PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
de ces fortes doses sont suivis d'un besoin de restitution alimentaire tout à fait remarquable d*une véritable faim canine, pour employer l'expression consacrée, et qui a été signalé par la plupart des obser- , vateurs qui se sont occupés de l'étude du chanvre indien.
Lorsque, chez les animaux, la dose est suffisante pour entraîner des accidents mortels, on voit la mort survenir par arrêt primitif de la respiration. Les mouvements respiratoires augmentent d'abord d'amplitude et de nombre, l'inspiration est gênée, l'expiration bruyante ; puis, le rythme ne tarde pas à diminuer et la respiration s'arrête i>eu à peu.
Mais, Messieurs, ce que présente de remarquable le chanvre indien, c'est son emploi à petite dose et les phénomènes intellectuels qu'il détermine dans ces circonstances. En effet, la période d'euphorie que je signalais tout à l'heure comme caractérisant l'influence d'une petite dose, cette période de noosthénie et d'exhilaration est bientôt suivie de lassitude et d'apathie profonde, à laquelle succède une phase d'excitation intellectuelle caractérisée par la dissociation des idées, par des rêves, par du délire. Il est impossible de diriger ses pensées qui flottent sans raison des sujets les plus sérieux aux plus grotesques. Dénué de volonté, incapable de réfléchir, le sujet passe sans transition de la joie la plus bruyante à la mélancolie la plus profonde, véritable jouet des incitations extérieures qui viennent solliciter ces manifestations. Les idées riantes se présentent accompagnées de rire convulsif, saccadé; et ce rire survient et disparaît absolument sans cause réelle apparente. Les impressions extérieures font d'ailleurs varier à chaque instant les manifestations par lesquelles réagit l'individu placé sous l'influence du haschich; et c'est ici surtout qu'il serait exact de dire que chaque individu réagit, non pas seulement avec son propre système nerveux, mais encore avec l'impression éprouvée par son système nerveux au moment dont il s'agit. En un mot, l'ivresse du haschich est beaucoup plus hallucinée, plus objective, plus bruyante que celle de l'opium, et, à plus forte raison, que celle de la morphine, puisque nous savons que l'ivresse de l'opium est déjà beaucoup plus extériorisée et plus agissante elle-même que celle de la morphine. Les individus qui sont sous l'influence du hashich croient que tout ce qu'ils disent est admirable; ils se trouvent supérieurs à l'humanité et leur puissance intellectuelle leur semble décuplée; ils ont des attendrissements profonds, leurs amitiés sont
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hyperboliques et ils rappellent généralement par ce côté les ivrognes qui passent pour avoir le vin tendre.
Les résultats qu'on observe sont très variables suivant les individus et, surtout, suivant la disposition dans laquelle se trouve un même individu. Un certain nombre d'hallucinations paraissent cependant communes à tous les sujets, entre autres, par exemple, les hallucinations qui consistent à croire qu'on monte à cheval, qu'on nage, qu'on chasse, qu'on voit de l'eau d'une couleur bleue remarquable. D'ailleurs, les Orientaux, qui sont très experts dans l'emploi du haschich, ne se livrent à l'usage de cette substance enivrante que dans le harem, aux sons d'une musique plus ou moins délicieuse et sous le charme de la danse lascive de leurs aimées : c'est alors que l'action aphrodisiaque que l'on a attribuée au haschich se montre parce que cette manifestation se trouve suscitée par le milieu ambiant, et elle est alors accompagnée de rêves erotiques précisément recherchés par les Orientaux qui emploient le chanvre. Cependant, il faut faire ici cette remarque que, chez les animaux, l'expérimentation physiologique a permis de noter presque toujours, au début de l'action du haschich, une période d'exaltation amoureuse, bientôt suivie d'une période de profond sommeil.
Dans cette ivresse du haschich, les notions de temps et d'espace sont absolument abolies; d'autre part, certains sens, certaines facultés sont plus particulièrement excités que les autres; c'est ainsi que l'ouïe est tellement exaltée sous l'influence du chanvre indien que la musique la plus barbare semble délicieuse et que le sujet établit des comparaisons et des analogies entre les couleurs et les sons : voilà un point à rapprocher de ce qu'on observe chez les hystériques en état de somnambulisme. D'autre part, la mémoire et l'imagination ainsi que les facultés afl^ectives éprouvent également, sous l'influence de cette drogue, une hyperexcitation tout à fait remarquable et des scènes que l'on croyait à jamais oubliées reparaissent devant les yeux, encore simplifiées et agrandies. A cette période, les sentiments d'amour et de haine s'exaltent et peuvent pousser l'individu aux excès les plus regrettables. C'est également la période à laquelle on observe des impulsions soudaines auxquelles il est presque impossible de résister; aussi, a-t-on recommandé instamment lorsqu'on voulait se livrer à des expériences physiologiques, de prendre certaines précautions, et notamment de ne pas être seul, attendu que
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certains sujets, comme cela s'est vu, seraient capables de se jeter par une fenêtre, croyant avoir des ailes et posséder le pouvoir de planer dans l'espace.
Ce qu'il y a de remarquable dans l'ivresse haschichiqnc, c'est la multiplicité des impressions et des idées délirantes ainsi que leur variété; mais, en même temps, leur netteté est telle qu'on s'imagine pouvoir en conserver un souvenir indélébile. Les notions d'espace et de temps prennent des proportions gigantesques et fantastiques ; et, d'ailleurs, tous les objets déterminent des illusions : le moindre sourire devient un rire aux éclats; un léger plissement de la lèvre se transforme en un masque grimaçant, une figure tout à fait diabolique; un bruit insignifiant est transformé en un fracas épouvantable; quelques notes de musique constituent un concert; deux ou trois pots de fleurs font un jardin digne de Babylone. Remarquez qu'il y a ici quelque chose d'analogue à cette exagération de certaines facultés qu'on observe chez les hystériques en état somnambulique; d'ailleurs Moreau de Tours, l'un des auteurs qui ont le plus étudié l'ivresse haschichique, a établi une comparaison très curieuse et très intéressante entre le rêve, la folie et l'ivresse déterminée par le haschich. Théophile Gautier, dans ses Paradis artificiels, 9i donné de l'ivresse haschichique une description' absolument remarquable, bien qu'elle soit enveloppée de la poésie un peu mythologique qui accompagne toujours les œuvres de ce littérateur; d'autre part, Charles Richet s'est occupé également de cette question, et dans une étude publiée en 1884 et intitulée U homme et V intelligence y il a très bien décrit les phénomènes fort curieux d'associations d'idées, de rêves, d'illusions et d'hallucinations qui accompagnent l'emploi du haschich.
La lecture des fantasias si parfaitement décrites par Théophile Gautier, celle du livre de M. Charles Richet et celles des observations de Moreau de Tours et de Schrofl* et Fronmuller, permettent de se faire une idée des illusions et des hallucinations extraordinaires qui peuvent s'emparer du fumeur ou du mangeur de haschich. Cette extériorisation de l'individu qui lui fait oublier sa propre existence et lui permet de se confondre avec les objets inanimés ou animés qui l'entourent, s'incarner momentanément dans ces êtres humains, ces animaux, ces plantes, ces objets qui frappent ses sens, n'est pas la moins remarquable et la moins curieuse des propriétés que ces études