EXPÉRIENCES DE CADËAG ET MEUNIER
amenés à cette conclusion, certainement bizarre et contraire à la réalité, que Tessence d^absinthe était beaucoup moins toxique que les autres essences qui pouvaient être renfermées dans cette liqueur. Parmi ces dernières, c'était surtout à Tessence d'anis que ces observateurs attribuaient la plus large part des accidents que Ton a réunis sous la dénomination d'absinthisme, et pour lesquels, en raison de cette provenance, ils proposaient le nom d*anisisme.
Il leur était arrivé un accident expérimental contre lequel il est presque impossible de se prémunir et en vertu duquel ils avaient fait leurs recherches avec des essences préparées surtout à Taide des bulbes d'asphodèles, qui sont employés d'une façon courante en Algérie et donnent la majeure partie de l'absinthe consommée dans cette région. Or, un fait qui n'avait pas échappé aux différents observateurs était celui-ci : en Algérie, où la consommation de l'absinthe a pris la prédominance qu'elle possède maintenant, vous voyez des individus consommer des quantités relativement considérables d'absinthe sans éprouver d'accidents bien graves, puis, lorsque ces individus reviennent en France et se livrent à la même consommation d'absinthe d'origine française, des accidents très graves ne tardent pas à se produire chez eux.
En raison précisément de ces premières conclusions de MM. Cadéac et Meunier, qui bouleversaient un peu les données acquises jusqu'alors, une discussion s'éleva au sein de la Société de Biologie entre ces expérimentateurs et M. Laborde : toutes vérifications faites, il fut reconnu que les essences qui avaient servi aux expériences n'étaient pas constituées par de l'essence d'absinthe pure; et, ainsi que les recherches de Magnan et Laborde l'avaient montré depuis longtemps, lorqu'on opérait avec de l'essence d'absinthe parfaitement pure, les accidents que l'on pouvait observer, soit chez l'homme, soit chez les animaux, étaient des accidents extrêmement graves et empruntant à cette essence d'absinthe elle-même la plus forte part de leur gravité.
Dans leurs premières conclusions, MM. Cadéac et Meunier arrivaient également à ce résultat que l'essence d'absinthe existait seulement en très faible quantité dans les liqueurs d'absinthe, et que Tépilepsie était tout à fait exceptionnelle chez les buveurs d'absinthe, comparativement aux autres troubles cérébraux. Eh bien, c'est précisément en raison de la provenance de Tessence d'absinthe, sur laquelle
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j'insistais tout à Theure, que rexpérimentation a pu conduire à des conclusions inexactes; mais, depuis, Cadéac et Meunier sont revenus sur leurs premières assertions, et de la discussion sont résultées les conclusions définitives suivantes.
En dehors de Talcool qui entre pour une très large part dans la liqueur portant le nom d*absinthe, puisque la proportion d'alcool n'est pas moindre de 40 p. 100 et peut s'élever jusqu'à 70 p. 100 en alcool absolu, il faut reconnaître dans cette liqueur d'absinthe la présence de deux groupes de substances, caractérisées les unes par leur action épileptisante, les autres par leur action stupéfiante.
Pour le groupe épileptisanl, cette action est due en premier lieu à Tessence d'absinthe, en second lieu à l'essence d'hysope, en troisième lieu à l'essence de fenouil : ces différentes essences, mais surtout l'essence d'absinthe, déterminent de l'hyperesthésie généralisée, des Irerablements, des fourmillements, des hallucinations, des convulsions avec crises épileptiformes ; puis, au bout d'un certain temps, ces phénomènes sont suivis d'une longue période de prostration et de somnolence.
Les expériences réalisées avec l'essence d'absinthe le furent principalement sur les animaux, en raison de la toxicité très considérable de cette essence. Mais MM. Cadéac et Meunier ont rapporté très en détail une expérience faite avec l'essence d'hysope sur quelqu'un qui voulut bien s'y prêter, et les résultats obtenus sont tellement intéressants que je crois devoir vous les rapporter, au moins dans leurs grandes lignes.
Il s'agit d'un jeune homme pesant 76 kilos, très vigoureux, et ne présentant absolument aucun antécédent nerveux remarquable. Il prit, à jeun, 1 gramme d'essence d'hysope, puis, au bout d'une heure, l'ingestion de ce premier gramme ayant déterminé des phénomènes très peu sensibles, il ingéra un second gramme de cette même essence d'hysope. Cinq minutes après cette seconde absorption, il fut en proie à une lourdeur de tête excessive, la vue était trouble, il avait des hallucinations, notamment des hallucinations visuelles lui faisant voir tous les objets entourés d'une atmosphère de feu. A ce moment, il fut pris de secousses violentes débutant par le bras droit, d'une sorte d'aura épileptique, et ces secousses furent bientôt généralisées à toutes les masses musculaires. Il perdit connaissance et fut en proie à des mouvements cloniques : la tête se trouvait en rota-
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tion, les yeux convulsés en haut; il grinçait des dents, de Técume se montrait aux commissures labiales; la respiration, un moment suspendue, devint profonde et stertoreuse. La crise dura environ deux minutes; et, comme vous le voyez, elle représente aussi exactement que possible une crise d'épilepsie.
Lorsque cet expérimentateur sortit de cet état de crise, il avait le regard hébété, il souffrait d'une violente céphalalgie frontale; et, fait très important à considérer au point de vue médico-légal, il avait absolument perdu la mémoire et la notion du temps qui s'était écoulé pendant cette crise. Ce fut seulement deux heures après que Ton put constater chez lui le retour de rintelligence. Aux phénomènes que je viens d'indiquer succéda un sommeil profond, continu, qui dura pendant un nombre d'heures considérable; et ni le lendemain ni les jours suivants le sujet ne présentait plus absolument rien qui rappelât ces accidents. C'était, comme vous le voyez, une copie presque absolument exacte des accidents que M. Magnan avait pu reproduire par l'expérimentation, à l'aide de l'essence d'absinthe, sur les animaux.
Le deuxième groupe des essences constituant l'absinthe et les autres liqueurs de même genre possède la quaMUceLiion^e groupe slupé/iant; il est constitué parles essences d'anis, de badiane, d'angélique, d'origan, de mélisse et de menthe. L'influence des essences de ce groupe est caractérisée par la somnolence, la torpeur, la perte de la mémoire, la paresse intellectuelle, l'hébétude, une sensation d'abdication plus ou moins complète de la volonté, et un engourdissement plus ou moins profond allant même, le plus souvent, jusqu'à l'abrutissement.
Chez l'homme, l'essence d'anis, ingérée en quantité assez considérable, détermine de la lourdeur de tête, de la paresse cérébrale, de la perte de la mémoire, un état de somnolence très accusé, des troubles de la vue, une fatigue extrême à penser, à réunir quelques idées les unes avec les autres. Et cependant cette essence est, en définitive, fort peu toxique : il n'en faut pas moins de 22 à 25 grammes pour tuer un chien du poids de 1 kilos, et, dans ces conditions, l'animal meurt en état d'adynamie, après un laps de temps de vinjrtquatre heures, et sans avoir passé par la période de convulsions qui caractérise, au contraire, les essences du groupe épileptisant dont je viens de parler.
On pourrait résumer de la, façon suivante les actions prépondérantes de chacune des substances de ce groupe : les essences d'anis
MÉLANGE D'ESSENCES ÉPILBPTISANTES ET TÉTANISANTES 299
et de badiane doivent être considérées surtout comme des produits narcotiques; Taction de l'essence d'angélique est caractérisée principalement par une dépression cérébrale et musculaire plus ou moins profonde; l'essence d'origan est un stupéfiant énergique; l'essence de mélisse est surtout soporifique, et l'essence de menthe est capable de déterminer une excitation, une ivresse tout à fait semblable à celle que détermine une dose assez considérable d'alcool éthylique ingérée en une seule fois : comme, pour l'alcool éthylique, cette excitation est suivie d'une période d'abattement et de somnolence.
Lorsque l'on fait un mélange de ces essences, dans une proportion sensiblement égale à celle que représente la liqueur d'absinthe, on détermine chez les animaux une excitation passagère suivie d'une longue période d'abrutissement. Jamais on n'observe chez eux les crises épileptiformes que déterminent les essences du premier groupe; et l'on constate seulement, comme phénomènes persistants, après l'emploi de ce mélange, une grande faiblesse généralisée et une tendance aux syncopes.
Chez l'homme, l'ingestion de ce mélange d'essences détermine, comme phénomènes tardifs, surtout une fatigue cérébrale comme celle qui succéderait à un travail prolongé et très pénible ; et l'on peut dire, en définitive, que ces essences dissimulent sous un bienêtre passager, suivi de somnolence et de sommeil, le trouble qu'elles déterminent dans les fonctions cérébrales.
L'absinthe n'est pas la seule liqueur qui soit constituée par une proportion plus ou moins considérable de ces essences. Toutes les liqueurs amères, telles que le bitter, ou les liqueurs à principes aromatiques, comme l'eau vulnéraire, le vespétro , le curaçao «t un grand nombre d'autres, toutes ont cet inconvénient, au point de vue de l'hygiène, de posséder un goût et une odeur agréables, de déterminer, au moment de leur ingestion, un sentiment de bien-être et une excitation factice passagère; mais la répétition de ces phénomènes par leur ingestion plus ou moins fréquente doit certainement prédisposer les cellules nerveuses à la perversion de leurs fonctions et amener des troubles plus ou moins profonds de la nutrition. Cela est d'autant plus certain, qu'actuellement, il est exceptionnel, paraîtil, de voir préparer l'absinthe par distillation comme elle devrait l'être. Vous allez pouvoir juger, en comparant les formules de plusieurs de ces composés qui devraient être réservés à titre de médicaments