‹ Leçons de philosophie (volume 2)Chapitre 45 sur 47 · Cf. Delbœuf, Essai de logique scientifique, ch. 1, g · texte numérisé non relu

Cf. Delbœuf, Essai de logique scientifique, ch. 1, g

que de mémorables erreurs. C’est bien le cas de dire avec le poète : « O revers, 6 leçons ! » Qui donc osera maintenant prétendre qu’il possède dans l’évidence un moyen infaillible de reconnaître la vérité? Ce serait dire : « Les penseurs les plus perspicaces, les plus attentifs, les plus dévoués à la vérité n’ont pas su se servir de ce critérium ; mais moi je saurai en user de manière à m’assurer, quand il me plaira, l’infaillibilité. » Infailliblement évidente serait la sottise d’une telle prétention.

La nature de l'évidence l’explique. ■ — Non seulement on constate qu’en fait il y a des évidences parfaites et pourtant illusoires, mais on s’explique, quand on connaît la nature de l’évidence, qu’il en soit ainsi, et l’on reconnaît qu’il n’en peut pas être autrement. Nous avons ailleurs ( Psych ., ch. xxi, appendice) défini l’évidence : c’est le caractère d’objectivité apparente de toute représentation qui réunit ces deux conditions, de n’enfermer aucune contradiction interne qui la détruise, et de n’être affectée par une autre représentation d’aucune contradiction externe qui la tienne en échec. Or supposons donnée une représentation exémpte de contradiction interne, mais susceptible d’ailleurs d’être contredite par quelque vérité expérimentale ou rationnelle; — supposons de plus que cette vérité ne soit pas soupçonnée, ou même, plus simplement, qu’étant déjà connue elle ne soit pas actuellement présente à l’esprit;— supposons enfin que le sujet en question, ignorant la doctrine sceptique et ses arguments, n’ait pas sous la main comme les sceptiques, à défaut de raison particulière et topique de douter dans le cas supposé, cette raison générale, valable pour tous les cas, la constante faillibilité de l’esprit humain : comment s’y prendra-t-il pour s’empêcher de juger évidente cette représentation, et d’y adhérer de toute la force de son esprit? Comment, par exemple, un ignorant, qui n’a fait ni de psychologie ni de physiologie, pourrat-il s’empêcher de croire en toute confiance et sécurité que les couleurs soient sur les objets, ou que la douleur qu’il sent dans son doigt soit effectivement dans son doigt? Son doute serait, à la lettre, un fait sans cause.

Descartes lui-même, comme on le voit en maint endroit, entend très justement par évidence l’impossibilité de faire aucune objection valable à une proposition donnée. Mais celte impossibilité peut certainement provenir de l’ignorance ou de l’oubli des objections possibles. Donc l’évidence peut et doit parfois apparaître comme le caractère d’une proposition radicalement fausse, dès que

par ignorance ou par oubli nous sommes hors d’état d’y rien objecter.

Si l’on imagine, pour bien s’en rendre compte, une conscience trop étroite pour pouvoir embrasser plus d’une représentation à la fois, cette conscience ne connaîtrait jamais le doute ; tout ce qu’elle penserait lui paraîtrait évident. Un tel état se trouve à peu près réalisé dans la plupart de nos rêves. De là la croyance pleine et entière qui accompagne les rêves, même ceux qui nous paraissent ensuite les plus absurdes, dès que la raison se réveille et reprend ses droits.

Conclusion. — Concluons donc que ce qu’on nomme évidence n’est nullement, comme on l’a tant répété en dépit des démentis de l’expérience, de l’histoire et de l’analyse psychologique, un signe infaillible de la vérité.

Autres critères proposés. — Quelques philosophes reconnaissant le défaut de ce prétendu critérium en ont proposé d’autres. Reid et ses disciples veulent qu’on s’en réfère au sens commun; Lamennais et d’autres ne voient de garantie assurée que dans le consentement universel.

Le sens commun. — Si par sens commun on entend l’ensemble des opinions généralement reçues, ce critérium se ramène à celui du consentement universel, dont il sera question tout à l’heure. Mais par sens commun on peut entendre aussi le bon sens, la lumière naturelle, la raison commune dans sa pureté et sa rectitude originelles, souvent altérées et corrompues, à ce que l’on suppose, par les recherches scientifiques et philosophiques. N’est-il pas des esprits d’ou le raisonnement a banni la raison? — Que penser de cette règle ainsi entendue?

Où le trouver dan» sa pureté? — Dire que les recherches et la réflexion peuvent altérer la lumière naturelle, cela veut dire apparemment que le résultat des recherches et de la réflexion c’est de meubler l’esprit d’idées et de propositions générales dont on se sert ensuite comme de règles pour juger du vrai et du faux au même titre que des principes primitifs de la raison, alors pourtant que ces idées et ces propositions n’ont point la même valeur et sont même peut-être en contradiction secrète avec les principes de la raison. — Ce danger est réel Mais où dore et chez qui trou-

vera-t-on la lumière naturelle toute pure, la simple et droite raison telle qu’elle est sortie des mains du Créateur?

L'ignorance n’est pas une garantie. — Serait-ce par hasard, comme on a l’air de le sous-entendre, dans la foule des ignorants qui n’ont ni étudié ni réfléchi? Le prétendre serait oublier que les associations d’idées naturelles, les passions, l’imagination sans règle et sans frein ont, pour créer des préjugés de tout genre, une bien autre puissance, une bien autre fécondité que la subtilité des recherches scientifiques et les abus du raisonnement. Le sauvage le plus ignorant est en proie à une sorte de vertige perpétuel1. Son esprit est, comme on l’a dit, tatoué d’images monstrueuses. Des fétiches hideux ou ridicules encombrent son imagination. Du plus au moins, tous les prétendus représentants de la pure lumière naturelle en sont là. — Sans doute la réflexion, la science, la philosophie ont leurs excès, leurs dangers et leurs illusions; mais on peut dire cependant que si, dès l’origine, ces vaillantes filles de l’esprit humain ne s’étaient employées à le défendre contre les aveuglements de l’ignorance et les duperies de l’imagination et des passions, la raison humaine aurait fini par sombrer dans l’absurdité.

C’est donc à la fois une grave erreur de psychologie et de logique et une iniquité de déférer les travaux consciencieux des chercheurs au prétendu bon sens du premier venu. Il est indigne de soumettre la raison attentive et patiente des Descartes, des Newton et des Kant au tribunal de la raison vulgaire, inattentive et présomptueuse, qui, sans eux et leurs pareils, irait s’enfonçant de plus en plus dans des sottises sans nom.

Conséquences de l’appel au sens commun. — Le

résultat serait aisé à prévoir : des penseurs comme Reid, quoique très estimables, n’ont peut-être pas grand’chose à craindre de cet appel au sens commun : il n’y a pas beaucoup de choses dans leurs ouvrages qui soient faites pour le surprendre. Mais tous les penseurs vraiment originaux et inventifs seraient infailliblement condamnés par le sens commun, car nécessairement ils l’étonnent et le contredisent.

Ils l’étonnent parce qu’ils le dépassent. Le sens commun a la vue claire peut-être, mais courte à coup sûr. Il ne soupçonne ni les difficultés des questions, ni souvent les questions mêmes. En

1. Voyez dans Y Essai de psych. de M. Renouvier la théorie du vertige mental.

général, il se contente du fait, qui lui semble simple et naturel, et n’en cherche pas les raisons. Toutes les recherches proprement scientifiques sont au delà du sens commun; par suite, elles lui apparaissent choses oiseuses ou même blâmables. Il confond aisément le savant et le sophiste (voy. dans les Nuées d’Aristophane l’opinion du sens commun sur les recherches de Socrate).

D’autre part, le sens commun, s’en tenant aux premières apparences et y mêlant en outre ses imaginations, admet souvent comme vraies des choses fausses : c’est pourquoi, lorsque la vérité est un jour découverte, elle contredit et choque presque inévitablement le sens commun. Il n’est pas une seule grande vérité scientifique que le sens commun n’ait d’abord méconnue et repoussée. Christophe Colomb, Galilée, Harvey ont paru en leur temps dénués de tout sens commun. — Dans l’ordre même des vérités morales, le sens commun suspecte tout ce qui sort de l’ordinaire et du commun : la vertu socratique l’inquiète; la vertu stoïcienne l’effarouche ; la vertu chrétienne elle-même a été appelée la folie de la croix. Le bon sens de l’excellent Pline n’y peut rien comprendre. Quand les apôtres, animés de l’esprit nouveau, parlent à la foule, la foule les juge « pleins de vin doux » ; et l’enthousiasme de saint Paul s’attire de Festus cette étrange semonce : « Paul, tu n’as pas le sens commun. Insanis , Paule f »

Résumé. — En résumé donc, l’appel au sens commun érigé en critérium général de la vérité, c’est en fait l’appel à l’ignorance et au préjugé, et par suite c’est la condamnation de toute science et de toute philosophie1.

Consentement universel. — Critique. — Quant au consentement universel, nous admettons qu’on puisse le considérer

1. Bacon ( Nov . Org ., I, lxxvii), Descartes ( Discours , passim), Kant et bien d’autres s’expriment avec une juste sévérité contre cet appel au sens commun en matière philosophique et scientifique. Citons seulement l’arrêt si bien motivé de Kant:

« Les adversaires du grand homme, dit-il en parlant de Hume, imaginèrent un moyen facile de le réfuter, ce fut d’en appeler au sens commun. C’est sans doute un grand bienfait du ciel que de posséder un entendement sain. Mais il faut le prouver par des faits, en montrant de la réflexion et de la raison dans ce qu’on pense et ce qu’on dit, et non point en y faisant appel comme à un oracle, quand on ne sait rien dire de propre à justifier ses assertions. Quand l’intelligence et la science sont en défaut, alors et pas plus tôt on fait appel au sens commun; c’est une des subtiles inventions de notre temps, à l’aide de laquelle le parleur le plus futile peut entreprendre l’esprit le plus solide et lui résister. Mais tant qu’il reste quelque peu d’idées, on se garde bien de recourir à cette ressource.

« A voir la chose de plus près, cet appel n’est qu’un recours au jugement de la multitude; approbation dont le philosophe rougit, mais dont se prévaut et s’enor-

comme une preuve de la vérité, puisque, s’il est réellement universel, il faut qu’il résulte ou de la nature même de l’esprit humain (ex. : la croyance aux axiomes) ou d’une expérience universelle (ex. : la croyance à l’existence de nos semblables). — 1° Malheureusement, bien restreint est le nombre de vérités que l’on peut ainsi recueillir du consentement universel! Que ce soient les plus précieuses, nous l’accordons. Mais elles ne peuvent suffire à la curiosité scientifique et philosophique, ni même aux besoins pratiques qui exigent une connaissance de plus en plus approfondie des secrets de la nature. Le consentement universel nous renseignera-t-il sur les propriétés des gaz et la nature de l’électricité?

2° Il y a plus : si l’on considère les vérités mêmes qui sont universellement consenties, par exemple, le devoir, Dieu, la liberté, etc., et si l’on en retranche, comme il le faudra, toutes les différences dans la manière d’entendre ces vérités, suivant les temps et les lieux, qu’en restera-t-il? Des formes vides, privées de toute substance, de tout contenu positif, presque des noms, verba , flatus vocis. C’est trop peu pour qu’elles aient encore quelque utilité et gardent quelque prix.

3° Enfin, le consentement universel étant érigé en règle de la vérité, il s’ensuit immédiatement qu’il n’est pas, comme on le prétend, la seule règle ; car, s’il est une chose qui soit de consentement universel, c’est à coup sûr celle-ci: que chacun peut et doit s’en rapporter à ses facultés personnelles pour juger du vrai et du faux. Qui donc a jamais cru à sa propre existence sur un autre témoignage que celui de sa conscience? Ceux qui récusent tout autre juge que le consentement universel sont donc condamnés par le tribunal même qu’ils déclarent infaillible.

§ III

Ces critères se ramènent à celui de l’évidence. —

Nous voici donc ramenés au critérium de l’évidence. Au fond,

gueillit le parleur populaire. Je crois pourtant que Hume eût pu prétendre avec autant de droit que Béattie au sens commun.... Un ciseau et un maillet peuvent très bien servir à travailler un morceau de bois; mais, s’il s’agit de graver sur cuivre, il faut un poinçon. Ainsi le sens commun et le sens spéculatif sont tous les deux utiles, mais chacun dans son espèce : celui-là, s’il s’agit de jugements qui trouvent leur application immédiate dans l’expérience, celui-ci quand il faut juger en général, par simples notions, par exemple en métaphysique, où ce qui s’appelle le bon sens, mais souvent par antiphrase, ne pense absolument rien. » ( Prolégom ., préface, trad. fr., p. 15.)

d’ailleurs, qu’on le remarque, c’est l’évidence même qui, avec des restrictions et des réserves, se trouve invoquée sous les noms de sens commun et de consentement universel. Car qu’est-ce que le sens commun et le consentement universel admettent comme vrai, sinon ce qui leur paraît évident, et parce que cela leur semble évident ? Dire que le sens commun est le critérium, c’est dire simplement que l’évidence telle qu’elle apparaît à un entendement simple et sain est le critérium; et dire que le consentement universel est le critérium, c’est dire que l’évidence egalement manifeste à tout le monde est le critérium.

«Vaste estimation de l’évidence. — Or, nous l’avons dit, l’évidence n’est pas la preuve certaine de la vérité. Est-ce donc qu’on doive accorder gain de cause au scepticisme? — Il s’en laut bien! En arithmétique, il est reconnu qu’aucune preuve de l’addition ou de la multiplication n’est une preuve absolument sûre. Pourtant cela n’empêche point les mathématiciens de proposer diverses sortes de preuves, dont l’usage judicieux peut procurer une certitude pratiquement équivalente à la certitude absolue et même à peu près indiscernable rationnellement dune certitude absolue. Il en sera de même pour l’ordre entier de nos connaissances.

Nous appelons ici vérité une connaissance telle que désormais rien ne puisse prévaloir contre elle et qui soit assurée, dans l’ordre intellectuel, d’une imperturbabilité ou d’une ataraxie analogue à celle où les épicuriens et les stoïciens reconnaissaient, dans l’ordre moral, l’indice de la parfaite sagesse. Y a-t-il un signe particulier qui nous avertisse du jour et du moment où une connaissance, sortant du domaine changeant des opinions, entre pour jamais dans le domaine immuable de la vérité? Nous l’avons reconnu, ce signe n’existe pas. Mais ce n’est point à dire que toutes les opinions doivent être mises sur le même plan et tenues pour également suspectes; car, bien qu’aucune évidence ne puisse être dite infaillible, il y a pourtant évidence et évidence, et la Logique tout entière n’a pas d’autre objet que de nous apprendre à discerner ces diverses espèces d’évidence et les conditions d’une évidence à laquelle on puisse se fier.

La Logique, science des conditions de l’évidence

probante. — Nous avons défini la Logique la science des conditions de la vérité, ou science de la preuve; on peut dire encore avec plus de précision : la Logique est la science des conditions de l’évi -

dence digne de faire preuve de la vérité. Voici ce qu’il faut entendre par là.

Naturellement l’évidence se fait trop tôt et trop facilement dans nos esprits. Pourquoi? Parce que nous ignorons naturellement les difficultés et les conditions de la preuve. Ainsi, pour l’étudiant en géométrie, quantité de propositions sont de prime abord évidentes, qui ne le sont qu’après une longue démonstration pour le géomètre scrupuleux. La Logique nous enseigne les défauts et les dangers de ces évidences de premier aspect ou de simple inspection ; et, en nous indiquant les conditions de la preuve, elle nous met à même de nous procurer une évidence de bon aloi 4. En deux mots, il y a deux sortes d’évidence, l’évidence avant la preuve et l’évidence après la preuve. La première est souvent aussi entière que la seconde; mais celle-ci seule fait foi.

Nature de la preuve : accord des jugements. — Or en quoi consiste au fond toute espèce de preuve ? — Toute preuve est une confrontation d’un jugement mis en question avec d’autres jugements. La preuve résulte de V accord de ces jugements entre eux; de leur désaccord résulte au contraire l’invalidation nécessaire soit du jugement en question, soit de ceux qu’on tenait auparavant pour des vérités acquises. Rappelons quelques-unes de ces preuves :

1° Accord des résultats fournis par une même opération plusieurs fois répétée : recommencer une expérience, refaire une observation, un raisonnement, une opération d’arithmétique.

2° Accord des résultats donnés par une même opération faite dans des conditions diverses : refaire une addition en sens inverse, recommencer une expérience dans des milieux différents.

3° Accord des résultats donnés par des opérations de genre différent :

a . Accord des différents sens : le toucher confirme ou contredit les données de la vue;

b. Accord des données des sens avec les souvenirs soit particuliers, soit généraux, tels que la connaissance des lois de la nature;

c. Accord des souvenirs particuliers ou généraux entre eux : le rêve dont on se souvient est reconnu illusoire par sa confrontation avec le souvenir des lois de la nature;

1. Si toute évidence était, comme on le prétend, un signe certain de la vérité, à quoi servirait donc la Logique? Au lieu de s’imposer tant de règles gênantes, ii n’y aurait, pour arriver au vrai, qu’à s’abandonner à l’hallucination, au rêve, à la folie, où tout paraît évident. L’évidence, érigée par certains logiciens en signe infaillible du vrai, annule, au fond, toute leur Logique.

d. Accord d’une représentation quelconque avec les principes de la raison ;

e. Accord des hommes entre eux : si le consentement universel pouvait être obtenu pour une vérité d’abord contestée, ce consentement final serait un indice tout aussi sûr qu’un consentement primitif; — dans les sciences, accord des gens compétents entre eux1.

Résumé. — On peut dire que la Logique considère tout jugement comme une hypothèse qu’il faut soumettre à des épreuves de toute sorte. Et de même qu’une hypothèse dont on ne peut fournir la preuve décisive est d’autant plus probable qu’elle est d’accord avec un plus grand nombre de faits ou de lois déjà connues, de même plus un jugement a subi de ces confrontations, qui sont autant d 'épreuves, et qui deviennent par suite autant de preuves lorsqu’elles ont été heureusement supportées, plus l’évidence qui lui est alors acquise est digne d’être considérée comme un critérium de sa vérité.

En résumé donc il en est des évidences comme des vertus : on ne peut compter que sur celles qui ont été longtemps et diversement éprouvées.

§ IV

Dynamique de la conscience : conflit, équilibre des idées. — De ce qu’on a dit sur la nature de l’évidence et les conditions de l’évidence probante, et plus haut sur l’erreur, il résulte que toutes nos idées, tous nos jugements sont comme des forces qui tantôt s’associent, tantôt luttent entre elles pour s’emparer de la conscience et déterminer la croyance à leur profit. Il y a comme une dynamique intérieure de l’intelligence par laquelle se rétablit perpétuellement un équilibre perpétuellement ébranlé. Le conflit des idées qui résulte de leur contradiction, c’est le doute. L’équilibre des idées qui résulte de l’accord des idées nouvelles avec les anciennes, ou de l’élimination des unes par les autres, c’est l’évidence et la certitude. Les scolastiques définissaient avec raison la certitude, le repos et la paix de l’esprit.

1. Sur ces différents points, voy., en Psychologie, le chapitre sur la Croyance. — Il serait aisé de faire renirer dans cette classification la preuve par syllogisme, la preuve des lois de causalité, la preuve des lois de coexistence, des hypothèses, des analogies, etc.

En quoi consiste la force des idées. — De là naît une question : dans ces conflits de nos idées entre elles, qu’est-ce qui fait leur force ou leur faiblesse? Remarquons que toute représentation contredite par d’autres les contredit à son tour. Toute contradiction est réciproque. De deux idées qui se contredisent, laquelle donc l’emportera?

1° L’intensité de la représentation. — Hume et les

empiristes ne reconnaissent à la représentation d’autre genre de force que la vivacité , l 'intensité qui lui appartient. C’est une affaire de quantité : la représentation la plus vive doit triompher d’une représentation plus faible qui lui est opposée.

2° Sa valeur probante ; elle lui est attribuée par Inintelligence. — Qu’il en soit ainsi dans le rêve, la chose est exacte peut-être. Mais il n’en est pas ainsi dans la veille intelligente. L’intelligence n’est point comme une balance inerte, qui penche nécessairement du côté du poids le plus lourd. Le problème n’est pas, à vrai dire, un problème de mécanique qui se résout en elle, sans elle; c’est une question d’appréciation qui se pose devant elle et qu’elle seule résout.

Il faut, en effet, distinguer deux choses : l’intensité ou quantité d’une représentation, et sa qualité ; en d’autres termes, la force de représentation et la valeur probante ou force de persuasion et d'exclusion. Ces deux forces ne sont point nécessairement proportionnelles. Un fait que constate un savant aura beau avoir la vivacité d'une perception actuelle, il ne prévaudra point d’emblée sur le souvenir d’une loi. De même, la perception actuelle du bâton plongé dans l’eau, qui paraît courbé, ne prévaut pas sur le souvenir de la perception tactile qui nous rappelle qu’il est droit. Ce qui est faible et effacé comme représentation peut donc être très fort comme preuve, et inversement.

Comment la chose est-elle possible? — C’est que l’intelligence intervenant procède pour ainsi dire à une critique des témoignages. Ensuite de cette critique, qui peut être très courte ou très longue, chaque représentation est pour ainsi dire affectée par l’intelligence d’un coefficient qui exprime sa valeur probante, et par rapport auquel l’intensité de la représentation devient pour ainsi dire une quantité négligeable1. C’est pourquoi un simple regard jeté sur les axiomes de la raison peut suffire à dissiper les prestiges de l’imagination la

1. Des deux forces que nous avons distinguées, l’une est donc inhérente à la représentation, l’autre lui est attribuée par l’intelligence.

plus vive, comme le souvenir effacé du bien suffit parfois à rompre le charme des tentations et à ramener les âmes à la vertu. Nous avons donné en Psychologie un exemple « éclatant » de cette juridiction éminente de l’intelligence sur les représentations opposées lorsque nous avons montré comment elle fait triompher l’hypothèse de la causalité universelle, fondée d’abord sur un petit nombre de faits, en annulant, pour ainsi dire, jure suo, tous les cas bien plus nombreux qui semblent témoigner du désordre de la nature ( Psych ., ch. xxx; cf. Log ., ch. ix).

Résumé. — Il y a donc comme une hiérarchie établie par l’intelligence entre nos diverses représentations, suivant leur nature, leur origine, leurs rapports avec d’autres représentations. Ce que nous avons appelé une dynamique de forces est en réalité une dialectique de raisons . C'est l’intelligence qui en est l’agent et le juge. On peut donc dire de tout l’ordre intellectuel ce que Bossuet dit des vérités sensibles : « Je vois toutes les vérités dans une lumière intérieure, c’est-à-dire dans ma raison, par laquelle je juge et des sens et de leurs organes et de leurs objets ».

En définitive, comme un illustre savant (Cl. Bernard) l’a reconnu, le critérium de tout critérium, c’est la raison.

Conclusion. — Il n’y a pas pour l’homme de critérium absolu du vrai. S’il y en avait un, si une sorte d’appareil avertisseur nous signalait la vérité quand nous la touchons, comme le drapeau qui se lève ou le coup de clairon qui retentit lorsque le soldat qui tire à la cible a mis dans le blanc, l’erreur serait impossible sans dcute, mais aussi la vérité aurait moins de prix. Notre croyance, déterminée par quelque chose d’étranger, ne serait pas notre œuvre. Nous n’en aurions ni la responsabilité ni le mérite. C’est l’intelligence qui doit à ses risques et périls se faire ses opinions, ses évidences, ses certitudes. La tâche est rude, et c’est vraiment, comme dit Descartes, donner des bata lies; mais, après la lutte pour la vertu, rien n’est plus beau sous le soleil. — D’autre part, malgré tant de tâtonnements et d’incertitudes, la vérité se dégage et la science se fait. On ne saurait, il est vrai, fixer d’avance le moment où il sera permis de déclarer l’examen d’une question suffisant et la solution définitivement acquise. Mais en fait ce moment arrive. Qui dira où commence le chaud ou le froid? Vient un mo-

ment pourtant où l’on se brûle, et où l’on ne doute plus de la chaleur. De même un temps vient où la vérité ne peut plus de bonne foi se contester. Qui doute aujourd’hui qu’il y ait eu en Grèce un philosophe qui s’appelait Socrate, que le soleil soit plus gros que la terre, et que les angles d’un triangle soient égaux à deux angles droits? Ainsi la somme des vérités définitivement acquises va grossissant à travers les siècles.

Si donc les difficultés de la science et la constante menace de l’erreur sont bien faites pour nous engager à la modestie, d’autre part l’enfantement progressif de la science et la patiente conquête de la vérité suffisent pour encourager nos efforts et nous sauver du scepticisme. C’est tout ce qu’il nous fallait.

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