‹ Leçons de philosophie (volume 2)Chapitre 20 sur 47 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

DÉMONSTRATION DE LA CAUSE : LES QUATRE MÉTHODES DE RAISONNEMENT EXPÉRIMENTAL

La science doit chercher les causes et les lois. — La

science ne s’arrête pas à la constatation des phénomènes. Elle veut expliquer et prévoir. Or on explique au moyen de la cause, on prévoit au moyen de la loi. Les faits ne sont donc que les moyens, non la fin de la science. Ce qu’elle cherche dans les faits, ce n’est, pas la connaissance des faits eux-mêmes, mais les causes et les lois dont ils sont l’indice et la preuve. Déterminer les causes et les lois, tel est donc le double problème qui succède à celui de l’exacte investigation.

Distinction de ces deux problèmes. — Mais ce problème est-il double en réalité? Les lois peuvent se définir : les rapports invariables de succession entre les phénomènes. Or la cause, d’autre part, est-elle rien de plus, pour le physicien tout au moins, que l’antécédent invariable? Donc les idées de loi et de causalité s’identifient, et il n’y a qu’un problème unique à résoudre.

Cette simplification agrée sans doute, à première vue, à tous ceux qui s’imaginent rendre un bon service aux sciences positives en dépouillant la notion de cause, en tant qu’elle intervient dans ces sciences, de toute idée de détermination , d’efficacité, reste et témoin de son origine psychologique, pour la réduire à cela seul qui peut être constaté par l’observation, à savoir : les simples rapports de succession. Il est bon pourtant de voir où mènerait cette prétendue simplification. Or elle mène droit à l’arbitraire et à l’absurde.

La cause est, même daus un cas isolé, distincte de l’antécédent accidentel. — Elle mène à l’arbitraire : en effet, tout savant, aussi bien que le vulgaire, distingue la cause de l’antécédent accidentel. Or de quel droit les distinguera-t-il dans l’hy-

polhèse où nous nous plaçons? — L’antécédent accidentel, dira* t-il, c’est un antécédent qui n’est pas constant; la cause, c’est au contraire l’antécédent constant. — Mais, si l’invariabilité de l’antécédence est la seule différence entre les deux, qu’est-ce qui les distingue dans chaque cas particulier ? L’invariabilité n’existe pas dans un cas pris à part1. Où donc alors est la différence? A ceux qui niaient l’existence de la force et réduisaient tout au mouvement, Leibniz demandait : Qu’est-ce alors qui distingue un corps qui se meut d’un corps qui ne se meut pas, si le premier est considéré en un point quelconque de son trajet? Otez la force en vertu de laquelle il tend à passer en d’autres points, vous ne pouvez assigner aucune différence entre les deux. Pareillement, ôtez l’idée d’efficacité et de détermination, et considérez la cause et l’antécédent accidentel dans un cas donné : il n’y a entre eux aucune différence. Donc toute distinction faite dans cette hypothèse est arbitraire. Pour être logique, il faudrait accorder que, lorsque ma pendule sonne, le choc du marteau sur le timbre n’est ni plus ni moins la cause du son que ne le sont, par exemple, les battements de mon pouls au même moment.

Siiion, d’où vient la différence dans l’ensemble? —

Mais cette théorie mène encore à l’inintelligible : car, si l’invariabilité de la succession est la seule chose qui distingue l’antécédent causal de l’antécédent accidentel, et si, par suite, dans chaque cas pris isolément il n’y a entre eux aucune différence, d’où vient, dans l’ensemble des cas, cette invariabilité elle-même, qui fait, en fin de compte, leur différence? Tout doit avoir une cause, dit le savant; c’est le commencement de la science : or la définition de l’idée de cause n’est pas autre chose elle-même, dans la théorie que nous examinons, que l’admission d’un fait sans cause. S’il n’y a rien qui différencie, eût dit Leibniz, le corps qui se meut, considéré en un point de son trajet, du corps qui ne se meut pas, d’où vient alors la différence dans la suite ? Cette différence est sans raison. De même encore, si au jeu de pile ou face on amène toujours face, toutes choses étant égales dans les antécédents, le résultat est inintelligible. En toutes choses, la réussite constante de l’un des contraires possibles, à l’exclusion de l’autre, suppose quelque privilège inhérent au possible qui réussit. Le privilège de l’antécédent causal qui le

1. Et, à vrai dire, elle n 'existe pas davantage dans l’ensemble des cas. L’invariabilité n’est qu’un rapport, un point de vue de l’esprit qui nombre les cas et les compare.

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

fait constamment exister quand l’effet se produit, c’est qu’il possède le pouvoir déterminant de cet effet.

Le caractère de nécessité est contradictoire sans ceSssi d’efficacité. — Essayera-t-on de se soustraire à ces conséquences en ajoutant à l’idée d’invariabilité, pour définir la cause, l’idée de nécessité et de suffisance, ou, selon le mot de Mill, d’inconditionnalité *? A la bonne heure! mais à condition de ne pas retirer d’une main ce qu’on accorde de l’autre. Car, si l’on parle de nécessité et de suffisance sans faire entrer dans ces mots l’idée de détermination, quel sens peut-on y attacher?

La cause alors, ce n’est pas seulement l’inintelligible, c’est l’inconcevable pur, c’est le contradictoire. Comment en effet le même objet peut-il à la fois être nécessaire, c’est-à-dire utile, indispensable, et d’autre part ne servir à rien? Et comment surtout peutil être à la fois suffisant, c’est-à-dire nécessitant, et d’autre part demeurer inefficace? En d’autres termes, comment la cause a-t-elle avec l’effet la liaison indissoluble que l’on suppose, alors qu’entre les deux on conçoit une séparation, une indépendance absolues, alors que la cause est, peut-on dire, par rapport à l’effet, exactement comme si elle n’était pas et si elle n’eût jamais été?

Conclusion. — Donc, qu’on le veuille ou non, il faut, même dans les sciences positives, sous peine de tomber dans l’absurde, faire entrer dans l’idée de cause l’idée de connexion nécessaire ou de détermination, et par conséquent, comme nous le disions, le but que se proposent les savants est double: trouver les déterminants des phénomènes, trouver les lois invariables de succession.

Ordre des questions. — Il est sûr d’ailleurs que ces deux problèmes sont étroitement liés l’un à l’autre. Mais ils sont distincts cependant ; et, si la solution de l’un conduit aisément à la solution de l’autre, elle n’est pas cependant la solution de l’autre. Entre les deux il y a une certaine distance à franchir, qui exige une nouvelle opération de l’esprit. De plus, cette distance ne peut être franchie qu’en un sens, c’est-à-dire que l’on ne peut indifféremment commencer par l’un ou par l’autre de ces problèmes.

En effet, tout phénomène qui est cause, c’est-à-dire antécédent déterminant d’un autre phénomène, est aussi antécédent inva-

1. La cause, d’après Mill, c’est l’antécédent inconditionnel, c’est-à-dire qui, dès qu’il est donné, suffit, sans qu’aucune autre condition soit requise, pour amener l’effet à sa suite. En d’autres mots, c’est la condition à la fois nécessaire et suffisante.

viable de ce phénomène : la raison l’affirme parce principe, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Mais la réciproque n’est pas vraie : tout antécédent invariable (en fait) n’est pas cause, c’est-àdire antécédent déterminant. Le jour, antécédent invariable de la nuit, n’est pas cause de la nuit. Donc, le problème de la découverte de la cause étant résolu, on passera aisément, par simple inférence, à l’invariabilité du rapport. La marche inverse est impossible l.

Résumé : division du problème et méthodes. — La

question se pose donc en définitive comme il suit : étant donnés des faits et des successions de faits, constatés par l’expérience, il s’agit d’abord de déterminer quels sont, parmi ces rapports de succession, les rapports de causalité. C’est le problème de la détermination de la cause, ou, pour emprunter l’expression très précise de Bacon, le problème de l’interprétation de l’expérience; on le résout par le raisonnement expérimental.

La chose faite, il s’agit d’ériger en lois universelles les rapports qui, dans les cas soumis à l’expérience, ont été reconnus pour être non seulement des rapports de succession, mais des rapports de causalité. C’est le problème de la position de la loi ou de la généralisation de l’expérience; on le résout par l’induction.

Détermination de la cause î difficulté. — D’où vient la difficulté de la découverte des causes? Elle tient à deux raisons: i° la manière dont le problème est posé par la nature même des choses; — 2° l’impossibilité où nous sommes défaire appel à la simple expérience ou, suivant l’expression anglaise, à la simple inspection pour le résoudre.

Le problème tel que le pose la nature est celui-ci : parmi une multitude de rapports de simple succession, trouver un rapport de causalité. En effet, chaque phénomène dans le monde a pour antécédents non seulement sa cause, mais les phénomènes concomitants

1. Te là il résulte que le problème de la détermination des rapports constants (pour tous les cas possibles) entre les choses, auxquels quelques-uns veulent réduire toute la science positive, n’est pas, pris à part, susceptible de solution. On ne le résout qu’en passant par le problème de la détermination réelle ou de la causalité. C’est seulement de la démonstration de la cause qu’on peut inférer l’existence de la loi générale.

L’INTERPRETATION DE L’EXPERIENCE

de cette cause; et de même il a pour conséquents, non seulement son effet, mais tous les phénomènes concomitants de cet effet.

« Le cours de la nature à chaque instant, dit Stuart Mill ( Log ., I, 415), n’offre, au premier coup d’œil, qu’un chaos, suivi d’un autre chaos. Il faut d’abord décomposer chacun de ces chaos en faits isolés. Il faut que nous apprenions à voir dans l’antécédent chaotique une multitude d’antécédents distincts, et dans le conséquent chaotique une multitude de conséquents distincts. Après quoi il s’agit de rechercher la liaison de chacun à chacun. »

Ainsi, des antécédents qui ne sont pas la cause, détacher la cause; ou des conséquents qui ne sont pas l’effet, détacher l’effet : voilà le problème tel que la réalité nous l’impose.

Or maintenant ce problème ne peut être résolu par simple inspection, car la causalité n’est pas chose sensible et perceptible. Si elle l’était, il n’y aurait qu’à observer avec attention. Tenant en main le fil conducteur de la causalité, on serait conduit d’un phénomène à l’autre. Toute la difficulté serait seulement de débrouiller les fils lorsqu’ils s’entremêlent. Malheureusement nous ne voyons jamais l’action d’une chose sur une autre chose ; par exemple, l’action d’une bille sur la bille qu’elle frappe; l’action de la lune sur la mer. Hume l’a démontré, personne depuis ne l’a contredit. Donc l’observation ici est et demeurera toujours impuissante; eût-on les yeux d’Argus ou des microscopes grossissant un million de fois, on ne verrait à cet égard rien de plus que ce que nous voyons.

Nature de la preuve. — La causalité ne pouvant être trouvée par simple inspection, il s’agit donc de la prouver par la force de la pensée et du raisonnement. Par où l’on voit que, dans les sciences même d’observation, l’esprit qui raisonne et qui interprète a bien autrement d’importance que le sens qui perçoit1.

A tout raisonnement il faut une base: quelle sera la base du raisonnement qui démontrera la causalité? En d’autres termes, la causalité elle-même ne pouvant être saisie, quel indice servira de preuve de la causalité?

1. Voyez dans le beau livre deM. Caro,le Matérialisme et la Science , le chapitre (il) où il démontre avec autant de précision que de force et d’éclat le rôle de l’esprit dans les sciences de faits. « La nature serait à nos yeux comme une lettre morte si l’esprit, par son activité propre, n’en interprétait les muets symboles. La science a besoin des matériaux que lui livre la réalité ; mais c’est l’esprit qui fait la science. Elle n’existerait pas sans l’étude expérimentale de la réalité ; mais elle n’existerait pas davantage si l’esprit ne venait lui donner sa signification, son sens, éclairer, si je puis dire, de sa propre lumière projetée au dehors l’obscur tableau des choses. » (P. 41.)

Première méthode: méthode des coïncidences. — Un

premier indice donnant lieu à une première méthode, c’est la coïncidence.

Coïncidence constante. — Le vulgaire, qui n’est pas exigeant en fait de preuves, se contente souvent d’une simple coïncidence. De là naissent tous les préjugés. Une comète paraît, une peste se déclare : c’est la faute de la comète ! On est treize à table, l’un des convives meurt le lendemain : fût-il mort d’indigestion, c’est la faute du nombre treize ! Peu importent les démentis que reçoivent dans la suite de semblables interprétations : une coïncidence trappante les a suggérées, les cas adverses sont sans force pour les dissoudre.

Il va de soi que la première condition d’une interprétation scientifique de l’expérience, c’est au contraire d’accorder aux cas adverses autant de force qu’aux cas favorables. Bien plus, puisque la cause c’est l’antécédent nécessaire et nécessitant, un seul cas de non-coïncidence, entre deux phénomènes que l’on croyait liés par une loi de causalité, met en échec1 toute la lorce probante qui résultait des coïncidences jusqu’alors constatées. La valeur comparée des cas positifs et des cas négatifs est donc, pour le savant, l'inverse de ce qu’elle est pour le vulgaire. Pour le vulgaire, un cas positif pèse plus que dix cas négatifs; pour le savant, un cas négatif unique balance, tant qu’il n’est pas expliqué par l’intervention d’une cause adverse, et annule, s’il est inexplicable de la sorte, tous les cas positifs, si nombreux qu’on puisse les supposer. Donc, pour inférer, d’une coïncidence constatée, un rapport de causalité, tout au moins faudra-t-il qu’il s’agisse d’une coïncidence invariable, d’une coïncidence qui ne soit, que l’on sache, jamais démentie, sauf le cas d’une cause adverse reconnue.

CoïBicidence répétée. — La probabilité s’accroîtra si cette coïncidence est en outre une coïncidence répétée, fréquente, multipliée. Car, qu’une coïncidence se reproduise un petit nombre de fois, cette coïncidence étant pourtant accidentelle, la chose est possible; ne voit-on pas au jeu de la roulette la rouge passer quelquefois dix et vingt fois de suite? Mais une coïncidence fortuite finit tôt ou tard, et plus souvent tôt que tard, par se trouver en défaut.

1. Nous ne disons pas annule , parce que la tendance d’une cause à produire un effet peut être contre-balancée par une cause adverse. Mais, s’il est prouvé qu’il n’y a pas eu de cause adverse, un seul cas négatif annule absolument tous les cas positifs.

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE. 123

Dans aucune roulette honnête on n’a encore vu la rouge passer cent fois de suite.

Gomme l’a bien montré M. Janet ( les Causes finales , appendice; Traité de Phil., p. 461 et suiv.), des coïncidences répétées excluent l’hypothèse du hasard et témoignent de l’existence d’une loi.

« Quelle différence y a-t-il entre ces deux propositions si différentes : « L’eau bouillante fait monter la colonne thermométrique jusqu’à un « niveau fixe appelé 100 degrés » et cette autre : « Une éclipse est le pré- « sage d’une calamité politique »? La différence, c’est que dans le premier cas la coïncidence est constante et sans exception, et que dans le second elle ne se rencontre pas toujours. Or le hasard peut bien amener quelquefois, souvent si l’on veut, une coïncidence entre une éclipse et un fait aussi fréquent que le sont les malheurs publics ; mais la raison se refuse à croire que le hasard puisse amener une coïncidence constante et sans exception. Cette coïncidence doit avoir sa raison d’être, c’est que l’un de ces phénomènes est la cause de l’autre ou qu’ils ont une cause commune : en un mot, c’est une loi. »

Coïncidence variée. — Enfin, la probabilité acquiert encore une valeur beaucoup plus grande si la coïncidence que l’on peut invoquer n’est pas seulement une coïncidence constante et multipliée, mais encore une coïncidence variée, c’est-à-dire si l’on a pu constater entre les phénomènes que l’on suppose liés par une loi de causalité, non seulement des coïncidences de présence , mais encore des coïncidences d'absence, et surtout des coïncidences de variation l. En effet, puisque la cause est l’antécédent nécessaire et nécessitant, si elle est donnée, le phénomène dont elle est la cause doit être donné ( posita causa, ponitur effectus) ; si elle est ôtée, le phénomène dont elle est la cause doit l’être aussi ( sublata causa , tollitur effectus ); et enfin, si elle varie, le phénomène dont elle est la cause doit varier simultanément ( variante causa , varialur effectus). De là trois sortes de coïncidences, trois indices

1. Par coïncidence variée nous n’entendons pas parler de coïncidences dans des circonstances variées , c'est-à-dire persistant en dépit des variations des circonstances, mais de coïncidences de présence, d’absence et de variation des ; phénomènes mêmes supposés liés par une loi de causalité. — La variation des circonstances concomitantes de la coïncidence donne lieu à un raisonnement d’un nouveau genre, dont on parlera tout à l’heure, et qui fait partie d’une autre méthode de démonstration de la causalité, bien plus décisive, comme on verra, à savoir : la méthode indirecte ou par voie d’exclusion. En effet, la variation des circonstances concomitantes ne change rien à la coïncidence elle-même. Si elle la rend plus probante, ce n’est donc pas directement mais indirectement, en ce que, permettant d’exclure toutes les coïncidences accidentelles, elle ne laisse subsister qu’une coïncidence unique, qui, par cela même, est aussitôt reconnue comme coïncidence causale.

possibles qui, lorsque chacun concorde avec soi-même (c’est-à-dire ne se dément en aucun cas) et que tous ensemble concordent entre eux (c’est-à-dire ne se démentent point les uns les autres), fournissent une preuve vraiment scientifique de l’existence d’un rapport de causalité.

Imperfections de cette méthode. — Pourtant cette méthode, quoique évidemment légitime et très puissante, n?a pas en core le degré de rigueur que l’on doit chercher, autant que possible, à atteindre dans les démonstrations scientifiques. On peut y signaler à cet égard trois imperfections.

1° Défaut de rigueur. — 1° Cette méthode s’appuie sur les coïncidences et se sert du nombre, de la constance et de la variété des coïncidences pour prouver, en excluant l’hypothèse du hasard , la causalité. Mais le principe sous-entendu qui est le nerf de la preuve, à savoir : des coïncidences multiples, constantes et variées excluent l’hypothèse du hasard et témoignent de l’existence d’une loi, est un principe certain sans doute, mais qui manque de précision. Puisqu’il y a des coïncidences de hasard, combien faudra-t-il donc de coïncidences pour exclure l’hypothèse du hasard ? On ne saurait le dire. Et même, comme il n’y a pas de limites, pour parler comme le vulgaire, à la puissance du hasard, l’hypothèse du hasard n’est jamais rigoureusement exclue; elle devient seulement de plus en plus improbable à mesure qu’augmentent les coïncidences constatées. Par cette méthode, la recherche des causes est donc ramenée à un vrai calcul des probabilités ; la démonstration peut atteindre sans doute une certitude morale très élevée, elle n’atteint jamais la certitude pure et simple.

2° Défaut de limite. — De plus, comme cette méthode comporte en elle-même, dans son essence, une certaine indétermination, elle assigne au savant une tâche vague et indéterminée. La preuve résultant des coïncidences, il s’agit, pour la fortifier, de multiplier les coïncidences de tout genre. Mais, d’ailleurs, tous les cas se vaudront, car toutes les coïncidences se valent en tant que telles. Pour cette méthode, il n’est pas de cas décisifs . Gomment y en aurait-il, puisque le problème lui-même, posé comme il l’est, ne comporte pas de solution décisive?

Or, en fait, le savant ne procède pas de la sorte; il cherche pour sa démonstration beaucoup moins des témoignages nombreux que des témoignages décisifs. Il lui arrive, dans certains cas, sur la constatation d’une seule coïncidence, de conclure sans hésitation à

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

l’existence d’un rapport de causalité. Comment en serait-il ainsi s’il n’y avait une preuve d’un autre genre que celle qu’on vient d’indiquer, une preuve précise, exigeant des conditions précises, conditions qui peuvent être remplies soit en entier par un seul et unique cas, lequel dès lors, du même coup, commence la démonstration et l’achève; soit en partie par certains cas dont chacun, sans achever la preuve, la fera du moins avancer d’une quantité bien déterminée1 ?

3° Défaut de précision. — Enfin la méthode des coïncidences, en admettant qu’elle arrive à exclure l’hypothèse du hasard et à démontrer l’existence d’une loi, ne permet pas, à elle seule, de savoir si on a affaire à une loi de causalité. Il faut, en effet, distinguer deux sortes de lois : les lois qui sont des rapports directs de causalité, et les lois qui, quoique invariables, sont de simples concomitances résultant soit de certaines dispositions ou collocations fixes des choses, soit d’un rapport commun des deux phénomènes concomitants à une même cause. Le phénomène C, par exemple, peut être, dans sa présence, dans son absence, dans ses variations, un concomitant constant du phénomène B, sans être lié à B par un rapport direct de causalité : c’est ce qui peut avoir lieu si B et G sont l’un et l’autre les effets simultanés et concordants d’une même cause A, — ou encore si B est lié à A, vraie cause de C, par suite d’une certaine collocation fixe des choses, qui n’èst pourtant pas un rapport de causalité2. Car, dans ces cas divers, les coïncidences

1. On verra plus bas en quoi consistent les cas de ce genre. La preuve dont il s’agit étant réalisée par l’exclusion de tous les antécédents sauf un, il y a des cas qui excluent plusieurs antécédents, ou un seul, et qui font ainsi avancer la preuve d’une quantité bien déterminée ; d’autres, d’un seul coup, permettent d’exclure tous les antécédents, sauf un, qui demeure dès lors comme la seule cause assignable. Nous ne saurions trop insister sur ce point, que parler de cas décisifs, c’est sortir de la méthode qui démontre directement la causalité en alléguant les coïncidences, et faire appel à une autre méthode, la méthode qui démontre indirectement la causalité, par voie d’exclusion, en alléguant les non-coïncidences.

2. Voici de ce dernier cas un exemple curieux que nous empruntons à M. Renouvier (Log., t. II, p. 225). On sait que la lune n’a pas, malgré le préjugé vulgaire, d’influence sur la rosée. La cause vraie de la rosée est la présence de la vapeur d’eau dans l’air et le refroidissement du sol par rayonnement quand le ciel est serein. Or supposons que la terre, comme d’autres planètes, soit entourée de plusieurs satellites tellement disposés qu’il ne puisse y avoir de nuit sereine sans lune. On aurait constamment le clair de lune comme antécédent quand il y a de la rosée, et constamment l'absence de clair de lune quand il n’y en a pas. Malgré cette coïncidence, le clair de lune ne serait ni une cause, ni une partie de la cause, ni même une simple condition de la rosée, mais seulement une circonstance constamment concomitante (en vertu d’une collocation) d’une condition nécessaire, quoique elle-même insuffisante de la rosée, savoir : la sérénité de l’atmosphère — (insuffisante, puisqu’il n’y a pas toujours de la rosée quand l’atmosphère est sereine). C (rosée) aurait pour con-

seront les mêmes. Donc la méthode des coïncidences ne permet pas de les distinguer. — Donc cette méthode, qui n’est pas susceptible d’une parfaite rigueur quand il s’agit de la preuve d’une loi, n’est pas susceptible non plus d’une parfaite précision quand il s’agit de l’espèce ou de la qualité de la loi.

§ Il

Recherche idéale d’une méthode. — Où donc chercher

une preuve à la fois rigoureuse , déterminée et précise de la causalité? Cherchons d’abord, dans l’abstrait, quelle serait la méthode en quelque sorte idéale : nous verrons ensuite à l’appliquer au concret, dans la mesure du possible.

La coïncidence solitaire, preuve de la causalité. — Si les phénomènes, au lieu de se produire plusieurs à la fois, par masses confondues, formaient une série unilinéaire dans le monde, nous serions absolument certains, quoique demeurant d’ailleurs aussi impuissants que nous le sommes à saisir directement les liens de causalité, que chaque phénomène est la cause de celui qui le suit. En effet, chaque phénomène doit avoir une cause, et il n’y aurait, dans l’hypothèse, aucune autre cause possible que l’antécédent immédiat.

Ou bien, les choses étant d’ailleurs ce qu’elles sont, si nous avions la toute-puissance du Créateur, de telle sorte que, lorsque nous hésitons pour trouver la cause entre plusieurs antécédents qui ont été simultanément donnés, il nous fût possible de réaliser dans quelque coin de l’univers comme un vide absolu, impénétrable à toute influence des parties adjacentes, puis, dans cette espèce « d’intermonde1 », dans cet îlot de vide, de réaliser successivement et un à un chacun des antécédents en question , nous aurions un procédé sûr pour déterminer la cause : ce serait d’exclure tous les antécédents dont la réalisation ne serait pas suivie de l’apparition du phénomène en question et de considérer comme cause l’antécédent dont la réalisation serait, au contraire, suivie de l’apparition de ce phénomène.

comitant constant de présence et d’absence B (clair de lune), sans qu’il y ait aucun lien causal ni entre B et G, ni même entre B et A (sérénité de l’atmosphère) vraie cause de C, mais simplement parce que, en vertu d’une certaine collocation, B et A seraient donnés et leraient défaut simultanément.

1 . Les Epicuriens appelaient intermondes, intermundia, les intervalles vides qui séparent les mondes et où séjournent les dieux.

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

En effet, la cause, c’est la condition à la fois nécessaire et suffisante ou déterminante d’un phénomène. Or, d’une part, tout phénomène qui n’est pas suivi de l’apparition d’un autre phénomène n’est certainement pas la condition suffisante de ce phénomène, et à ce titre peut être exclu ; par là d’abord il est prouvé que l’antécédent restant, s’il est unique, est au moins la condition nécessaire du phénomène : il est condition nécessaire, puisque sans lui le phénomène ne se produit pas. — D’autre part, tout phénomène qui, étant réalisé à part et isolément, est suivi de l’apparition d’un autre phénomène1 est certainement la condition suffisante et déterminante de ce phénomène. En effet, la coïncidence qui se produit alors entre cet antécédent et ce conséquent isolés est, pour emprunter à Bacon la qualification dont il se sert pour certaines classes de faits prérogatifs, une coïncidence solitaire. Or, si une coïncidence, même répétée , constante et variée , ne suffit pas à prouver rigoureusement la causalité, quand cette coïncidence se produit au milieu de coïncidences multiples, c’est-à-dire quand l’antécédent et le conséquent sont mêlés et confondus dans une pluralité d’autres phénomènes, — au contraire, un seul cas de coïncidence solitaire suffit à prouver un lien de causalité. Là en effet où un seul antécédent est donné, on ne saurait douter que cet antécédent ne soit la condition déterminante du phénomène. L’exclusion de tous les autres antécédents a exclu la possibilité de toute autre hypothèse.

Ainsi deux caractères de la cause : nécessité, suffisance. L’exclusion de tous les antécédents qui ne coïncident pas avec le phénomène en question, jointe à la coïncidence d’un antécédent pris isolément avec ce même phénomène, prouve ces deux caractères à la fois. Telle serait donc la méthode idéale.

Réalisation approximative : les exclusions légitimes. — Maintenant comment, destitués, ainsi que nous le sommes, de celte puissance absolue de séparation et d’annihilation supposée par cette méthode, la réaliser pratiquement, au moins d’une manière approchée? Bacon nous l’enseigne : « Facienda est naturæ solutio et separatio , non per ignem certe sed per nientem , tanquam ignem divinum . » Cette analyse, ce vide fait autour d’un antécédent unique et d’un conséquent unique, qui par cela même seront reconnus comme cause et effet l’un de l’autre, c’est à quoi

1. Pour simplifier, nous négligeons le cas où la cause est un groupe d’antécédents. Tl serait aisé d’adapter la démonstration à ces cas plus complexes.

l’on arrive idéalement par la vertu du raisonnement expérimental. On ne peut annihiler proprement les antécédents autres que l’antécédent causal : qu’à cela ne tienne ! quoique présents, on les annulera par la force de l’exclusion logique 4. On ne peut réaliser effectivement la coïncidence solitaire : n’importe ! on la réalisera idéalement au milieu même des coïncidences multiples, par la force de la pensée1 2.

Cette méthode, on le voit, échappera à toutes les objections qu’on peut faire à la précédente. La preuve obtenue par cette méthode, là où elle pourra s’appliquer, sera rigoureuse : elle. donnera pour résultat, non pas seulement une probabilité, mais une certitude. — De plus, la preuve à fournir est ici parfaitement déterminée; une limite est fixée : il s’agit d’arriver à la complète exclusion et à la coïncidence solitaire. La preuve est achevée dès qu’on y atteint. Et, par suite, on n’aura pas ici à accumuler indéfiniment les coïncidences, mais on s’efforcera de trouver des cas tels, qu’ils rendent légitimes une exclusion, ou plusieurs3, ou toutes les exclusions à la fois4. On verra que parfois il suffit de deux cas opposés pour rendre possibles, d’un seul coup, toutes les exclusions. — Enfin, la preuve, rigoureuse dans ses conclusions, bien déterminée dans ses moyens, est encore précise dans son objet. Ce qu’elle démontre, ce n’est pas une simple loi de concomitance, une loi dérivée ou empirique, c’est bien une loi de causalité.

Les qnata*e anodes du raisonnement expérimental : leur caractère. — Voyons donc quels sont les moyens pratiques de mettre en œuvre une semblable méthode. Il y en a quatre principaux, auxquels Stuart Mill a donné les noms de Méthode d’accord, Méthode de différence, Méthode des variations et Méthode des résidus.

1. Le défaut de coïncidence, dans certains cas, de ces antécédents avec l’effet en question, permet de les annuler dans les cas de coïncidence.

2. Par la machine pneumatique on isole l’action de la pesanteur de l’action de l’air. La méthod des exclusions procède de même idéalement. On pourrait l’appeler une méthode isolante ou pneumatique.

3. Tels sont, comme on verra, les cas dont fait usage la méthode dite de concordance.

A. Tels sont les cas qui rendent possible la méthode dite de différence. La méthode des coïncidences est surtout impuissante à rendre compte de ce dernier procédé. Dans la méthode de différence il y a deux coïncidences, l’une de présence, l’autre d’absence. Pourquoi donc ces deux coïncidences suffisentelles à prouver la causalité? La méthode des coïncidences l’ignore ; la méthode des exclusions l’explique. C’est qu’elles se produisent dans de telles conditions que toutes les circonstances antécédentes, sauf une, peuvent être exclues à la fois. (Voyez plus bas.)

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

Les trois premiers de ces procédés ont été indiqués par Bacon. Si la description qu’il en donne est parfois confuse dans le détail, il en a du moins admirablement compris et défini l’essence commune, à savoir : la preuve indirecte de Y affirmative par le moyen des négatives . Voici ce passage, le plus important peut-être du Novum Organum :

« Après avoir fait comparaître les exemples ou faits devant l’entendement dans les tables d’absence, de présence et de degré1, il faut trouver la cause. Or, pour peu que l’esprit veuille le faire de prime saut et affirmativement, comme il le fait toujours lorsqu’il est abandonné à luimême, aussitôt vont accourir les fantômes et les conjectures... A Dieu seul, ou aux célestes intelligences, il est donné de connaître les causes immédiatement par la voie affirmative : méthode trop peu proportionnée à la faiblesse de l’esprit humain, à qui il est donné seulement de procéder d’abord par les négatives, et, après les exclusions de toute espèce, d’arriver enfin, mais bien tard, aux affirmatives.

<l Ainsi il faut analyser et décomposer la nature, non pas à l’aide du feu matériel, mais à l’aide de l’esprit, comme par un feu divin. Nous disons donc qùe le premier procédé de l’induction véritable pour découvrir les causes est de rejeter et d’exclure successivement chacun des antécédents qui ne se trouvent pas dans tel exemple où la nature 2 en question est présente, ou qui se trouvent dans tel exemple où elle est absente, ou qui ne croissent pas ou ne décroissent pas avec elle. Alors seulement, en seconde instance, après les exclusions et les rejections convenables ( exclusiones et rejectiones débitas ), toutes les opinions volatiles s’étant dissipées en fumée, restera au fond du creuset l’affirmative véritable, solide et bien limitée3. » (Liv. II, xv et xvi.)

1. Les tables ne correspondent pas, comme on le dit souvent, aux méthodes d’accord, de différence et des variations, mais sont les collections de faits où l’on puise pour mettre en œuvre ces diverses méthodes. Ces tables pourront d’ailleurs être aussi utilisées pour la méthode des coïncidences.

2. Bacon se sert souvent des mots nature ou forme pour désigner la cause ou la loi. Son langage est encore celui de la physique du moyen âge. Mais il prend soin de prévenir la confusion par des définitions explicites : « La forme, dit-il, n’est rien si ce n’est la loi. » (Voyez Nov. Org., liv. I, li ; liv. Il, xxvii.)

3. C’est bien dans le même sens que Mill interprète au moins trois des méthodes sur quatre, quoiqu’il ne mette pas toujours cette interprétation assez en relief. Parlant de la méthode de différence et d’accord (la chose ne fait pas question pour la méthode des restes), il dit (ibid., p. 430) : « Elles sont toutes deux des méthodes d'élimination. Ce terme est très propre à exprimer l’opération qui depuis Bacon est considérée comme le fondement de la recherche expérimentale, à savoir : l’exclusion successive des diverses circonstances qui accompagnent un phénomène donné, afin de constater quelles sont celles dont l’absence est compatible avec la présence du phénomène. » M. Taine dit de même : « Toutes ces méthodes ont recours au même artifice, qui est l'élimination ou exclusion des caractères qui ne sont point le caractère cherché.' Soit un caractère connu; il est accompagné, suivi ou précédé de dix autres : lequel ou lesquels de ces dix sont liés à sa présence, en sorte que sa présence suf fise pour qu’ils soient donnés comme compagnons, antécédents ou conséquents? Toute la difficulté et toute la découverte sont là. Pour résoudre la difficulté et pour

rabier. — Logique. 9

§ III

1° Méthode d’accord. — Soit donc à trouver la cause du phénomène a qui s’est produit à la suite d’un groupe de circonstances simultanées que je désigne par les lettres AB CD E F. Il s’agit de discerner la cause parmi tous ces antécédents.

Pour cela, je cherche des cas divers de la production de a. Soit donc comme groupes divers d’antécédents: A.. CDEF, AB.. DEF, ABG..EF, ABGD..F, ABGDE.. Je raisonne ainsi : tout antécédent qui, donné dans la première expérience, ne l’est pas dans l’une des suivantes, n’est pas la cause cherchée. Donc B est exclu par la seconde expérience, G par la troisième, etc. Ges exclusions opérées, il en résulte que la coïncidence entre A et a est, alors même que d’autres phénomènes accompagnent A, une coïncidence solitaire : A est donc la cause cherchée.

Le canon de cette méthode sera donc le suivant : si plusieurs cas de la production d’un phénomène ne concordent qu’en une circonstance, toutes les circonstances variables d’un cas à l’autre devant être exclues, la circonstance qui demeure est nécessairement la cause cherchée1.

Voici un exemple de l’application de cette méthode. Soit à trouver la cause de la sensation de son.

« Pour y parvenir, nous recueillons beaucoup de cas où une oreille saine perçoit un son ; le son produit par une cloche, par une corde qu’on

opérer la découverte, il faut éliminer, c’est-à-dire exclure, parmi les dix, ceux qui ne sont point liés de cette façon à sa présence. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et que dans la nature le caractère cherché est toujours noyé dans une foule d’autres, on assemble des cas qui, par leur diversité, autorisent l’esprit à expulser cette foule.... L’expulsion faite, il ne reste devant nous que le caractère cherché. » {De Vint., t. II, p. 319.)

Donnons enfin le témoignage d’un philosophe très versé dans les questions scientifiques, Prévost de Genève : « Toutes les méthodes sûres qu’on peut employer dans les questions qui appartiennent aux sciences de fait et d’expérience me paraissent se réduire à une seule, la méthode d’exclusion. Cette méthode est propre à ce genre de science en ce sens seulement qu'elle lui est plus nécessaire. Car d’ailleurs le procédé d’exclusion s’emploie sans cesse dans toute espèce de questions. Et ce procédé est comme une sorte d’instrument universel qui s’applique à toutes les autres méthodes. » {Essais de Pkil ., t. II, p. 195.)

1. On voit combien la preuve serait affaiblie si, se bornant à constater la constance de la coïncidence entre A et a, on disait: A et a ont constamment coïncidé dans les expériences faites, donc ils sont liés par un rapport de causalité. Cette coïncidence est seule constante : voilà le nerl de la preuve. Si elle est seule constante, toutes les autres sont fortuites; donc celle-là seule est causale.

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

pince ou que frotte un archet, le son d’un tambour que l’on frappe, d’un clairon où l’on souffle, le son de la voix humaine, etc. On découvre que tous ces cas si différents s’accordent en un seul point, qui est la présence d’une vibration du corps sonore propagée à travers un milieu jusqu’à l’organe auditif. Cette vibration transmise est l’antécédent cherché. » (Taine, De Vint., II, p. 310.)

2° méthode de différence. — La méthode de différence est l’inverse de la précédente. Elle est surtout applicable dans les sciences expérimentales. Ce n’est que par exception que la simple observation peut rencontrer des cas qui en permettent l’application. Soit à trouver la cause de a , partie d’un effet total a b c d, produit à la suite du groupe de circonstances A B C D . Si, tous ces antécédents restant d’ailleurs les mêmes, la suppression de A est suivie de la suppression de a , je raisonnerai comme il suit : B C D donnés dans la première expérience en même temps que a n’étaient pas la cause de a; car la seconde expérience montre qu’ils peuvent être donnés sans que a soit donné. Donc, ces antécédents exclus, la coïncidence de A et de tf, dans la première expérience, est bien, en dépit des circonstances environnantes, uni coïncidence solitaire : A est donc la cause cherchée 1 * * 4.

Le canon sera le suivant : si un cas où un conséquent est donné et un autre où il ne l’est pas ne diffèrent entre eux que par l’absence ou la présence d’un antécédent déterminé, tous les antécédents communs devant être exclus, l’antécédent présent dans un cas et absent dans l’autre sera la cause cherchée.

Lorsqu’un homme est frappé au cœur par une balle, c’est par une application instinctive de la méthode de différence que nous affirmons que la blessure est la cause de sa mort. En effet, l’homme était plein de vie une seconde auparavant, toutes les circonstances étant les mêmes, sauf la blessure. De même c’est par cette méthode que nous apprenons que l’action de boire est la cause de la cessation de la soif.

Ses privilèges. — Dans les sciences, cette méthode est consi-

1. Par a je désigne exactement la différence entre les deux effets généraux, savoir : abc d — bcd. Mais il arrive souvent que, par la seule suppression de a, l’effet total change de nature, sans qu’on puisse exactement mesurer la différence entre les deux effets généraux. En ce cas on peut seulement conclure que BCD n’est pas la cause suffisante de a b c d et que A en est au moins la condition

nécessaire ou cause partielle. Si un corps se meut sollicité par deux forces A B,

et s’arrête par la suppression de A, A est la cause totale de la différence entre les deux états comparés du mobile, mais la cause seulement partielle du mouve-

ment tel qu’il était donné.

dérée comme la plus puissante de toutes ; surtout lorsque, la cause pouvant être introduite ou supprimée à volonté, au milieu des circonstances bien connues et toujours les mêmes, on peut faire successivement deux applications de la méthode de différence dont l’une constitue la preuve et l’autre la contre-épreuve *. Par exemple, lorsqu’un timbre sonne sous la cloche de la machine pneumatique, la suppression de l’air, alors que toutes choses demeurent égales d’ailleurs, étant suivie de la suppression du son, on en conclut déjà légitimement que l’air était la cause ou une partie de la cause du son. La contre-épreuve a lieu lorsque, toutes choses restant égales d’ailleurs, la rentrée de l’air dans la cloche est suivie de la reproduction du son.

3° méthode des variations. — Soit à trouver la cause du phénomène a qui s’est produit à la suite d’un groupe de circonstances A B C D E . Si l’on peut se procurer des cas où des variations de a coïncident avec les variations de l’un de ces antécédents, A par exemple, tous les autres antécédents restant invariables; c’est-à-dire si l’on a, par exemple, A2 B G D E, suivi de a% ; A3 B G D E suivi de a3, etc. (logiquement une seule coïncidence de variations entre un antécédent et un conséquent, si tous les autres antécédents sont demeurés invariables, est pleinement suffisante), on raisonnera comme il suit : tout antécédent qui ne varie pas en même temps que l'effet n’est pas cause de cet effet. Exclusion faite de ces antécédents, la coïncidence entre A et a devient une coïncidence solitaire : A est donc la cause cherchée.

1. Au point de vue logique, toutes les méthodes se valent, car les exclusions sont aussi légitimes dans la méthode de concordance que dans la méthode de différence, et la conclusion qui suit la parfaite exclusion est aussi nécessaire dans une méthode que dans l’autre. Mais, au point de vue pratique, les résultats obtenus par la méthode de différence sont ordinairement beaucoup plus sûrs. Voici pourquoi. La méthode de concordance est surtout une méthode d’observation ; la méthode de différence est surtout une méthode d’expérimentation. Or quand, dans des circonstances bien connues, on produit soi-même un phénomène pour juger de son effet, on peut être dans certains cas moralement sûr qu’on 11’en a pas en même temps, et sans le savoir, introduit un autre qui serait la véritable cause de l’effet produit. Au contraire, lorsque la nature nous montre la concomitance de deux phénomènes dans des circonstances diverses, nous sommes plus difficilement assurés qu’il n’y a pas quelque autre phénomène caché concomitant de celui que nous croyons cause et qui est peut-être la véritable cause. En deux mots, dans les deux méthodes, toutes les exclusions faites sont également légitimes ; mais dans la méthode de concordance on est beaucoup moins sûr que toutes les exclusions, nécessaires avant d’affirmer la relation de causalité entre un phénomène et un autre, aient été faites.

De même, ce n’est pas au point de vue logique que la contre-épreuve est nécessaire, c’est au point de vue pratique. On n’en aurait nul besoin si on était sûr qu’aucun antécédent n’a échappé à l’observation. C’est toujours l’observation — et non le raisonnement lui-même — qui est sujette à caution. (Voyez plus bas.)

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

Le canon sera : quand un phénomène varie, si toutes les circonstances, sauf une, demeurent invariables, toutes les circonstances invariables devant être exclues, l’unique antécédent restant est nécessairement la cause cherchée1.

La célèbre expérience de Pascal sur le Puy de Dôme est une preuve par variations concomitantes de la liaison qui existe entre la pesanteur de l’air et la hauteur de la colonne barométrique 2.

4° Méthode des résidus. — Soit un effet complexe abcd qui s’est produit à la suite du groupe de circonstances ABCD. Si, en vertu d’inductions antérieures, je sais que B a pour effet b , C pour effet c, D pour effet d , cherchant la cause du reste a de l’effet total, je puis exclure B CD qui, produisant comme effet bcd , ne peuvent en même temps produire a. Donc, défalcation faite de cette partie du conséquent et de cette partie des antécédents, la coïncidence entre A et a devient, s’il n’y a pas d’autre antécédent resté inconnu, une coïncidence solitaire : dont A est la cause cherchée.

« La plupart des phénomènes que nous offre la nature , dit Herschel (p. 153), sont très compliqués, et, quand on les a disséqués, qu’on a rapporté aux causes connues déjà les parties expliquées, ce qui reste se présente constamment sous la forme d’un phénomène à la fois neuf et propre à conduire aux plus importantes conclusions.... Arago ayant suspendu une aiguille aimantée par un fil de soie et l’ayant mise en mouvement, crut remarquer qu’elle arrivait plus vite au repos quand elle oscillait au-dessus d’un plateau de cuivre. Il y avait là deux causes qui pouvaient produire cet effet : la résistance de l’air, et celle du fil de soie. Mais l’effet de ces deux causes pouvait être exactement déterminé par l’observation faite en l’absence du cuivre. Déduction faite de cet effet, le phénomène résidu consistait en ce que le cuivre développait en effet une influence retardatrice. Ce fait a été la première origine de la découverte de l’électricité magnétique. »

1. La méthode des variations peut être aisément ramenée à la méthode de différence. Il suffit pour cela de considérer la variation (par exemple, l’augmentation) de l’effet comme un phénomène nouveau, et la variation de la cause (par exemple, l’augmentation) comme une cause nouvelle. — Réciproquement, la méthode de différence peut être ramenée à la méthode des variations. Il suffit pour cela, comme le remarque M. Renouvier, de considérer l’absence de la cause et de l’effet comme la valeur zéro de la cause et de l’effet.

2. La méthode des variations, qui peut s’associer aux précédentes, supplée le plus souvent la méthode de différence, lorsqu’il s’agit de déterminer faction de certaines causes qu’on ne peut jamais supprimer. Il peut être alors possible de faire au moins varier cette cause sans modifier les autres circonstances, ou bien la nature elle-même le fait pour nous. D’où l’application possible de la méthode des variations. C’est ainsi qu’on prouve l’action de la chaleur sur la dilatation des corps, l’action de la lune sur les marées.

Le canon sera le suivant : lorsqu’une portion d’un phénomène peut être, de science certaine, attribuée à certains des antécédents donnés, ces antécédents étant, par cela même, exclus de la production du reste du phénomène, ce reste est l’effet du reste des antécédents.

Dans d’autres cas, l’antécédent auquel on doit rapporter le phénomène en résidu ne s’offre pas de lui-même, comme dans le cas qu’on vient de rapporter : il reste à le déterminer. Ainsi, le mouvement d’Uranus s’expliquant dans son ensemble par des causes connues, les irrégularités de ce mouvement étaient un résidu qui, déterminé avec précision, conduisit Leverrier à la découverte de Neptune. « Presque toutes les grandes découvertes en astronomie, dit Herschel ( Esquisses d'astronomie, p. 584), ont été le fruit de l’étude des restes. Telle fut l’insigne découverte de la précession des équinoxes. »

Elle est impliquée dans les trois premières. — Cette méthode est considérée par certains logiciens comme accessoire par rapport aux trois autres. Pourtant, outre qu’elle a fourni de son importance des preuves assez éclatantes, on peut remarquer qu’elle intervient constamment dans l’usage des trois premières. Quand on cherche l’antécédent d’un phénomène déterminé, on le cherche d’ordinaire dans un groupe assez restreint d’antécédents. De quel droit? C’est que, se fondant sur la connaissance déjà acquise des lois de la nature, on débute dans la recherche par une immense exclusion de tous les antécédents que l’on sait déjà n’avoir pas de rapport avec le phénomène dont il s’agit. Le phénomène en question est considéré dans l’ensemble de la nature comme un reste encore inexpliqué, dont il s’agit de trouver la cause parmi les seules causes qui, n’étant pas encore pourvues d’un rôle et d’une fonction déterminés, demeurent en résidu et disponibles pour de nouvelles explications. Otez cette exclusion par laquelle le phénomène étudié est considéré comme un reste de l’effet universel (qui est l’état total du monde à un moment donné), explicable par un reste de l’antécédent universel (qui est l’état du monde à l’instant antérieur), et, chaque fois que l’on aura à chercher la cause d’un phénomène, il faudra passer en revue toutes les parties de cet antécédent universel, à commencer, comme il était de règle pour les devins d’autrefois, par la position des astres, les entrailles des bœufs, l’appétit des volailles et les éternuements intempestifs. C’est grâce à une application préalable de la méthode des résidus que cette

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

tâche impossible est réduite en fait à une tâche accessible aux forces humaines.

Toutes s’y ramènent. — Il y a plus à dire : non seulement une application préalable de la méthode des résidus est nécessaire pour réduire et délimiter le champ d’application des autres méthodes, mais encore ces méthodes elles-mêmes, d’après les explications qui précèdent, ne sont évidemment que des variations de la méthode des résidus. Dans toutes ces méthodes, la cause est obtenue comme reste d’une soustraction ou d’une exclusion. Il n’y a que le motif de l’exclusion qui varie. Dans la méthode d’accord, le motif de l’exclusion, c’est l’absence de certains antécédents alors que le phénomène en question est présent; dans la méthode de différence, c’est la présence de certains antécédents alors que le phénomène est absent; dans la méthode des variations, c’est la nonvariation de certains antécédents alors que le phénomène varie; dans la méthode des résidus, enfin, c’est l’attribution déjà faite à certains antécédents d’effets autres que le phénomène étudié.

Imperfection pratique de ce§ méthodes. — Il a été prouvé que la méthode d’exclusion est en soi d’une rigueur absolue. Mais, il faut le reconnaître, dans l’application de cette méthode on est toujours exposé à des illusions et à des erreurs. Certes, si on suppose les expériences réduites à des formules aussi nettes qne celles que nous avons représentées par des lettres, formules qui sont comme le schème abstrait et idéal de ces méthodes, la conclusion qu’on en tire est rigoureuse, mais le grand point, comme l’a dit Whewell, est de réduire les expériences à de telles formules. En d’autres termes, la difficulté ne réside pas dans le raisonnement expérimental lui-même, mais dans l’exacte et complète analyse des cas qu’on lui soumet: elle réside, en un mot, dans l’observation ellemême.

Difficulté de la parfaite exclusion. — En quoi consiste ici la plus grande difficulté 1 ? A n’omettre aucun des antécédents parmi lesquels la cause doit être cherchée. Si cette condition n’a pas été remplie, on croira l’exclusion complète alors qu’elle ne l’est pas ; et l’antécédent restant, qui dès lors sera pris pour cause, ne sera peut-être pas la vraie cause, puisqu’il restera en outre, sans

1. Il y en a d’autres, sur lesquelles nous ne pouvons insister ici • par exemple, à prendre les choses en gros, et il faut souvent les prendre ainsi dans la pratique, les mêmes effets peuvent être produits par diverses causes, d’où l’infériorité pratique de la méthode d’accord en particulier.

qu’on s’en doute, d’autres antécédents qui n’ont pas été exclus. Les causes qui se dérobent sont la grande pierre d’achoppement dans les inférences scientifiques aussi bien que dans les inférences vulgaires. Un homme tombe frappé d’une balle. La balle est la seule circonstance apparente à laquelle on puisse, par la méthode de différence, attribuer sa mort. Qui sait cependant si, dans l’instant qui précédait immédiatement, il n’avait pas été frappé d’apoplexie? L’ignorance de la pesanteur de l’air avait conduit à attribuer au vide ou, comme on disait, à l’horreur du vide l’ascension de l’eau dans les pompes1. — Les omissions de ce genre sont plus communes, il est vrai, dans les cas de simple observation que dans les cas d’expérimentation, où l’on opère au milieu de circonstances plus rigoureusement déterminées, en apportant soi-même à ces circonstances un changement que l’on s’efforce de déterminer lui-même avec précision. Cependant, même alors elles sont possibles, et bien souvent l’expérimentateur, croyant introduire ou supprimer un seul antécédent, en introduit ou en supprime un autre, ou plusieurs autres concomitants du premier, dont il ne s’aperçoit pas. Là est la grosse difficulté de la méthode expérimentale en physiologie : par exemple, quand on veut, par vivisection, démontrer les fonctions des organes. Le phénomène produit n’est pas toujours le résultat direct de la suppression d’un certain organe, mais souvent le contre-coup plus ou moins éloigné de l’effet produit par cette suppression sur un autre organe, ou sur l’ensemble de l’économie. C’est pour cette raison que, jusqu’à notre époque, on avait cru la méthode expérimentale à peu près inapplicable à la physiologie.

Ainsi la découverte des causes se fait par l’élimination des antécédents qui ne sont pas cause. Mais, pour être sûr que l’élimination complète, condition de cette méthode, est réalisée, il faudrait avoir pu, au préalable, éliminer l’inconnu de ses observations et de ses expériences même. Or il n’est pas de règle logique pour l’élimination de l’inconnu. Il n’y a pas de preuve qu’une énumération des antécédents soit jamais exacte et complète. L’unique ressource ici, c’est donc « l’art vivant de l’observation et de l’expérience2 », fruit

1. Remarquons que le vide est bien une condition nécessaire du phénomène. Il y a plus : si on limite la question posée à ces termes-ci: quelle est la cause de la différence du niveau de l’eau avant et après l’ascension du piston? il n’y a de cause assignable que celle-ci : l’ascension du piston et le vide ou place libre qui en résulte. L’action de l’air est la même aux deux moments ; la différence de l’effet vient donc uniquement de la différence des conditions où cette action s’exerce.

2. Renouvier, Logique , t. II, p. 208 et suiv. Dans ce chapitre, M. Renouvier

L’INTERPRÉTATION DE L’EXPÉRIENCE

des dons naturels et de la pratique. Mais cet art, qui n’est pas un ensemble de règles, ne peut prétendre à l’infaillibilité. C’est pourquoi les conclusions scientifiques, dans les sciences inductives, demeurent, quoi qu’on fasse, affectées de la possibilité d’un doute. Cette possibilité est fort souvent pratiquement négligeable; elle n’est jamais mathématiquement égale à zéro.

Résumé. — En résumé, deux méthodes possibles pour la recherche des causes : la méthode des coïncidences et la méthode des exclusions.

L’une est directe; l’autre est indirecte.

L’une, procédant par exclusion du hasard, adopte comme indice de la causalité les coïncidences entre un antécédent et un conséquent; l’autre, procédant par exclusion des antécédents qui ne sont pas cause, adopte comme preuve de la causalité les non-coïncidences entre ce conséquent et tous les antécédents sauf un, par où la coïncidence entre ce même conséquent et cet antécédent restant est démontrée coïncidence solitaire, c’est-à-dire causale.

Au point de vue logique , l’une n’est pas rigoureuse; l’autre l’est. D’une part, la preuve à fournir est indéfinie, la conclusion ne peut donc devenir qu’infiniment probable. D’autre part, la preuve à fournir est déterminée : la conclusion peut donc devenir certaine, à savoir : quand elle s’impose comme l’unique hypothèse restée possible.

Au point de vu e pratique, l’une est longue : comme l’avare, elle fait un total qui ne lui paraît jamais suffisant ; l’autre est relativement courte : son but est atteint dès qu’elle a trouvé deux cas où les groupes d’antécédents ne diffèrent qu’en une circonstance déterminée.

Les deux méthodes peuvent d’ailleurs être simultanément employées et tirer parti, à deux points de vue différents, des mêmes tables de faits.

Dans leur application, l’une et l’autre font usage de matériaux fournis par l’observation. Or toute observation est faillible. Donc aucune de ces deux méthodes, ni toutes deux réunies ne sauraient

a fait une critique très pénétrante des méthodes de Mill. Nous croyons qu’il y aurait eu avantage à distinguer, comme nous l’avons fait, la valeur logique de ces méthodes considérées in abstracto, delà valeur pratique de leur application in concreto. En outre, peut-être M. Renouvier exagère-t-il la difficulté de l’énumération complète des antécédents. Les cas où les causes se dérobent si obstinément et sont masquées par d’autres antécédents sont, après tout, des exceptions. — On ne saurait d’ailleurs contester à M. Renouvier que la certitude dans les sciences physiques n’est jamais absolue.

procurer aux sciences où on les met en œuvre une certitude absolue.

Page 1