LIQUEURS A ESSENCES
Pouvoir toxique pour un litre de produit supposé ramené
à 50 p. 100 d'alcool.
Alcool élhylique pur 64 kilos 102
Rhum de la Martinique 64 — 947
Cognac (trois ans) 65 — 006
Eau-de-vie de Montpellier 64 — 506
Armagnac (moins d'un an). . . . '. 65 — 129
Marc de Bourgogne (trois ans) 68 — 079
Kirsch 64 — 603
Eau-de-vie de cidre (Caen) 65 — 115
Eau-de-vie de cidre (Gournay). 64 — 717
Eau-de-vie de prunes 68 — 199
Cependant une chose pouvait mettre ces observateurs en garde contre une interprétation prématurée de leurs résultats expérimentaux : c'était une expérience très curieuse de laquelle ressorlaient les changements caractéristiques opérés par Talcoolisme chronique. Un animal avait peu à peu perdu, sous Tinfluence répétée de petites doses d'alcool, les qualités de chien de garde qui le caractérisaient autrefois; il était devenu indifférent, taciturne, non pas méchant, mais tout à fait abruti au bout d'un certain temps.
C'est surtout, à mon avis, par l'emploi journalier des liqueurs renfermant des essences, les absinthes, les apéritifs, etc., que les faits sur lesquels je veux attirer votre attention maintenant sont parfaitement démontrés. Les résultats sont fort différents lorsqu'il s'agit des doses massives ou même seulement un peu élevées, ingérées en une fois, même quand on expérimente sur des animaux; et, bien qu'on ne puisse apprécier facilement chez l'homme des modifications dans l'intelligence et les sensations lorsque le sujet est plongé dans l'état comateux qui accompagne toujours l'absorption des grandes quantités de ces substances, les résultats sont cependant très nets lorsqu'on observe ce qui se passe sous l'influence des différents alcools ou des essences que l'on peut retirer de certaines boissons alcooliques ou qui servent à fabriquer ces boissons.
Je ne pourrais pas vous en fournir d'exemple plus démonstratif que le suivant : il s'agit d'un homme de trente ans, qui, dans l'intention de se suicider, eut l'idée bizarre d'absorber, en une seule fois, 75 centilitres d'absinthe. A peine eut-il effectué cette ingestion qu'il tomba foudroyé. Quatre heures après, on l'amenait à l'hôpital en état de mort apparente. On fit un lavage de l'estomac, grâce auquel on put retirer la majeure partie de l'absinthe ingérée, car, ici comme
MORT PAR L'ALCOOL SEUL 2t!
dans toutes les intoxications semblables, lorsque la première influence sest produite, il y a, en quelque sorte, inhibition des phénomènes d absorption et la substance reste à Tétat inerte, ce qui permet heureusement de pouvoir en débarrasser l'organisme dans certaines circonstances. Cette inhibition, cet arrêt de l'absorption est surtout remarquable sous l'influence des doses élevées de substances narcotiques et de substances convulsivantes. On fît la respiration artificielle, on pratiqua des tractions rythmées de la langue ; grâce à ces manœuvres, la respiration reparut; mais, malgré tous les soins qu'on put lui donner, malgré des injections d'éther, de caféine, de strychnine — j'aurais envie de dire à cause de ces injections — cet individu mourut au bout de dix-huit heures.
Je dirais volontiers à cause, parce que nous verrons que les essences d absinthe sont des substances convulsivantes, épileptisantes : eh bien, dans ce cas, je crois que cela n'est pas indiqué du tout de faire intervenir la strychnine, la caféine, même l'éther, en injections souscutanées : comme traitement de ces accidents, cela ne peut qu'ajouter une action convulsivante à une autre. Je sais bien qu'avec ce malade on jouait le tout pour le tout, que quelqu'un ayant avalé 75 centilitres d'absinthe est à peu près perdu, et que l'on peut risquer une médi^ cation qui n'est pas absolument correcte, mais je la considère quand même comme un peu exagérée.
On fit Fautopsie, et voici ce que l'on trouva. L'observation macroscopique montra quelques points hémorrhagiques au niveau du grand cul-de-sac de l'estomac et absolument rien d'autre. On eut la curio-» site' de vérifier le fait de la localisation de l'alcool dans les diflérents viscères ; et les recherches chimiques permirent de constater que le cerveau renfermait une quantité d'alcool supérieure à celle contenue dans le foie. Mais l'examen histologique d'un certain nombre d'organes donna des résultats extrêmement intéressants. On observa des lésions profondes de la muqueuse gastrique, entre autres, la disparition complète des cellules principales des glandes — je vous ai indiqué déjà que c'était là un des premiers effets de l'alcool; — ^ ensuite, la présence de pigment hématoïdien dans le foie et la rate ; des signes de néphrite diffuse avec hémorrhagies glomérulaires ; la dissociation et la segmentation du myocarde. Le cerveau et la moelle examinés par la méthode de Nissl, ne montrèrent absolument aucune lésion.
•292 HÔLE DES ESSENCES
Comme vous le voyez, il était impossible de faire intervenir Faleoolisme chronique dans l'interprétation de ces phénomènes, ou alors il était au moins tellement à ses débuts qu'il ne peut entrer en ligne de compte dans la genèse des accidents; c'est donc Talcool seul qui a tué ce sujet, en déterminant les mêmes phénomènes d'intoxication aiguë qu'aurait déterminés Tingestion d'une quantité égale d'alcool éthylique pur, car, pendant toute la durée des phénomènes que l'on a observés, on n'a pas relevé chez lui la moindre crise épileptiforrae; et nous verrons que ce qui caractérise l'intoxication lente ou subaiguë par l'absinthe, c'est précisément l'explosion de ces crises. Il faut songer, d'ailleurs, que la quantité d'absinthe ingérée correspondait à 450 centimètres cubes d'alcool absolu : cette quantité, ingérée en une seule fois et à un état de dilution tel que le volume d'eau ajouté représentait à peine 300 centimètres cubes — 450 centimètres cubes d'alcool absolu plus 300 centimètres cubes d'eau égalent 750 centimètres cubes — est évidemment bien suffisante pour expliquer la mort de cet individu.
Il me reste encore à vous entretenir maintenant de l'action particulière exercée par un certain nombre d'essences, l'absinthe, l'hy- «ope, le fenouil, l'anis, la badiane, etc. ; et vous verrez que, parmi toutes ces intoxications, les unes sont caractérisées par des phénomènes de narcose et une action stupéfiante, les autres, par des crises épileptiformes. Or cet individu n'est pas mort par l'absinthe, il est mort par l'alcool ; et cela confirme l'opinion des partisans de l'action exclusive de l'alcool éthylique au moins pour ce qui concerne l'alcoolisme aigu ; mais quand nous étudierons les accidents produits par les liqueurs à essences, nous verrons qu'il existe d'autres phénomènes, une symptomatologie fort difiérente qui semble confirmer, cette fois, la part prépondérante accordée par d'autres observateurs aux essences et aux produits accompagnant l'alcool éthylique.
Quant à moi, je ne suis partisan ni de l'une ni de l'autre de ces interprétations : la vérité est dans un juste milieu. L'alcool éthylique est une substance éminemment toxique, cela est indiscutable, mais cette action toxique est favorisée, dans une très large mesure, stiscitée môme, si je puis me servir de cette expression, par les produits accessoires dont nous allons à présent faire l'étude.