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CHAPITRE XIX

Y a-t-il nu critérium? — L’erreur est possible : nous venons de le constater. La connaissance humaine n’atteint donc ni d’emblée ni toujours ce point de perfection qui est sa lin et son terme et que nous considérons provisoirement comme la vérité absolue. S’il en est ainsi, nous sommes donc toujours exposés, semble-t-il, à prendre le faux pour le vrai, à moins qu’un signe certain, un critérium infaillible ne nous permette de discerner la connaissance portée à son plus haut point de perfection et, comme telle, définitive et irréformable, de la connaissance imparfaite et, comme telle, sujette à révision et à correction. Un tel critérium existe-t-il ?

Ce problème est aussi ancien que la philosophie. Il a fait en particulier l’objet de longs débats entre les sceptiques de la nouvelle Académie et les dogmatiques des écoles péripatéticienne et stoïcienne.

En fait, l’évidence sert de critérium. — De tout temps, les dogmatiques se sont accordés à reconnaître à la vérité un caractère propre qui la distingue, disent-ils, infailliblement de l’erreur, à savoir : l’évidence. Il est, en effet, incontestable que nous sommes souvent dans cet état d’esprit appelé certitude, qui consiste à se croire en possession de la vérité. Or, en fait, il est incontestable aussi que ce qui détermine cet état d’esprit est l’évidence avec laquelle nous apparaît la chose que nous affirmons. C’est parce que nous voyons ou pensons voir que nous croyons et que nous affirmons ; c’est sur l’évidence que notre certitude se règle et se mesure.

En droit, ce critérium n’est pas sûr; preuve: certitudes mal fomlées. — Mais à ce fait les sceptiques en opposent BABIER. — Logique, 24

un autre. Il n’est pas moins incontestable, disent-ils, qu’il y a des certitudes mal fondées, et par conséquent des évidences illusoires.

Il y a des certitudes mal fondées : ce qui le prouve, c’est l’erreur. Car toute erreur fut une certitude ; et même, puisque l’erreur cesse d’être dès qu’elle est reconnue telle, c’est uniquement dans la certitude que gît l’erreur : toute erreur est certitude.

Instance des dogmatiques. — Les dogmatiques prétendent, il est vrai, que ces certitudes exposées à être démenties ne sont pas de vraies certitudes, mais seulement des à peu près, des semblants de certitude. « Jamais on ne me fera dire, écrit Spinoza, qu’un homme qui se trompe puisse être certain, si forte que soit son adhésion à l’erreur » ( Éthique , part. II, prop. 49, Schol.).

Réplique des sceptiques. — Par malheur, cette affirmation intrépide prouve seulement une forte dose de parti pris. Un sceptique répliquera : Qu’appelle-t-on certitude ? Si on définit d’abord la certitude l’adhésion à la vérité, on ne saurait, c’est trop clair, admettre que l’adhésion à l’erreur puisse s’appeler certitude. Mais cette distinction entre la certitude qui mérite et celle qui ne mérite pas son nom, — distinction qu’il est possible de faire si l’on se place au point de vue absolu, c’est-à-dire dans la position d’un être qui connaîtrait la vérité absolue, et qui de ce point de vue extérieur qualifierait en certain cas d’incertaine la croyance du sujet qui se dit certain, — il s’agit de savoir si ce sujet lui-même peut la faire. C’est pour lui que la question se pose; c’est lui qui aurait intérêt à découvrir quelque différence entre l’adhésion susceptible d’être infirmée et démentie dans l’avenir et celle qui ne peut être ni infirmée ni démentie. Or, en considérant ainsi en elles-mêmes, du point de vue intérieur ou psychologique, chacune de ces certitudes, peut-on, en effet, y découvrir quelque différence? — Pas la moindre. Spinoza affirme une différence ; mais il s’abstient, et pour cause, d’en indiquer la nature. Le plus fin psychologue n’en sait pas plus long.

Chacun de nous d’ailleurs n’en a-t-il pas fait mainte et mainte fois l’expérience? Bien souvent nous avons été surpris par la brusque découverte de l’illusion inhérente à des certitudes que jusqu’alors l’ombre même d’un doute n’avait pas effleurées dans notre esprit. Celui qui apprend que les couleurs, telles qu’il les perçoit, n’appartiennent pas aux objets, n’avait-il pas eu jusqu’alors une certitude imperturbable du contraire?

Une fois, il est vrai, l’illusion découverte, il peut nous sembler,

après coup, que cette certitude illusoire n’était pas une entière certitude. C’est que nous faisons remonter, par une sorte d’illusion d’optique, notre doute actuel dans notre certitude antérieure. Nous jugeons de ce qu’elle était par ce qu’elle aurait dû être. Mais c’est avant la découverte de notre erreur qu’il aurait fallu en juger de la sorte. Or à ce moment nous ne le pouvions pas. — Il y a donc, le fait est indéniable, des certitudes absolues et pourtant mal fondées.

Il y a donc des évidences illusoires. — Par conséquent, puisque la certitude est déterminée par l’évidence, il y a aussi des évidences absolues et pourtant illusoires. Ici encore les dogmatiques protestent. Descartes répète au sujet de l’évidence l’assertion de Spinoza au sujet de la certitude.

« Par ce mot, une clarté dans V entendement , on entend une clarté ou perspicuité de connaissance que tous ceux-là n’ont peut-être pas qui pensent l’avoir; mais cela n’empêche pas qu’elle 11e diffère beaucoup d’une opinion obstinée qui a été conçue sans une évidente perception » (Réponse aux objections de Hobbes). Et dans le Discours : « Je jugeais que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et distinctement sont toutes vraies, mais qu’il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement. »

Aveu naïf, qui compromet singulièrement la recette d’infaillibilité que la règle de l’évidence semblait promettre ! Puisqu’il y a de vraies évidences et des simulacres d’évidence, voici donc qu’il nous faudra maintenant un critérium de ce prétendu critérium : Descartes ne l’a point indiqué. <r Pourquoi, demande Hobbes, M. Descartes n’a-t-il pas mis d’enseigne à l’hôtellerie où séjourne l’évidence, afin d’empêcher que chacun ne se crût en droit d’y loger son opinion 1 ? »

L’histoire de la philosophie le prouve. — D’ailleurs c’est l’histoire même de la philosophie, et de leur propre philosophie, qui réfute ces assertions téméraires de Descartes et de Spinoza. Si on leur eût demandé à eux-mêmes de donner des exemples de ces certitudes irréfragables et de ces évidences parfaites, qu’ils tenaient pour marques infaillibles du vrai, chacun d’eux eût plus d’une fois proposé des opinions que l’autre aurait tenues pour d’irrécusables absurdités, et sur plus d’un point leurs opinions contraires ne sont plus, les unes comme les autres, pour la postérité,

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