près analogue, au moins dans les grandes lignes; voyons d'autre part s'il y a de préférence un ou plusieurs éléments, un ou plusieurs tissus sur lesquels cette action se manifeste.

Je vous ai montré dans notre dernière réunion que tous les éléments anatomiques étaient accessibles à l'action des anesthésiques, que tous étaient plus ou moins influencés; nous avons reconnu par le tableau que je vous ai tracé des phénomènes de l'anesthésie que le sj'stème nerveux était le plus et le premier intéressé; mais le système nerveux est en somme un système analomique extrêmement complexe qui est constitué, comme vous le savez, par un ensemble de nerfs moteurs, de nerfs sensitifs, de cellules nerveuses d'ordre divers constituant ce qu'on a appelé les centres nerveux. Eh bien, nous allons vérifier par l'expérience, que ce sont les centres nerveux qui sont atteints primitivement et sur lesquels va se porter tout d'abord l'action des anesthésiques.

Bien entendu il faut faire place ici à une restriction relative aux modifications que l'absorption et la circulation peuvent apporter dans les expériences que je vais reproduire sous vos yeux. Nous avons acquis cette conviction que l'action des anesthésiques ne pouvait

no L'ANESTHÉSIQUE EST AMENÉ PAR LE SANG

s'exercer qu'à la condition que ces aneslhésiques, étant mis en circulation dans le sang, viendraient toucher les éléments anatomiques sur lesquels ils peuvent exercer leur action; toutes les différences possibles dues aux modifications circulatoires sont sous-entendues dans l'énoncé des expériences qui vont suivre.

Tout d'abord il est très facile de démontrer par l'expérience que c'est bien la circulation qui répand et qui amène l'agent anesthésique au contact des éléments impressionnables.

Voici des vases qui renferment de l'eau chloroformée au titre de 1 gramme de chloroforme pour 200 grammes d'eau, nous y plongeons des grenouilles en les maintenant à l'aide d'une lame de caoutchouc percée d'une fente de façon à laisser passer la moitié du corps de l'animal. Nous prenons deux grenouilles; pour l'une, on fera plonger la moitié inférieure du corps dans l'eau chloroformée, pour l'autre, ce sera la moitié supérieure seule qui plongera. Que va-t-il arriver? Nous utiliserons ici ce fait sur lequel j'ai déjà appelé votre attenlion, c'est que tandis que chez l'homme l'aneslhésique doit être introduit par la voie pulmonaire, chez les grenouilles l'absorption par la peau peut remplacer l'absorption pulmonaire pour déterminer l'anesthésie. Au bout d'un temps plus ou moins court vous allez voir les deux grenouilles être complètement anesthésiées, comme l'étaient celles que nous avons plongées tout entières dans de l'eau chloroformée, comme l'étaient celles auxquelles nous avons injecté une solution d'eau chloroformée, ou comme le serait une grenouille que l'on mettrait sous une cloche contenant des vapeurs de chloroforme. En effet, grâce à la faculté d'absorption de la peau de ces animaux, la substance anesthésique va, chez les deux grenouilles, envahir la circulation et être apportée aux différents territoires nerveux, ce qui déterminera une anesthésie complète, aussi effective que si, chez un animal à sang chaud, on avait introduit la substance anesthésique par la voie de la circulation pulmonaire. On peut même réaliser l'anesthésie en plongeant seulement une patte de la grenouille dans l'eau chloroformée : il faut alors attendre un temps plus considérable, en raison de la lenteur de l'absorption.

Mais on peut se demander ce qui arriverait si, par un procédé artificiel, on empêchait la circulation de transporter l'agent anesthésique dans une portion quelconque du corps de l'animal. C'est à cette

ACTION DE L'ANESTHÉSIQUE SUll LES EXTRÉMITÉS NERVEUSES m

question que répondent précisément les deux expériences qu'on va exécuter maintenant devant vous.

Voici deux grenouilles auxquelles on a préalablement enlevé le sacrum de façon à pouvoir ligaturer en masse toutes les parties molles de l'extrémité postérieure, sauf les nerfs lombaires. Ces deux grenouilles ne diffèrent donc des deux premières que par ce fait que la circulation est conservée dans tout le train antérieur alors qu'elle est supprimée dans le train postérieur. Le train postérieur n'est plus en relation avec le reste de l'organisme que par la moelle et les nerfs lombaires qui ont été exceptés de la ligature dont je parlais à l'inslant, ce que nous démontre la persistance des réflexes. En d'autres termes, le poison introduit dans le train antérieur ne pourra plus passer dans le train postérieur, et réciproquement.

De ces deux animaux, l'un va être plongé dans la solution chloroformée par le train antérieur, l'autre va y être plongé par le train postérieur comme dans notre première série d'expériences. Voici ce que nous allons observer : la grenouille dont le train postérieur seul plonge dans le chloroforme ne sera en aucune façon aneslhésiée; au contraire celle dont le train antérieur seul plonge dans le chloroforme sera complètement anesthésiée, aussi bien dans le train antérieur que dans le train postérieur, absolument comme les deux grenouilles sur lesquelles nous n'avions pratiqué aucune mutilation.

Chez la grenouille dont le train antérieur est plongé dans le chloroforme, le cerveau et la moelle vont être anesthésiés évidemment par l'action directe de la substance anesthésique qui y sera transportée par le sang; mais la région postérieure du corps, celle qui est innervée par la voie des nerfs lombaires, ne sera anesthésiée que par l'intermédiaire de la moelle, puisque les nerfs lombaires et autres, innervant les membres postérieurs, sont anesthésiés dans toute leur étendue, bien qu'ils ne soient directement exposés à l'action de la substance anesthésique qu'à leur seule origine médullaire. La transmission de l'anesthésie n'a pu se faire que par la voie de la moelle et des nerfs, puisque c'est la seule communication qui ait été respectée entre le train antérieur et le train postérieur.

Il en résulte que l'influence de la substance anesthésique sur les extrémités périphériques des nerfs est absolument insuffisante pour déterminer chez l'animal autre chose qu'une abolition très passagère de la sensibilité et qu'il est absolument impossible, par ce moyen,

il2 ANESTHÉSIE PAR INFLUENCE

de produire une aneslhésie complète comme celle qu'on peut déterminer lorsque la totalité des centres nerveux est soumise àrinQuence du sang chargé d'anesthésique. Le contact de la substance aneslhésique avec les seules extrémités terminales des nerfs sensitifs ne peut produire qu'une diminution locale et passagère de la sensibilité.

Vous vous rappelez sans doute une expérience de Brown-Séquard que je vous ai citée et de laquelle il résultait que ce physiologiste avait pu obtenir Tanesthésie généralisée d'un chat en badigeonnant la peau de cet animal avec du chloroforme sur une certaine surface. Eh bien, c'est là un cas tout à fait exceptionnel, qui peut s'interpréter d'ailleurs, comme nous le verrons plus tard, mais qui n'a absolument rien à voir avec les phénomènes que nous mettons en ce moment sous vos yeux.

Comme le faisait remarquer Claude Bernard, à qui sont dues les expériences que je reproduis en ce moment, l'influence exercée par une substance anesthésique sur les extrémités périphériques des nerfs cutanés est incapable de remonter le long des nerfs sensitifs dont les troncs conservent leur sensibilité, tandis que toute la longueur du nerf peut être influencée lorsque ce nerf est en contact avec l'aneslhésique par son extrémité centrale : la prépondérance du système nerveux central est absolument démontrée par ces expériences, ainsi que l'obligation, pour que l'anesthésie se produise, que les nerfs soient touchés par la substance anesthésique à leur extrémité centrale, c'est-à-dire dans la moelle ou dans les hémisphères cérébraux.

Mais l'anesthésie peut se produire aussi bien sur la moelle épinière que sur le cerveau. D'autres expériences vont servir à la démonstration de ce phénomène. On va prendre deux grenouilles, et on va faire sur elles en quelque sorte l'inverse de ce que nous venons de faire sur les deux précédentes ; on va pratiquer une section de la moelle un peu au-dessous de la naissance des bras, tandis que l'on respectera les vaisseaux : la circulation continuera librement dans tout le corps, tandis que les communications existant entre le cerveau et la partie supérieure de la moelle seront interrompues. La moelle va être ainsi complètement isolée du cerveau, et le segment inférieur de la moelle va seul encore gouverner, si vous voulez me passer cette expression, la partie postérieure du corps. La preuve qu'il en sera bien ainsi, c'est que si les grenouilles ne peuvent plus exécuter de mouvements volontaires avec leurs membres postérieurs

ANESTHESIE D ORIGINE MEDULLAIRE 113

privés de Tinfluence du cerveau, nous verrons les réflexes non seulement persister dans les pattes postérieures, mais encore être plus accentués qu'à Tétai normal, ainsi que cela arrive toujours lorsque la moelle a perdu ses relations habituelles avec le cerveau, le régulateur des réflexes.

L*une de ces deux grenouilles est plongée dans Teau chloroformée par son train postérieur, Tautre y est plongée par son train antérieur; et nous allons voir que, dans ces deux cas, Tanesthésie généralisée va être obtenue d*une façon absolument évidente, que la substance anesthésique pénètre par le train postérieur ou qu'elle pénètre par le train antérieur.

Cela n*a absolument rien qui doive nous surprendre, puisque dans les deux cas l'absorption va se faire par la surface cutanée; et, comme il n'existe aucune ligature entravant l'apport de la substance anesthésique, elle va pouvoir se répandre dans tout l'organisme et y exercer son action spécifique, aussi bien sur le cerveau que sur le sèment terminal de la moelle.

Mais dans la région postérieure du corps, celle qui n'est plus inner\'ée que par la moelle puisque la section a rompu tout rapport avec le cerveau, il faut bien admettre que Tanesthésie sera due à l'influence médullaire seule; et que, si tout à l'heure il pouvait, a priori^ être question d'une anesthésie par influence des nerfs lombaires par l'intermédiaire de la moelle, influence qu'on pourrait reporter plus haut et au sujet de laquelle on pourrait dire que la moelle à son tour est influencée par les hémisphères cérébraux, dans les expériences que nous faisons en ce moment, il ne peut plus être question d'influence de ce genre, puisque les hémisphères cérébraux sont absolument séparés de la moelle. Il en résulte que la moelle, à elle toute seule, est capable de subir une action anesthésiante analogue à celle subie par les hémisphères cérébraux. Ce qui prouverait encore, si on avait besoin de preuves nouvelles à ce sujet, que la moelle peut être considérée comme un centre nerveux autonome.

Une dernière expérience va encore nous montrer le bien fondé de ces interprétations. Nous prenons une grenouille sur laquelle nous pratiquons la ligature de l'aorte en arrière des bras, ou plutôt, à cause des difficultés que l'on rencontre pour eff'ectuer cette opération chez une grenouille, la ligature de toutes les parties molles en

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